À la veille de la réunion des pays de l'UE sur la turquie
Le scénario de l'inéluctable
Comment l'engrenage de l'adhésion à l'Union européenne va broyer les illusions françaises.

Par Sylvie GOULARD
mercredi 15 décembre 2004


Ouvrir avec la Turquie des négociations d'adhésion qui ne mèneront pas à l'adhésion. Voilà la dernière illusion de certains responsables européens, notamment français, à la veille d'un Conseil européen déterminant. A première vue, les Français sont prêts à se contenter de ce trompe-l'oeil puisque 67 % d'entre eux sont opposés à l'entrée de ce pays dans l'UE mais seulement 46 % à l'ouverture de négociations. Peut-être sont-ils mal informés ? Ou croient-ils de bonne foi qu'une alternative à l'adhésion pleine et entière est envisageable dans ce cadre. L'expérience enseigne au contraire que l'issue est quasiment certaine.

Tout d'abord, l'histoire des rapports avec la Turquie apprend que chaque étape compte. Pour les Turcs, il y a eu promesse en 1963 lorsque l'accord d'association évoquait simplement que serait «examinée la possibilité» d'une adhésion à la CEE (Communauté économique européenne) ; il y a eu promesse en 1999, lorsque le statut de candidat a été reconnu, une nuit sans lune, sans débat public, par le Conseil européen ; il y a eu promesse en 2002, lorsque l'ouverture de négociations a été envisagée pour 2004. Ouvrir les négociations constitue une étape encore plus décisive, et voilà que la France soudain, retrouverait les mains libres ? A qui veut-on faire croire une fable pareille ?

Si la France essayait de se dédire, la partie turque et nos partenaires européens évoqueraient immanquablement la parole donnée. A juste titre, car les mots ont un sens : ouvrir des négociations d'adhésion c'est bien accepter, sans débat parlementaire préalable et malgré l'opposition de deux Français sur trois, le principe de l'adhésion. La bonne foi compte en droit international. Et si la Commission a mentionné le caractère «ouvert» du processus, c'est pour parer à l'éventualité de circonstances exceptionnelles, en Turquie ou en Europe. On ne peut jamais exclure celles-ci, mais on ne saurait les souhaiter. Faire valoir que cette formule de précaution peut fonder un partenariat privilégié plutôt qu'une adhésion pleine et entière est illusoire. Si la France entend dire non à l'adhésion, elle doit le faire maintenant.

Ensuite, les mots «négociations d'adhésion» peuvent induire en erreur les personnes qui connaissent mal la mécanique communautaire ; ils donnent l'impression que des discussions créatives, pouvant justement conduire à «autre chose», auront lieu. Or la réalité est assez différente. Les négociations d'adhésion se déroulent certes, juridiquement, dans le cadre d'une conférence où les représentants des 25 gouvernements ont le dernier mot. Pour des raisons de commodité et de nécessaire synthèse, c'est cependant la Commission européenne qui, traditionnellement, prépare les positions communes soumises au candidat. Cette procédure, désormais rodée, laisse peu de place à la fantaisie : on examine en détail la législation et les pratiques du candidat, domaine par domaine (regroupés dans une trentaine de «chapitres» consacrés par exemple à l'environnement, à l'agriculture, aux marchés publics, au budget, etc.). C'est le candidat qui se met aux normes communautaires, pas l'inverse. Dès lors qu'il s'y plie, les Etats membres n'ont plus grand-chose à dire. Tout au plus peuvent-ils, à la marge, demander des réformes, amendements, périodes transitoires retardant les effets de l'adhésion sur des points précis. Ils seront vigilants sur la mise en oeuvre par les Turcs de leurs réformes, la Commission l'a déjà annoncé.

Mais l'expérience récente de l'élargissement aux Dix permet d'affirmer que le candidat a un objectif et un seul : l'adhésion. C'est un levier pour les réformes internes puis, peu à peu, une affaire de prestige national. La Commission qui, dans sa grande majorité, est favorable aux élargissements, pousse en ce sens, comme la quasi-totalité des Etats membres. Il n'y a plus en son sein qu'un commissaire français qui, de toute façon, est indépendant de Paris. La succession des présidences tournantes contribue à accélérer les choses : chaque capitale qui, pour six mois, prend les commandes, cherche à fermer et ouvrir des «chapitres» de négociations. Ce sera notamment le cas du Royaume-Uni si, comme c'est probable, le Conseil européen fixe le début des négociations au second semestre 2005. Quelle cerise sur le gâteau ! Les Britanniques verront ainsi couronnée leur triple ambition : étendre la zone de libre-échange économique, torpiller le projet franco-allemand des origines et faire, par ce biais, la politique de Washington... Ils ne vont pas se priver de donner à cette étape une solennité irréversible.

Reste le référendum qui, en France, selon les promesses du président de la République, viendrait in fine valider le traité d'adhésion. C'est une garantie importante offerte au peuple français qui, ainsi, conserve théoriquement le pouvoir de bloquer son entrée en vigueur. Ne nous faisons toutefois pas trop d'illusions : si, des années durant, un pays aussi important pour nos économies, pour la stabilité du Moyen-Orient et pour notre approvisionnement énergétique, fait d'immenses efforts pour rejoindre l'Union européenne, le référendum sera organisé sous une forte pression. Là encore, le ressort de la culpabilité sera activé : dire non à ce grand pays musulman, même pour des raisons qui n'ont strictement rien à voir avec la religion, sera considéré comme périlleux. L'exercice sera frustrant pour le peuple français s'il se sent contraint de dire oui, désastreux pour le peuple turc si, malgré tout, il venait à dire non. Alors les partisans un peu naïfs d'une adhésion censée éviter le «choc des civilisations» se mordront peut-être les doigts.

C'est cette semaine que la décision de faire adhérer la Turquie à l'UE sera prise, comme l'attestent l'expérience des élargissements antérieurs et quarante ans de liaison ambiguë avec les Turcs. Sauf crise majeure en Turquie, que nul ne peut souhaiter, l'ouverture de négociations d'adhésion amènera ce pays à l'adhésion pleine et entière dans une dizaine d'années environ. A ceux qui s'engagent dans cette voie en essayant de masquer ses implications d'en assumer les conséquences, dans dix ans et... dans quelques mois, lors du référendum constitutionnel.



Assez de bêtises sur l'Ukraine  !, par Lionel Stoleru
LE MONDE | 10.12.04 | 14h50
Ayant été pendant cinq ans (1992- 1997) conseiller économique du président de l'Ukraine après l'indépendance de 1991, je n'avais pas éprouvé le besoin d'intervenir dans le débat actuel, n'ayant plus de fonctions officielles à Kiev.

Mais, en lisant quotidiennement les commentaires de prétendus experts qui n'ont jamais mis les pieds à Kiev, je ne peux plus me taire, et je tiens à rappeler quelques vérités fondamentales.

En premier lieu, l'Ukraine n'est devenue durablement indépendante que lors de la seconde implosion du bloc soviétique, deux ans après la Pologne, la Tchécoslovaquie et les autres pays d'Europe centrale.

C'est dire que ces pays avaient essuyé les plâtres de la transition au marché et que, en 1992, on connaissait les erreurs à ne pas commettre, sur le plan démocratique ou économique.

Or, malgré certaines velléités des présidents Leonid Kravtchouk et Leonid Koutchma, force est de reconnaître que l'Ukraine a répété exactement les mêmes erreurs, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Le poids des apparatchiks a empêché toute privatisation digne de ce nom, les députés du complexe militaro-industriel ont déversé les crédits en provoquant la même hyper-inflation qu'en Pologne au lendemain de la chute du mur de Berlin, et mes notes au président ukrainien ont commencé à ressembler à la "chronique d'une mort annoncée" jusqu'à ce que j'arrête mon travail à Kiev. Tout au plus avais-je rencontré quelques rares responsables soucieux de l'intérêt de leur pays, comme un certain Viktor Iouchtchenko, alors président de la Banque centrale.

Tout cela pour dire que la faillite économique et la misère sociale de l'Ukraine sont dues totalement et uniquement à l'incapacité et la corruption des dirigeants.

