Joschka Fischer : " l'avenir de la construction européenne dépend de la décision des Français "
Le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, est venu plaider, hier, en Bretagne, aux côtés de son homologue français, Michel Barnier, pour un " oui " français lors du référendum du 29 mai sur la Constitution européenne. " La décision de la France revêt une importance cruciale, a-t-il expliqué dans une interview commune accordée au quotidien " Ouest-France ". C'est un pays fondateur, une partie de ce cour de l'Europe, dont la France et l'Allemagne sont les deux ventricules ". Dans la journée, les deux ministres ont visité ensemble le marais de Gannedel, un site naturel qui bénéfice de fonds européens, avant de répondre aux questions des étudiants de l'Institut d'études politiques de Rennes.
Le vote sur la Constitution européenne ne relève pas d'un débat interne, a souligné
M. Fischer devant l'assemblée. " C'est la vie de l'Europe qui est en jeu ". Et le ministre d'expliquer face à Ouest-France en quoi " l'avenir de la construction européenne dépend de la décision des Français " : " Il y a tout juste soixante ans que la Seconde Guerre mondiale s'est achevée (.) Je n'ai jamais oublié la phrase de François Mitterrand : 'Le nationalisme, c'est la guerre'. En positif, on peut dire : l'Europe, c'est la paix ".
M. Fischer, figure charismatique des Verts allemands, a aussi voulu répondre aux interrogations françaises sur le supposé " libéralisme " de la Constitution européenne. " En tant qu'homme de gauche, je dis que les Bolkestein de demain auraient le jeu plus facile avec le Traité de Nice (actuellement en vigueur, ndlr) qu'avec la Constitution ", a-t-il déclaré en référence à la directive de l'ancien commissaire européen sur la libéralisation des services dans l'Union européenne (UE) - une directive dont l'Allemagne a également demandé une refonte. Michel Barnier explique : " L'Europe n'est pas une zone de libre-échange n'ayant pour règle que la concurrence fiscale et sociale. La France et l'Allemagne ont voulu faire de cet espace européen autre chose qu'un supermarché. (.) On a besoin d'institutions fortes pour avoir des politiques fortes. C'est l'objet de la Constitution ".
M. Fischer a, par ailleurs, estimé que le texte était " un excellent compromis ". " Un compromis dynamique, le meilleur auquel on puisse parvenir avant longtemps ", a renchéri M. Barnier. Sur la même longueur d'ondes, les deux ministres des Affaires étrangères ont également souligné l'importance, pour l'UE, de la création d'un ministre des Affaires étrangères européen, prévu par la Constitution. Sans chercher à créer une politique étrangère unique, " il faut vraiment qu'il y ait une position commune de l'Union européenne si nous voulons jouer un rôle décisif dans la monde du XXIème siècle ", juge M. Fischer. Pour son homologue français, " ce ministère sera le lieu d'une culture diplomatique, d'une analyse géopolitique, d'une anticipation communes, tout ce qui nous a manqué au moment de l'explosion de la Yougoslavie ".
C'est la première fois qu'un membre du gouvernement allemand s'exprimait d'une manière aussi claire. "La décision de la France est très importante. Ce n'est pas une question de politique intérieure. L'avenir de l'Europe dépend de cette décision", a déclaré le vice-chancelier allemand.
En mai 2000, alors que les relations entre le chancelier Gerhard Schröder et le président Jacques Chirac n'étaient pas au plus haut, M. Fischer avait été le premier à lancer l'idée d'une Constitution européenne, dans un discours resté célèbre prononcé à l'université d'Humboldt à Berlin. On en était alors encore à la négociation du traité de Nice, qui devait, quelques mois plus tard (en décembre), sous présidence française, échouer à jeter des règles du jeu jugées satisfaisantes pour un bon fonctionnement de la future Europe élargie.
Proposant d'avancer vers une "fédération européenne", le ministre avait estimé que "cette fédération devra se fonder sur un traité constitutionnel". Il est aussi celui qui, à l'époque, en prévision de l'élargissement, avait souligné, dans plusieurs discours, que l'Allemagne ne devait plus jamais se laisser tenter, en dépit de sa position au milieu de l'Europe, à jouer un jeu de balance entre l'est et l'ouest du continent, ce qui a conduit dans le passé aux conflits.
L'avertissement lancé lundi par M. Fischer est une réponse à ceux qui estiment qu'un non au référendum n'aurait pas de répercussions importantes sur la coopération franco-allemande, dont la relance a été l'un des moteurs de la négociation de la Constitution, avant de permettre à la France de tenir tête aux Etats-Unis contre l'intervention en Irak.
Même s'il a divisé momentanément l'Europe, le partenariat franco-allemand, dans la crise irakienne, a contribué à relancer l'idée d'une politique extérieure et de défense européenne, ce que la Constitution a ensuite repris à son compte. Réfutant l'idée que l'Europe serait moins sociale avec le nouveau traité, le leader des Verts allemands a déclaré qu'"en tant qu'homme de gauche" il pensait "que nous avons, avec la Constitution, une bonne base pour les droits sociaux et l'équité sociale". Il a estimé qu'avec elle "les idées de Bolkestein auront la vie plus difficile que sans la Constitution".
L'Allemagne, comme la France, s'est émue de l'implication du projet de directive sur les services, qu'avait proposé l'ancien commissaire européen, sur le marché du travail allemand. La crainte d'un afflux de main-d'oeuvre des pays frontaliers de l'Est avait conduit l'Allemagne avec l'Autriche à exiger une période transitoire de sept ans, après l'élargissement du 1er mai 2004, avant que ne soit autorisée la libre circulation des personnes de l'Est à l'Ouest.
L'Allemagne, dès 1996, s'était prémunie contre l'envoi de travailleurs bon marché par des entreprises des pays d'Europe centrale, en légiférant sur les salaires minimums et les cotisations sociales à respecter dans certains secteurs du bâtiment.
Cette précaution a été en partie contournée par la possibilité qu'ont trouvée les artisans de certaines branches professionnelles de s'immiscer dans le système allemand, notamment en créant des mini-entreprises personnelles. Aujourd'hui, cela concerne les carreleurs et les travailleurs des abattoirs, qui ont envahi le marché en proposant leurs services à des prix imbattables.
Devant la montée du chômage, qui se maintient depuis le début de l'année à plus de 5 millions de personnes, la question est revenue, avec l'affaire Bolkestein, au coeur du débat politique. Des élections cruciales, le 22 mai, une semaine avant le référendum français, en Rhénanie-du-Nord - Westphalie, le Land le plus peuplé d'Allemagne, fief des sociaux-démocrates, rend le chancelier particulièrement nerveux. Comme l'approche des élections législatives de 2006.
A Dortmund, M. Schröder a été ferme, samedi 9 avril : "Une directive sur les services ne recevra mon aval que s'il est clair comme de l'eau de roche qu'on n'assiste pas à un dumping social et si les mesures de protection des salariés existant en Allemagne s'appliquent à tous ceux qui y travaillent, et pas seulement aux Allemands."