Ce que l'on sait mal en France, c'est que l'Ukraine est l'un des rares pays de l'ancien bloc soviétique qui a la capacité technologique. Pour une raison simple : c'était le pays de fabrication des missiles soviétiques, un des rares domaines technologiques de pointe au niveau international. Comme, en outre, on ne vantera jamais assez les mérites du peuple ukrainien - travailleur, sérieux, patient, persévérant -, l'Ukraine avait et a toujours tout pour réussir.

En deuxième lieu, il faut arrêter de gloser sur l'attachement qui lierait l'Ukraine et la Russie. Ces deux pays, en dehors de la "parenthèse" de soixante-dix ans de communisme, ont été plus souvent ennemis qu'amis, ne serait-ce qu'au hasard des mouvements historiques de l'Ukraine. La vérité, ce n'est pas qu'ils tiennent l'un à l'autre, c'est qu'ils se tiennent par la barbichette, en l'occurrence par le gazoduc qui apporte, à travers l'Ukraine, le gaz russe en Europe. La Russie se mord les doigts de l'avoir fait passer par là, essaie d'en reprendre le contrôle, en fabrique un autre passant par la Biélorussie.

En troisième lieu, il faut également cesser de mettre en avant les intérêts stratégiques de la Russie correspondant à son ouverture maritime à Odessa. Tout le monde sait que la flotte russe d'Odessa n'est qu'un vaste tas de ferraille sans aucune valeur militaire. L'Union soviétique avait décidé de rattacher la Crimée à l'Ukraine, ce qui, à l'époque, était purement formel puisque tout se décidait à Moscou. Aujourd'hui, c'est évidemment différent !

Enfin, combien de temps faudra-t-il au Quai d'Orsay pour discuter avec Kiev sans passer par Moscou ? Ah ! J'en ai entendu de ces discours, à Paris ! Sur n'importe quel sujet ukrainien, il fallait passer par notre ambassadeur à Moscou pour voir si cela ne fâchait pas la Russie. Pendant ce temps, les Allemands et les Italiens s'installaient directement à Kiev. Je garde en particulier un souvenir exécrable des réactions de la France lorsque j'ai négocié à Bruxelles avec Jacques Delors le premier accord de coopération Est-Ouest entre l'Union européenne et l'Ukraine.

J'en arrive au point essentiel : l'Europe à 25 termine sa construction et se cherche ses frontières "définitives". Cette interrogation se réduit à deux questions : la Turquie et l'Ukraine.

La Turquie, c'est la définition de la frontière avec l'Asie. L'Europe s'arrête-t-elle à Istanbul ou de l'autre côté du Bosphore ?

L'Ukraine, c'est la définition de la frontière avec la Russie qui - faut-il le rappeler ? - ne fera jamais partie de l'Union européenne parce qu'elle est beaucoup trop grande pour n'être qu'une partie d'un ensemble politique.

Ma réponse personnelle est claire : l'Ukraine peut faire partie de l'Union européenne et en constituer la frontière avec la Russie, dans un cadre apaisé et non conflictuel. Quand on se promène à Kiev, on est en Europe, c'est évident. Leonid Kravtchouk et Leonid Koutchma ont souvent hésité entre l'Europe et la Russie, alors même que l'Europe leur fermait la porte et que la Russie leur tendait les bras. Ce serait une incroyable bêtise que d'en faire un enjeu de pouvoir alors que la Russie aurait tout intérêt à disposer, grâce à l'Ukraine, d'un point d'entrée russophone en Europe.

L'enjeu de l'élection du 26 décembre n'est pas de dresser une partie de l'Ukraine contre l'autre. Il n'est pas de dresser la Russie contre l'Europe. Il est de construire le partenariat apaisé de l'Union européenne et de la Russie. Qui, mieux que Victor Iouchtchenko, pourrait le faire ?


Lionel Stoleru est ancien secrétaire d'Etat.
 


La France confirme sa place de troisième exportateur mondial d'armement
LE MONDE | 02.02.05 | 13h59

Les ventes à l'étranger ont atteint 4,3 milliards d'euros en 2003. L'Europe et l'Asie sont les premiers marchés.
La France a confirmé en 2002 et en 2003 sa place de troisième exportateur mondial d'armement, derrière les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, et devant la Russie et l'Allemagne. A eux seuls, ces cinq pays représentent plus de 90 % du commerce mondial. Le reste du marché est couvert par Israël, devenu un important exportateur dans les secteurs de l'électronique, des drones (petits avions d'observation sans pilote) et des missiles tactiques, puis par la Chine, l'Italie, la Suède, l'Afrique du Sud et le Brésil.

Ce classement résulte des données du cinquième rapport sur les exportations d'armement de la France transmis au Parlement lundi 31 janvier.

Ce document (censé être annuel) a pour but de montrer que la France poursuit en matière d'armement une politique de transparence, et qu'elle respecte le code de conduite européen. Mis en place en juin 1998, ce code fixe huit critères dont l'objet est d'empêcher de vendre n'importe quoi à n'importe qui. Les exportations françaises ont atteint 4,42 milliards d'euros en 2002 et 4,3 milliards d'euros en 2003. Sur le marché mondial, la France représente 12 % des prises de commande, et sa moyenne annuelle pour la période 1994-2003 se situe aux environs de 5 milliards d'euros.

Sur une production mondiale d'armement évaluée à 200 milliards d'euros en 2001, un cinquième seulement a été exporté, soit environ 40 milliards d'euros, le reste étant consacré à la " consommation intérieure". Si celle-ci a fortement chuté aux Etats-Unis avec la fin de la guerre froide, les événements du 11 septembre 2001 et la guerre contre le terrorisme ont provoqué une nette remontée de la production américaine. A eux seuls, les Etats-Unis représentent près de la moitié de la dépense mondiale d'armement.

2002 et 2003 ne sont pas précisément de "bonnes années" pour les exportateurs français. Mais les chiffres doivent être considérés à l'aune de l'exécution des grands programmes d'armement : ainsi, Taïwan, qui a été un client important au début des années 1990 avec la vente de Mirage 2000 et de frégates, n'est importateur aujourd'hui que de "flux de rechange". L'Arabie saoudite a été le premier importateur d'armement français au cours de la décennie 1990 (elle est aujourd'hui dépassée par les Emirats arabes unis), mais, comme d'autres pays du Proche et du Moyen-Orient, elle a ralenti ses commandes.

SATURATION DU MOYEN-ORIENT
La baisse du prix du pétrole et surtout une certaine saturation des besoins des principaux pays de cette région expliquent un tel ralentissement. Alors que la part des pays asiatiques dans les exportations françaises ne cesse de se renforcer, celle des pays européens est confortée, avec 32 % des exportations pour la période 1994-2003.

Le ministère de la défense note une meilleure pénétration des marchés européens, qui étaient jusque-là dominés par les Etats-Unis. Cette tendance devrait se confirmer à l'avenir avec la montée en puissance de l'Agence européenne de l'armement.

Les résultats français devraient, d'autre part, profiter du net réchauffement des relations franco-libyennes qui s'est produit depuis la levée de l'embargo sur les armes imposé à la Libye. Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, se rendra à Tripoli, vendredi 4 et samedi 5 février, afin de relancer la coopération militaire et la coopération en matière d'armement. La Libye a de gros besoins en avions de combat, en frégates, en missiles divers.

On fait valoir, de source diplomatique française, que les exportations au profit de la Libye seront régies selon les règles applicables à toutes les exportations d'armement, lesquelles sont scrutées par la commission interministérielle pour l'étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG).

La France, rappelle le rapport transmis au Parlement, "accorde une grande priorité aux critères éthiques et considère que toute fourniture de matériels susceptibles de concourir à la répression interne doit de ce fait être refusée". Le code de conduite européen précise qu'il s'agit de refuser des ventes d'armes à des pays susceptibles de les utiliser"à des fins d'agression externe ou de contribuer à l'instabilité régionale". Dans le cadre de ce code de conduite, la France a notifié 95 refus en 2002 et 102 en 2003.

Le rapport souligne l'impact économique des exportations d'armement, tant en ce qui concerne la compétitivité des entreprises de défense, la réduction des coûts unitaires des matériels (lorsque les séries sont suffisantes) et l'équilibre du commerce extérieur.

Sur la période 1990-1999, l'effet de productivité a, d'une part, entraîné une contraction de l'emploi de 126 000 personnes, alors que l'augmentation de la production a permis de créer près de 86 000 emplois, dont 57 % sont directement induits par l'accroissement des exportations d'armement.

Laurent Zecchini

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 03.02.05


Echange voile contre Voltaire
Par Pierre MARCELLE
jeudi 03 février 2005

En ses instances ministérielles et les plus incontestables, l'Education nationale estime donc à quarante-huit le nombre de voiles que la loi «sur la laïcité» aura, en cinq mois d'application, expulsés des écoles. En énonçant jeudi cette statistique, j'entendais bien l'objection qu'elle allait susciter : la loi contre le voile n'expulsa donc, me rétorque-t-on, que quarante-huit jeunes filles ; ce qui serait un moindre mal, eu égard à ce que le laxisme républicain eût pu susciter de chiffons intégristes. Arithmétiquement, l'argument est irréfutable. Sa limite, hélas, n'est d'être qu'arithmétique, quand d'autres éléments confortent le sentiment que cette loi ne répond pas à ses objectifs proclamés. Ainsi celui-ci : la semaine dernière, les enseignants appelés à faire passer le bac de français ont reçu, du Service interacadémique des examens et concours (Siec), leur formulaire de préconvocation. Derrière les consignes ordinaires relatives au respect dû aux chers bambins, cette autre, énoncée dans ces termes : «Il est rappelé (sic) qu'à l'oral comme à l'écrit, tout texte qui risquerait de heurter la conscience ou la sensibilité des candidats sera exclu.» Le propos pourrait n'être pas inédit, mais c'est cette année qu'on (me) le signale. On n'y saurait mieux lire l'esquisse par l'institution d'un penaud pas de deux. Ainsi le «politiquement correct» compenserait-il la violence faite à quarante-huit musulmanes (et trois sikhs) ; il serait le prix à payer par la littérature afin que se calme le jeu. L'autorité publique semble y décréter que, ayant assez «heurté» comme ça la «sensibilité» religieuse de telle ou telle communauté, elle ne va pas, en plus, provoquer ses disciples en leur imposant les lectures et commentaires d'un Voltaire ou d'un Rimbaud ! Le formulaire du Siec ne précise pas quels critères (l'accent ? la mine ? la carte d'identité ?) fonderont les examinateurs à préjuger de la «sensibilité» du candidat. Mais si c'était la laïcité qui heurtait sa «conscience», on ferait comment ?




Darfour, le génocide occulté
Par Jacques AMALRIC
jeudi 03 février 2005

   
Les cérémonies marquant le soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz ont permis de célébrer une nouvelle fois le «devoir de mémoire» qui s'attache à la Shoah. Un devoir impératif, certes, mais qui ne doit pas en faire oublier un autre : celui de prévenir par tous les moyens l'enclenchement de processus pouvant conduire à un nouveau génocide. Un processus sournois, qui ne dit pas son nom puisqu'il commence par des violations des droits de l'homme, la répression de minorités en tant que telles, et se poursuit, s'il n'est pas interrompu, par des crimes de guerre ou des crimes contre l'humanité. C'est notamment de ce devoir de prévention que les puissances occidentales, à commencer par la France, se sont affranchies en 1994, lors du génocide dont ont été victimes les populations tutsies du Rwanda.

Va-t-il en aller de même en ce qui concerne la crise du Darfour ? L'apparition dans l'actualité de cette région occidentale du Soudan remonte au début de l'année 2003, avec les premiers combats entre les forces armées de Khartoum et les militants armés de deux formations rebelles, réclamant à la fois plus d'autonomie et plus d'aide de la part du gouvernement central. Ces insurgés étaient issus des tribus noires, sédentarisées et islamisées qui coexistent difficilement, depuis longtemps, avec leurs coreligionnaires arabes, nomades et éleveurs. Quelques mois plus tard, le conflit s'envenimait, le gouvernement islamiste central ayant donné carte blanche, ainsi qu'armes et munitions, aux milices arabes (Jenjawids) pour qu'elles l'aident à mater la rébellion par tous les moyens. Résultat : le Darfour est aujourd'hui une terre bombardée et brûlée, dont la population noire a été concentrée dans des camps, lorsqu'elle n'a pas été exterminée ou qu'elle ne s'est pas réfugiée au Tchad voisin. Les Nations unies évaluent à 1 800 000 le nombre des personnes déplacées, désormais incapables de subvenir à leurs besoins, à plus de 200 000 celui des réfugiés au Tchad et à 70 000 celui des morts. Un bilan qui est contesté par les rares observateurs impartiaux qui ont pu aller sur le terrain, puisque, prenant en compte les conditions sanitaires qui règnent dans les camps, ils parlent de plusieurs centaines de milliers de morts.

La répression n'a jamais cessé, malgré les multiples promesses de Khartoum de désarmer les Jenjawids, d'autoriser l'arrivée de l'aide humanitaire et de rechercher une solution politique au conflit. C'est tout juste si le gouvernement central a accepté la présence d'un petit millier de soldats de l'Union africaine. Une présence d'autant plus dérisoire dans une région grande comme la France que ce contingent n'a aucun mandat pour protéger les populations civiles.

Le scandale du Darfour va rebondir diplomatiquement à la fin de cette semaine, lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies va débattre des suites à donner au rapport que vient de lui remettre la mission chargée par Kofi Annan, en octobre, d'enquêter sur la situation. Dirigée par un juriste italien, Antonio Cassese, qui a, un temps, présidé le Tribunal international chargé de juger les crimes de guerre dans l'ex-Yougoslavie, elle vient de conclure à la nécessité de confier le dossier des responsabilités à la Cour pénale internationale (1). Ecartant la thèse du génocide mais pas celle d'«intentions génocidaires» de la part de certains responsables soudanais, elle écrit : «Les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre qui ont été commis au Darfour peuvent ne pas être moins graves et moins odieux que le génocide» (2).

Ce réquisitoire sans appel risque cependant de se heurter à la paralysie du Conseil de sécurité. Les Etats-Unis, alors que l'ancien secrétaire d'Etat Colin Powell avait accusé Khartoum de génocide dès septembre, ne veulent pas entendre parler d'une implication de la Cour pénale internationale, dont ils refusent de reconnaître l'existence, de peur d'y voir un jour déferré un Américain. Ignorer la compétence de la Cour dans cette affaire reviendrait à en signer l'arrêt de mort, font remarquer ses défenseurs, notamment les Européens, qui s'opposent, pour cette raison, à la création d'un tribunal spécial suggérée par Washington.

Dans sa lutte contre la Cour pénale internationale (qui désole, dit-on, un Tony Blair qui n'en peut mais), Washington peut compter, paradoxalement, sur le soutien de la Chine, autre membre permanent du Conseil de sécurité qui dispose d'un droit de veto. Farouche opposant à toute ingérence dans ses affaires intérieures, Pékin est aussi un très fidèle allié de Khartoum depuis 1995, auquel il livre des armements. La compagnie nationale pétrolière chinoise est en effet très active au Soudan, dont elle importe la moitié de la production, où elle exploite plusieurs champs, et où elle a construit plusieurs raffineries et deux oléoducs (3). En septembre, elle avait déjà utilisé son droit de veto pour désamorcer une résolution du Conseil de sécurité condamnant le Soudan.

(1) Un vote du Conseil de sécurité est nécessaire, car le Soudan a signé mais pas ratifié le traité créant la Cour pénale internationale.

(2) Libération d'hier.

(3) La Chine, deuxième consommateur de pétrole après les Etats-Unis, exploite aussi, en partenariat, certains champs pétroliers au Tchad, au Nigeria, en Angola et au Gabon.



L'excès de commémorations peut retarder la bataille contre l'oubli du génocide.
Après le devoir de mémoire

Par Esther BENBASSA
jeudi 03 février 2005

«Ne pas du tout être endeuillé est impossible, parce que le coup est tombé, mais exiger de l'être trop est également impossible, car on ne peut demander à la communauté que ce qu'elle est capable de tenir», dit le Talmud (Baba Bathra 60b).

Le 60e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau a pris une ampleur exceptionnelle pour de multiples raisons. Une Europe unie appelant implicitement au oui à une Constitution susceptible de sceller sa force et de la protéger contre un retour en son sein de la barbarie. Le sentiment que les derniers témoins encore en vie ne sont plus là pour très longtemps. La résurgence de l'antisémitisme et l'effondrement progressif du tabou sur le génocide, devenu plus net au fil des deux intifadas. Tout cela explique en partie la résonance donnée à cette commémoration. Mais force est de constater que l'événement a pris plus de relief encore en France, où ce type de célébrations est fort prisé, d'autant qu'elles produisent du consensus et sont, par là, susceptibles de renforcer l'unité nationale ou, mieux, l'identité nationale.

Si les médias se sont ingéniés à évoquer l'événement jour après jour, les politiques n'ont pas non plus été en reste et se sont joints au cortège de tous les repentants pour dire haut et fort : «Plus jamais ça.» Les survivants, quant à eux, se sont distingués par une parole de la souffrance ne trouvant pas toujours ses mots, soixante ans après, par une immense dignité, et ont parfois jeté un regard d'adieu distancié sur tout cela, faisant contraste avec l'agitation qui se déployait autour d'eux. Il est à espérer que cette profusion de films, d'interviews, de déclarations, de photos et d'articles aura informé les Français sur ce qui s'est passé. Tel en était, en principe, le but. Cette commémoration n'en a pas moins été immanquablement marquée par le suivisme médiatique caractéristique du règne de l'information. Quitte à ce que le déferlement d'images frise le voyeurisme.

Tout cela risque de banaliser un peu plus un crime qui, pourtant, interpelle l'humanité tout entière. La désinformation s'est greffée sur l'excès d'information. Auschwitz s'est transformé en symbole quasi unique de l'extermination, comme si les autres camps n'avaient pas existé, comme si d'autres juifs, ailleurs, n'avaient pas vécu la barbarie. Certes, les juifs furent les plus nombreux à la subir. Mais les Tsiganes, les homosexuels, les opposants politiques, les prisonniers de guerre, eux aussi, ont payé leur tribut ­ dans les camps et en dehors des camps. L'excès d'information génère aussi sélection et oubli. La répétition incessante sous diverses formes de la même information ne risquait-elle pas de manquer son véritable objectif ? De provoquer chez certains de l'indifférence ou de fragiliser l'empathie ?

Dans le même mouvement, chacun y allait de son mea-culpa, manière de mettre la culpabilité à distance et de l'exorciser par un flot de mots et de cérémonies. La parole des survivants-témoins a eu, chacune à sa manière, l'énergie de vie nécessaire pour nous faire entrevoir, derrière les phrases hachées, leur vérité de l'horreur. En revanche, celle des praticiens de l'histoire ou de l'information n'a rien apporté de bien nouveau. Elle n'a fait que ressasser des faits qui n'ont pas fait avancer la réflexion mais l'ont plutôt étouffée, à un moment où l'on commence justement à en avoir besoin. Comment transmettre lorsque les témoins ne seront plus là ? Cette question ne se résoudra pas à coups de recettes toutes faites. Une question cruciale et grave dont on ne pourra pas longtemps faire abstraction.

Parallèlement, l'impression générale qui se dégageait de tout cela était celle d'un immense enterrement religieux auquel assistait toute la France par médias interposés et en présence des personnalités. Qu'est-ce qu'on enterrait, au juste, si religieusement ? Le temps du devoir de mémoire ? Si les survivants avaient le devoir de raconter, au nom de ceux qui avaient disparu, pour que le monde sache ce qui s'était passé et pour empêcher que cela ne se reproduise, nous n'avons, quant à nous, pas de devoirs mais des responsabilités. Ce qui ne devait plus se reproduire s'est quand même produit. Génocides et massacres, après la Seconde Guerre mondiale, n'ont pas cessé. Savoir si le génocide des juifs était unique ou non ne nous fait pas avancer sur la voie de la sensibilisation accrue des humains à l'inhumain. Et la responsabilité qui nous incombe en tant qu'humains est d'élever la voix, d'agir contre toute discrimination, racisme, antisémitisme, sexisme, abus, injustice flagrante, massacre, et, avant tout, d'éviter leur banalisation.

Et la mémoire ? Si la Bible ne cesse de répéter zakhor, «se souvenir», c'est parce que l'humain naturellement oublie. Le peuple juif est appelé à se souvenir et à ne pas oublier. Or, si la présence des survivants nous adjurait de nous souvenir, leur progressive disparition nous engage, elle, à ne pas oublier. Et là, deux questions surgissent : qu'est-ce qu'il ne faut pas oublier exactement et comment faire face au temps qui passe ? Ceux qui clament avec légèreté que «la bataille de la mémoire est gagnée» ignorent que cette bataille n'est jamais gagnée. Peut-être est-ce maintenant justement que commence la vraie bataille à mener contre l'oubli. Ni les institutions ni les mémoriaux, ces lieux où se pétrifie le souvenir, ni les commémorations, qui le transforment en routine, ne sont à même de lutter contre l'oubli. S'ils réconfortent pendant un temps les survivants et confèrent une présence à leur douleur, ceux qui viendront après eux, qu'en feront-ils ?

Le plus important n'est pas non plus de savoir si l'on doit ou non emmener les élèves visiter Auschwitz. Mais d'instruire sans tomber dans les pièges de l'horreur, du pathos, du simplisme victime-bourreau, de la leçon assenée. Il n'y a sans doute pas beaucoup d'issues en dehors de l'historicisation de cette expérience d'inhumanité. L'histoire est un remède face à l'oubli. Mais, pour qu'elle joue ce rôle, il est urgent de se défaire du devoir de mémoire, pour que la mémoire et l'histoire forment un tout, dans un contexte où d'autres génocides trouveront eux aussi leur place, où celui des juifs, débarrassé de son statut sacral, pourra être expliqué et accéder à l'entendement humain. L'effort d'explication et d'intelligence de l'événement n'amoindrit ni son horreur ni sa spécificité, mais il lui octroie la force nécessaire pour sensibiliser et responsabiliser, tout en lui assurant une pérennité dans l'histoire de l'humanité.

La tâche qui s'offre, dès lors, à l'école est immense et difficile. Elle est engagée à briser ses tabous, à introduire l'histoire du génocide juif dans une interaction avec les autres histoires, avec les histoires et les mémoires d'élèves issus d'autres groupes, et qui vivent comme une frustration qu'on ne les évoque pas, ou trop peu, avec leurs propres ruptures, leurs propres souffrances. On a sacralisé à tel point le génocide des juifs qu'on n'ose pas le mettre en perspective, qu'il finit par être uniquement décliné comme une histoire de morts, de juifs morts, morts seulement, et en dehors de l'histoire, de leur propre histoire et de l'histoire des autres. Les juifs ont existé avant de mourir et ils ont continué à bâtir leur avenir au retour des camps. Ils ont été dans l'histoire et non hors d'elle, et pas seulement comme des victimes. C'est aussi dans cette mise en rapport des juifs morts avec les juifs vivants qu'on a une chance de susciter l'empathie chez les jeunes.

Quant aux juifs eux-mêmes, il ne faut pas croire que l'oubli ne les guette pas. L'expulsion d'Espagne en 1492, celles qui ont suivi ailleurs en Europe en l'espace d'une vingtaine d'années, la conversion forcée du Portugal en 1 497 avaient été vécues par les juifs comme de profonds traumatismes, subjectivement comparables au génocide de la Seconde Guerre mondiale. Qui s'en souvient et qui les imagine aujourd'hui ? Les juifs d'alors avaient une foi en Dieu qui leur insufflait, dans leur malheur, malgré des doutes réels et cuisants, un peu d'espérance. Mais, de nos jours, à quoi le juif non pratiquant se raccrochera-t-il ? On ne peut pas longtemps se réfugier dans la seule mémoire du génocide et dans la seule peur de l'antisémitisme pour bâtir sa judéité. Pour léguer celle-ci, nous avons besoin de doubler la mémoire de la mort et de la persécution d'un projet d'avenir, celui d'une culture juive substantielle, d'un judaïsme apte à vaincre les démons du passé, susceptibles d'hypothéquer sa survie dans la durée. Un défi, pour honorer ceux qui ont souffert ou sont morts parce qu'ils étaient juifs, pour perpétuer une judéité qui a failli disparaître, et ce avec ce qu'il y a d'universel et d'éthique dans sa vision du monde et de l'humain.

Dernier ouvrage paru : la République face à ses minorités. Les Juifs hier, les musulmans aujourd'hui, Mille et Une Nuits-Fayard.

Esther Benbassa, directrice d'études à l'Ecole pratique des hautes études et chercheuse invitée au Netherland's Institute for Advanced Study.




Guerres, religions, valeurs morales : et si l'économie ne comptait plus ?

LE MONDE
CHRONIQUE DE L'ÉCONOMIE

Depuis quelque temps , les économistes sont plongés dans un doute existentiel. Non qu'ils s'aperçoivent qu'ils font encore plus d'erreurs de prévision qu'avant. Leur rythme en la matière est égal à lui-même, toujours excellent. L'angoisse est plus profonde.

Leur glorieuse discipline a perdu son lustre et semble devenue inutile ou, au mieux, secondaire.

Après avoir régné pendant deux siècles industriels en juges de paix de la production et de la distribution, après avoir régenté les bases de la société, après avoir fait les élections politiques, les économistes ne font que subir des revers, depuis, grosso modo, la chute du Mur. La planète est parcourue de guerres ethniques dont ils n'ont rien à dire, ou presque. Les pays développés sont traversés de violences communautaires qui renvoient à des considérations a-économiques. Le religieux fait un retour qui les laisse secs. Les rois de l'" infrastructure", qui selon Marx déterminait tout le reste, sont nus.

"Values not issues."La réélection de George W. Bush a signé leur sortie du devant de la scène : les valeurs ont pris le pas sur les dossiers. Les démocrates, qui voulaient mettre le doigt sur le piètre bilan éco-social du premier mandat Bush avec la cr! oissance des inégalités et le désarroi des classes moyennes, se sont fait dribbler par les stratèges républicains, qui ont poussé des thèmes "moraux" comme l'avortement et le mariage homosexuel.

ORTHOGONALE
Gros succès et question pour l'agrégation : pourquoi une majorité de petites gens a voté contre son intérêt de classe ? La politique gagnante s'est détachée de l'économie, elle est " orthogonale" (le nouveau mot à la mode) à l'économie. Les clivages n'ont pas bougé, ils ont changé d'axe sur le plan abscisse/ordonnée. Une autre dimension : Goodbye, l'économie...

Phénomène américain, dira-t-on. Le pays est fondamentalement religieux et les ouailles évangélistes. Mais l'Europe, la vieille Europe mère du "contrat social", toute pétrie de "société", elle, ne se fera pas avoir. Impossible sur la terre de Rousseau !

L'EUROPE CHRÉTIENNE
Pas si sûr. De ce côté-ci aussi de l'Atlantique, les avancées de la génétique poussent à rouv! rir des plaies pas toujours fermées sur le statut de l'embryon! . Ici aussi, les bases traditionnelles de la filiation sont bousculées, faisant question. Et qui ne voit que le débat, tabou, sur "l'Europe chrétienne" occupe nombre d'esprits au point de pousser au "non à la Turquie" lors du référendum sur la Constitution européenne alors que ce n'est pas le sujet.

Alain Touraine va plus loin dans son dernier livre (Un nouveau paradigme, Fayard, 23 € ). Nous serions entrés dans une nouvelle phase où l'économie n'est plus déterminante. Une première phase était celle de la politique, celle "du désordre et de l'ordre, la paix et la guerre, le pouvoir et l'Etat, le roi et la nation, la République, le peuple et la révolution". Puis la révolution industrielle et le capitalisme "se sont libérés du pouvoir politique et sont apparus comme la base de l'organisation sociale". Vint "le paradigme économique et social": "Classes sociales et richesse, bourgeoisie et prolétariat, syndicats et grèves, stratification et mobilité! sociale, inégalités et redistribution sont devenus nos catégories les plus usuelles d'analyse."

Cette deuxième phase se meurt. La mondialisation la tue parce qu'elle provoque une "séparation complète de l'économie et des autres institutions, en particulier sociales et politiques, qui ne peuvent plus la contrôler". Le capital mobile se moque désormais du travail, englué dans la terre des nations, et des gouvernements. Il va au moins cher et délocalise. Les salaires sont sous pression. Les grands compromis sociaux des années 1930 à 1970, établis sur des bases nationales, ne résistent pas. Les catégories sociales sont détruites : la dichotomie pertinente devient celle qui sépare les professionnels (indispensables et souvent mobiles eux-mêmes) et tous les autres. Le système se dégage de ses acteurs.

C'est la fin du "social", tel qu'on l'entendait. Les syndicats se retrouvent sans adhérents et les luttes sociales sans appui. Les "altermondialistes" ne mèn! ent qu'un combat "de retardement". Au passage, note Touraine, ! c'est aussi la fin, par fragmentation, de la "société" et de l'idée de l'Europe, les deux étant historiquement et philosophiquement liées puisqu'elles sont cofondées sur la représentation des forces sociales.

LA CRÉATION DU SUJET
Est-ce le retour à la prééminence du politique ? Non. "Le retour à la pensée politique et son autonomie croissante comptent au nombre des aspects les plus importants du déclin et de la chute du modèle européen de modernisation dont la société fut le pivot. -Mais- le retour du politique n'est pas un retour du paradigme politique qui avait précédé le paradigme social. C'est la chute de ce dernier qui fait renaître le politique, mais cette fois comme un sous- système" d'un nouveau paradigme que Touraine estime " culturel".

Le sociologue se veut optimiste. La fin du social débouche sur l'individualisme, mais celui-ci peut être porteur d'une liberté de création du "sujet" et d'une nouvelle modernité "par le dépas! sement des clôtures sociales qui empêchent de reconnaître l'universalisme des droits et de la raison". Encore faut-il aussi que l'aspiration du sujet ne soit pas soumise à la manipulation " par le commerce et les médias", bref, par ce qu'on appelait l'aliénation.

Touraine expose ensuite les voies et manières pour que le sujet seul, " privé de soutien" faute d'appartenance sociale, accède à des " droits culturels" universels, au travers de la famille et de l'école par exemple. Tout est discutable, y compris l'intuition amusante que la femme sera plus à l'aise dans ce combat.

Mais revenons à l'essentiel de ce qui nous préoccupe : l'économie n'a-t-elle vraiment plus de place dans ce paradigme ? Un réinvestissement par cette profession de la guerre, de la religion, de la génétique ou du sexe n'est pas exclu. Toutes ces catégories ont, après tout, un prix et un marché. Mais de la transformation, de sa dépolitisation, l'économie sortira différ! ente. Plus fiable, peut-être ?

Eric Le Boucher

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 13.02.05 



Réguler les échanges, par Gilles Martinet
LE MONDE | 23.02.05 | 14h44

Jusque-là, on avait perçu le phénomène de la mondialisation à travers le prisme des idéologies : libérale, tiers-mondiste ou altermondialiste. Ce qui a empêché de s'interroger sérieusement sur son avenir ou, plus exactement, sur ses avenirs possibles.

Selon l'idéologie libérale, le mouvement qui impose la concurrence et lève toutes les barrières qui gênent la libre circulation des capitaux ne saurait avoir de fin ni même supporter de correctifs.
Tant pis si cela accroît les inégalités et remet en cause le fragile équilibre qui s'était établi, en Europe, entre le marché et la démocratie. Les acquis sociaux des cinquante dernières années étaient généreux, nous dit-on, mais le maintien d'un grand nombre d'entre eux est devenu irréaliste. Il est vrai que ces acquis sociaux ne sont pas dus au marché mais à la démocratie, laquelle permet les affrontements et les compromis, qui, à leur tour, favorisent les progrès sociaux.
Au-delà d'une certaine limite, la mondialisation libérale, en imposant la suprématie du marché, menace la démocratie. Ce qui provoque d'inévitables réactions. Elles sont de deux sortes : d'un côté les syndicats, pour sauver les acquis, livrent des batailles défensives qui sont souvent nécessaires mais qui n'en sont pas moins souvent perdues parce qu'elles ne s'appuient pas sur un projet alternatif ; de l'autre l'abstention, c'est-à-dire le détachement de la politique, gagne les électorats. Les hommes politiques, qui songent naturellement à leur élection ou à leur réélection, en sont parfaitement conscients.
Mais aujourd'hui, ils ne peuvent nier que l'essor des pays jadis sous-développés est nécessaire aux équilibres mondiaux et qu'il doit être considéré comme un élément positif pour l'avenir de notre planète et de ses populations dont une grande partie vit toujours dans la misère. Evidemment, ils s'inquiètent des répercussions que cet essor peut avoir sur le niveau de vie des pays de l'Ouest, mais les perspectives ne sont pas toutes négatives. L'Occident a encore une avance dans le monde de la science, de la recherche, de la technologie. Certes, le protectionnisme à l'ancienne, national, appartient au passé. Mais on va le voir réapparaître au niveau des grands ensembles continentaux.
La montée en puissance de la Chine, de l'Inde, des pays de l'Est asiatique et bientôt du Brésil montre qu'il existe désormais plusieurs "tiers-monde". L'Afrique n'est pas l'Asie. Pour les uns, le problème demeure celui de l'accroissement de l'aide sous toutes ses formes (ce qui impliquera, à un certain moment, une taxation des mouvements de capitaux). Et il faudra veiller autant que possible à ce que cette aide ne soit pas monopolisée par des élites corrompues. Pour les autres, c'est la régulation des échanges qui est en cause.
L'un des principaux lieux de cette régulation est l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Longtemps elle a été dominée par les intérêts occidentaux. Ce n'est plus le cas depuis l'arrivée de la Chine, entre autres. Des positions contradictoires s'y affrontent, et c'est donc le lieu où, sur la base de concessions réciproques, peuvent intervenir des compromis.
La politique de l'Union européenne devrait partir de cette réalité nouvelle. Il faut déterminer ce qui doit être concédé et ce qui ne le peut pas. Un exemple : la politique agricole. Il sera impossible de supprimer les subventions dont elle bénéficie et qui sont présentement indispensables, mais se posera le problème particulier des subventions à l'exportation. Sur ce point, Pascal Lamy, au temps où il représentait l'Europe dans la négociation, a admis qu'un renoncement pouvait intervenir en échange de concessions de la part du bloc Chine-Inde-Brésil. Inutile de souligner les difficultés de cette démarche. Mais elle est la seule raisonnable si nous voulons sauvegarder pour l'Europe le niveau de vie de ses populations et ses chances de nouveaux progrès démocratiques.
Gilles Martinet est ambassadeur de France.

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 24.02.05



Des JO à Paris  ? Non, merci..., par Charlotte Nenner, Sylvain Garel et Bernard Maris
LE MONDE | 08.03.05 | 14h09

Quelle grande cause mérite le soutien apparent de toute la classe politique ? Qui mérite drapeaux, autocollants, pin's, mais aussi l'illumination de ces symboles de démocratie que sont l'Hôtel de Ville et l'Assemblée nationale ? Qui mérite un affichage omniprésent, des galas, des émissions de télé et des comités de soutien ? Ce n'est ni la lutte contre le réchauffement climatique, ni celle contre le sida, ni l'annulation de la dette du tiers-monde.

 
Non, il s'agit de cette grande foire du sport-spectacle : les Jeux olympiques. Il est devenu impossible de se déplacer dans la capitale sans voir un des logos "Paris JO 2012". On les retrouve partout : dans le métro, les journaux, à la télévision. L'overdose est proche. Est-il encore possible d'affirmer une opinion différente face à ce consensus forcé, ce rouleau compresseur de la candidature qui n'a jamais fait l'objet d'un vrai débat politique et public, pourtant nécessaire ?

Il ne faut pas confondre le sport-spectacle et le sport tout court, la pratique sportive. Les JO n'ont rien à voir avec le sport, mais tout avec la compétition. Il y a bien longtemps que l'important n'est plus de participer, mais de gagner.

Et comme il faut gagner à tout prix, le dopage est partout. Pendant que les athlètes des pays pauvres se font prendre la main dans le pot de confiture, ceux des pays riches échappent aux contrôles. De même, le nationalisme exacerbé aux Jeux est totalement contradictoire avec notre volonté de dépassement des frontières dans un cadre européen, puis mondial.

L'organisation des JO pose un problème démocratique : le pouvoir immense du CIO favorise la corruption. Récemment encore, un membre de cet auguste organisme s'est fait prendre la main dans le sac par un journaliste de la BBC.

Il est vrai que les Jeux sont d'abord une affaire de gros sous, une très grosse industrie qui brasse des milliards, nécessite des investissements lourds. 24 millions d'euros seront dépensés pour le seul dossier de candidature de Paris. Sans compter la garantie financière de la Ville et de la région : plus de 2 milliards d'euros, soit 1 000 euros par Francilien !

Les investissements sont à la charge de la Ville, de l'Etat ou de la région, mais les bénéfices démentiels générés par les droits TV ne vont jamais aux collectivités. Ainsi les villes organisatrices peuvent se retrouver lourdement endettées, voire ruinées, pour un profit maximum du CIO et des multinationales sponsors.

L'organisation des grands événements sportifs suit d'ailleurs un modèle économique ultralibéral : les investissements sont pris en charge par la collectivité, et les bénéfices privatisés, souvent dans la plus grande opacité.

Ces vingt dernières années, la place des multinationales sponsors est devenue envahissante. Ces sponsors, d'ailleurs imposés, sont très loin du commerce équitable et des valeurs sportives : malbouffe, vêtements fabriqués dans des pays aux salaires minables... Il suffit de lire la liste des premiers parrains de la candidature de Paris : un marchand d'armes, un exploitant de centrales nucléaires, un distributeur d'eau au passé sulfureux... Que des bienfaiteurs de l'humanité !

Certains brandissent l'argument de la création d'emplois. Mais les emplois qu'on nous fait miroiter concerneront surtout l'industrie du sport et du tourisme, et seront pour la plupart précaires ou délocalisés. Nous préférerions qu'ils soient créés pour satisfaire les besoins de la population, dans le domaine de la petite enfance, de l'aide aux personnes âgées, de l'environnement. Mais il est vrai que ces secteurs génèrent peu de profits publicitaires.

Le choix même de Paris est problématique. A l'heure de la décentralisation, Paris a-t-elle besoin de touristes en plus ? Ville la plus visitée au monde, son prestige international n'est pas à construire. A-t-elle besoin d'équipements de grande envergure supplémentaires ? Nous tombons encore dans le centralisme. Soutenir la candidature d'une autre ville française aurait eu, à la limite, plus de sens.

Socialement et écologiquement, il serait plus responsable d'utiliser les droits TV et l'argent des sponsors pour organiser des JO dans une métropole d'Afrique ou d'Asie dépourvue d'infrastructures sportives.

Surtout, l'organisation des Jeux ne doit pas remplacer une politique municipale. Nous craignons que Paris n'axe l'essentiel de sa politique municipale autour de l'organisation des JO, or il y a bien d'autres priorités : lutter contre les inégalités sociales, faire reculer la pollution ou résorber l'habitat insalubre...

Pour Paris, ce sera un vélodrome et quelques stades en plus. Un bétonnage de la zone des Batignolles pour créer le village olympique. Certes, nous aurons la prolongation du tramway autour de Paris et une extension des espaces verts, mais il est triste de penser qu'il faudrait attendre des années supplémentaires pour faire aboutir ces projets si nous n'avons pas "les Jeux".

Les légitimes ambitions de changer Paris ne devraient pas être conditionnées par une décision que prendra le Comité international olympique l'été prochain.

Charlotte Nenner et Sylvain Garel sont conseillers (Verts) de Paris. Bernard Maris est économiste et écrivain.

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 09.03.05 



Un fédéralisme paralysant
LE MONDE | 14.03.05 | 15h30
Près de quinze ans après la réunification, le "modèle" a des ratés. Une série de quatre articles sur les blocages et les perspectives d'une Allemagne à la recherche d'un second souffle.
Bruxelles. 77, rue Wiertz, entre le Parlement et la Commission, un hôtel particulier abrite la représentation de la Bavière auprès de l'Union européenne. Ce bâtiment imposant, inauguré officiellement le 29 septembre 2004 par Edmund Stoiber, ministre-président de l'Etat libre de Bavière, occupe presque autant de personnel que la représentation officielle de l'Allemagne auprès de l'Union.

Comme l'ambassadeur allemand est logé plus à l'étroit, les Bavarois lui ont même aimablement proposé d'utiliser leur représentation quand il doit donner de grandes réceptions. C'est cela, le fédéralisme à l'allemande. Depuis qu'ils ont compris que nombre de lois affectant leur vie quotidienne étaient décidées à Bruxelles, depuis que les traités ont accru leur droit de regard sur les affaires européennes, les Lãnder ont développé leurs représentations auprès des organisations communautaires. Comparée à la présence des régions françaises, la vitrine est impressionnante, même si tous les Lãnder sont loin de disposer des moyens de la Bavière.

Pourtant, le fédéralisme allemand est malade. Comme d'autres institutions, supposées immuables, et réputées avoir assuré le succès de la République fédérale, il souffre de langueur. Le système n'est certes pas resté figé dans l'état où l'a décidé la Loi fondamentale (Constitution) de 1949. Des évolutions contradictoires ont ainsi provoqué un double mouvement.

D'une part, une augmentation des compétences de l'Etat fédéral aux dépens des Lãnder, à tel point qu'un professeur de droit public de Munich, Peter Michael Huber, peut qualifier l'Allemagne d'"Etat unitaire". D'autre part, un accroissement des pouvoirs du Bundesrat, la Chambre des Etats, qui se trouve en mesure de bloquer l'action du gouvernement central. En cinquante ans, la proportion de lois fédérales exigeant l'accord du Bundesrat est passée de 10 % à 60 %. Quand la majorité politique du Bundesrat ne correspond pas à celle qui soutient le gouvernement, ce qui est le cas actuellement, l'Allemagne vit une sorte de cohabitation entre la gauche et la droite. Mais plus encore que dans la cohabitation à la française, les majorités différentes au Bundestag et au Bundesrat risquent d'entraîner une paralysie de l'action politique.

L'opposition est tentée de refuser au gouvernement des réformes dont il pourrait se glorifier, même quand elle les juge elle-même indispensables. A contrario, le gouvernement n'est parfois pas mécontent de s'abriter derrière le refus de la majorité des Lãnder pour renoncer à des réformes impopulaires.

Le fédéralisme allemand souffre d'autres maux : des Lãnder trop nombreux (16) et de tailles trop différentes, entre des villes-Etats, comme Brême, avec quelques centaines de milliers d'habitants et d'autres, comme la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, qui dépasse les dix-huit millions. Des contrastes aggravés entre les Lãnder riches et les Lãnder pauvres - et pas seulement ceux de l'Est - que les compensations financières entre les uns et les autres sont largement insuffisantes à amoindrir.

Or la structure fédérale de l'Etat reste un des piliers de l'Allemagne. Elle est ancrée dans ce que les Allemands appellent "la garantie perpétuelle" de la Constitution, c'est-à-dire qu'elle ne peut pas être abolie, y compris par les procédures permettant de réviser cette Constitution. "Les Lãnder ont la qualité étatique", rappelle Edmund Stoiber, le chef du gouvernement d'une Bavière particulièrement jalouse de ses prérogatives et qui, entre parenthèses, n'a jamais ratifié la Loi fondamentale de 1949.

En théorie, les compétences des Lãnder sont nombreuses : police, éducation, environnement, construction, aide sociale, commerce de détail, etc. Mais, en élargissant ses pouvoirs, le gouvernement fédéral a depuis une trentaine d'années empiété sur le domaine des Lãnder. L'imbrication des compétences rend toute décision de plus en plus difficile. Elle gêne même l'action de l'Allemagne dans les instances européennes où, faute de concertation entre l'échelon fédéral et les Lãnder, le représentant de Berlin est incapable de faire valoir son point de vue. "L'Allemagne s'abstient", est devenu un leitmotiv au moins dans les conseils européens traitant de questions techniques.

Deux domaines sont particulièrement sensibles : la police et l'éducation. La Loi fondamentale est claire : "La police est l'affaire des Lãnder."Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l'application de ce principe auquel les Alliés n'étaient pas étrangers avait pour but d'empêcher la reconstitution d'un Etat policier.

"Nous sommes plus efficaces si nous sommes plus proches de la population, dit Johann Georg Koch, chef de la police judiciaire de Bavière. La sécurité intérieure dépend du soutien que la police reçoit des autorités politiques". En Bavière, où la CSU, Union chrétienne sociale, parti frère de la démocratie chrétienne, règne sans partage depuis un demi-siècle, ce soutien ne manque pas. M. Koch ne le dit pas, mais il laisse entendre qu'il n'en est pas toujours ainsi dans les Lãnder gouvernés par des sociaux-démocrates.

La police bavaroise ne manque ni d'argent ni de personnel. Encore moins de moyens techniques. Son indépendance lui a permis de créer un Centre d'innovation stratégique où sont étudiées les nouvelles formes de criminalité et une unité chargée de démasquer "les structures criminelles islamistes". C'est pourquoi les tentatives du ministre fédéral de l'intérieur, Otto Schily, d'accroître les pouvoirs de l'Etat central en matière de police n'impressionnent pas M. Koch. Les arguments tirés des impératifs de la lutte contre la criminalité organisée et contre le terrorisme ne le convainquent pas. Il existe déjà un bureau fédéral de police judiciaire, mais son rôle consiste davantage, au moins en théorie, à coordonner les enquêtes, à organiser la coopération entre les polices des Lãnder, à assurer l'échange des informations qu'à mener lui-même des investigations.

Pour bien montrer qu'il ne s'agissait pas d'une police fédérale, ce bureau ne siégeait pas dans la capitale fédérale, mais à Wiesbaden. Otto Schily veut l'amener à Berlin. "Nous n'avons pas besoin d'un FBI allemand", réplique Edmund Stoiber, qui a été en 2002 le rival malheureux de Gerhard Schröder pour la conquête de la chancellerie fédérale.

"La police est l'affaire des Lãnder". Selon ce principe, l'Allemagne n'avait pas jusqu'à une date récente de police fédérale. En 1951 avait été créé un corps de protection des frontières, Bundesgrenzschutz, qui n'était pas habilité à intervenir à l'intérieur du territoire. Petit à petit, ses compétences ont été élargies à la surveillance des côtes et des aéroports, la protection du domaine fédéral, l'encadrement de manifestations importantes, la police des chemins de fer... Il ne restait plus alors qu'à changer son nom. C'est chose faite depuis quelques mois : la Bundesgrenzschutz est devenue la Bundespolizei, la police fédérale. Ses pouvoirs ne s'en trouvent pas accrus du jour au lendemain, mais les risques de conflits de compétences avec les polices des Lãnder ne sont pas minces.

Le fédéralisme allemand doit donc être réformé. Comment ? Pour répondre à cette question, le meilleur moyen était de créer une commission. Composée de représentants du Bundestag, du Bundesrat et du gouvernement, ainsi que d'experts, cette commission avait une double présidence : Franz Müntefering, président du Parti social-démocrate, et Edmund Stoiber. Après un an de travail, elle s'est séparée en décembre 2004 sans résultats.

Son échec, relatif, ne doit pas être imputé à des querelles partisanes, mais à un problème fondamental : l'Etat fédéral peut-il intervenir dans le domaine de l'éducation et de la formation, qui est une compétence des Lãnder ? Le gouvernement de Berlin considère que l'éducation est un sujet trop sensible pour qu'il n'y ait pas son mot à dire. Les Lãnder ont refusé. "Ce n'est pas parce que c'est important,explique Edmund Stoiber, que le Bund doit avoir le dernier mot. Les Lãnder aussi peuvent traiter des choses importantes."

Au mois de janvier, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe est venue à la rescousse des Lãnder, notamment de ceux gouvernés par les chrétiens-démocrates, en autorisant les Etats fédérés à fixer des droits d'entrée à l'université, contrairement au souhait du gouvernement central.

Le sujet de l'éducation est d'autant plus délicat que l'étude internationale PISA sur les performances comparées de différents pays a, à plusieurs reprises, placé l'Allemagne en queue de peloton. "L'Allemagne, mal notée ? Ce n'est pas vrai, s'insurge le ministre-président de Bavière, soutenu par son collègue du Bade-Wrtemberg. La Bavière était au-dessus de la moyenne. C'est pourquoi nous ne sommes pas d'accord avec le gouvernement fédéral quand il propose d'unifier le système éducatif." Au lieu de ce qu'ils considèrent comme un "nivellement par le bas", les ministres-présidents des Etats du sud de l'Allemagne veulent maintenir "la compétition autour des bonnes décisions politiques".

Pour le constitutionnaliste Peter Michael Huber, la réforme du fédéralisme n'est que partie remise. Car la pression en faveur d'un changement des règles qui redonnerait à l'Allemagne une capacité d'action perdue est trop forte. D'ailleurs, la commission Stoiber-Müntefering est tombée d'accord sur 15 des 19 projets de réforme examinés. "Les Lãnder ont dit : "Nous sommes d'accord pour abandonner quelques pouvoirs au sein du Bundesrat par esprit de compromis et souci de clarification, mais nous voulons avoir une compétence exclusive sur les services publics et l'éducation." Pour les premiers, l'Etat fédéral a accepté ; pour la seconde, il voulait garder une compétence sur les questions essentielles. Ce n'était pas admissible. On ne peut appliquer les points d'accord au compte-gouttes, explique Edmund Stoiber. C'est donnant-donnant. Sinon on assistera à une poussée centralisatrice."

Ces débats laissent l'opinion largement indifférente. Pour elle, le fédéralisme n'est pas une vache sacrée. Ce qui lui importe n'est pas qui fait quoi, mais que les décisions soient prises. Le professeur Huber va encore plus loin dans la remise en cause d'un des fondements de l'Allemagne justement "fédérale". "Notre mémoire collective n'est pas éloignée de la mentalité française, dit-il. Certes le fédéralisme, outre le fait qu'il ait été imposé par les Alliés après la guerre, est aussi un héritage de notre histoire. Mais cet héritage n'a pas nécessairement une connotation positive. La multiplicité des Etats, c'est aussi l'ancien Reich, les guerres de Trente Ans, la trahison de la révolution bourgeoise de 1848 par les Lãnder."

Cela ne veut pas dire que l'Allemagne soit sur le point de devenir un Etat centralisé au moment où la France ne jure que par la régionalisation. Toutefois, l'indispensable réforme du système fédéral ouvre la voie à des tentations qui ont le mérite de bousculer les idées reçues.

Daniel Vernet

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.03.05



Les partisans du 'non' "mentent" selon Delors
 NOUVELOBS.COM | 28.04.05 | 16:36
 

Jeanne Moreau et Jacques Delors en meeting pour le oui le 27 avril (Sipa)


Dans une interview publiée par le Nouvel Observateur, l'ancien président de la Commission européenne affirme que la Constitution "représente une avancée indiscutable" et que "c'est mentir que de ne pas le reconnaître". "Il n'y a pas de plan B", prévient-il, soulignant qu'une éventuelle renégociation "est une chimère".
Les partisans du "non" au référendum qui présentent la Constitution européenne comme un carcan libéral "mentent", affirme Jacques Delors dans une interview publiée jeudi 28 avril dans le Nouvel observateur. "Lisez" le traité "au lieu de les écouter!", lance-t-il aux Français.
"Ce sont des mauvais bergers, des joueurs de flûte", accuse l'ancien président de la Commission européenne. La Constitution "représente une avancée indiscutable qui a été arrachée par la gauche européenne dans la phase préparatoire" et "c'est mentir que ne pas le reconnaître". "Ce texte est le plus social de tous les textes européens jusqu'ici mis en œuvre".
Certes, le mot "concurrence" revient 27 fois dans le traité constitutionnel, mais "le mot social revient, lui, 89 fois", souligne Jacques Delors. "Evidemment, en tronquant le texte, il est facile de faire peur", s'indigne-t-il.
Les partisans du "non" à gauche "sont des nostalgiques de la rupture", déplore Jacques Delors. "Il faudrait que la Constitution soit d'emblée socialiste! Il faudrait faire du jour au lendemain l'Europe de nos rêves, l'Europe de nos chimères! Sinon on arrête tout!".

"Pas de plan B"
"La démocratie c'est la lutte! Pourquoi la gauche serait-elle battue d'avance", s'exclame-t-il. "La Constitution nous donne des droits. A nous de les faire-valoir". Et de trouver "déprimant de voir certains socialistes français renoncer, dire non et abdiquer, alors qu'ils n'ont que le mot 'luttes' à la bouche".
En revanche, "ce qu'on 'grave dans le marbre' en votant non, c'est la perte d'influence de la France et des pays fondateurs. Bravo!". "Attention on vous trompe! Dire non à la Constitution, c'est bloquer la marche de l'union, c'est dire non à l'Europe. Il n'y a pas de plan B", prévient-il.
Par ailleurs, "ne confondez surtout pas 2005 et 2007", demande-t-il aux Français. "Le mécontentement, que je comprends très bien, aura toute possibilité de s'exprimer" lors de la présidentielle. "Mais de grâce, ne prenez pas l'Europe comme bouc émissaire!".
Quant à une éventuelle renégociation "c'est une chimère", tranche-t-il. "Vous croyez qu'on pourra simplement refaire le traité à notre seule convenance? Mais si cela avait été possible, ce serait déjà fait!". "Il faut se battre à l'intérieur, avec nos alliés, pas à l'extérieur, seuls", résume Jacques Delors.



La chronique de Jacques Julliard
Rien sans les Allemands!

NOUVELOBS.COM | 29.04.05

Si j’avais à donner une raison, une seule, à mon oui du 29 mai, je dirais sans hésiter: pour préserver l’alliance franco-allemande

Déjà, avant toute explication, je sens fuser la réplique: vous voilà loin des soucis des gens! Ce qui les préoccupe, ce ne sont pas des considérations de ce genre. C’est leur vie quotidienne. C’est le chômage et, plus souvent encore, la peur du chômage. Et ce gouvernement incapable de le faire baisser. Bien sûr. C’est entendu depuis longtemps. C’est naturel. Mais justement, cela ne devrait pas empêcher de raisonner un peu. Il règne sur cette campagne une telle atmosphère de démagogie passionnelle, de poujadisme buté, de nationalisme rance, y compris de la part des gens se réclamant de la gauche, que je n’ai pas de honte à reconnaître que je suis inquiet. Non seulement du résultat. Mais de la France que tout cela pourrait nous laisser. Celle de Villiers plutôt que celle de Besancenot ou même d’Emmanuelli. On n’agite pas sans risque le drapeau de la peur, de l’isolationnisme, du repli sur soi.
Alors oui, l’alliance franco-allemande. Pour les raisons mêmes qui sont dans l’esprit de la majorité des Français. Je pense aux agriculteurs, dont beaucoup s’apprêtent à voter non. Après un tel non, que resterait-il de la politique agricole commune (PAC)? J’ai encore dans les oreilles les paroles du chancelier Kohl, un jour que le regretté Joseph Rovan nous avait réunis avec quelques journalistes. «La France! Eh oui, il m’est arrivé de faire pour elle des sacrifices. Par rapport aux intérêts des agriculteurs allemands, par exemple. Votre François Mitterrand, je ne comprends pas toujours ce qu’il veut dire. Ni où il veut en venir. Mais je sais que sans notre alliance rien ne serait possible, ni pour nous ni pour vous.» Le gros homme que l’on disait un peu rustique, un peu brut de décoffrage, parlait en homme d’Etat. Il m’avait ému. Plus récemment, à Copenhague, en 2004, c’est un accord direct Chirac-Schröder sur la base d’un fifty-fifty qui a de nouveau sauvé la PAC, au grand désappointement des Anglais. C’est ainsi.

 
Je pense encore à tous les salariés, ouvriers, employés, fonctionnaires, justement attachés au modèle dit rhénan de protection sociale. Ce modèle de philosophie sociale-démocrate commun à la France et à l’Allemagne ne résisterait pas à la débâcle européenne de l’axe franco-allemand.
J’ai même, rôdant dans ma tête, un scénario de cauchemar. Le 29 mai, la France dit non. Pendant ce temps-là, Tony Blair qui vient d’être réélu outre-Manche, voit l’ouverture. Il maintient son référendum. Alléchés par la bonne farce à faire aux Français, les Anglais le suivent et votent oui. Et voilà, sans coup férir, la Grande-Bretagne, qui n’a jusqu’ici rien fait pour l’Europe sinon guetter ses échecs, propulsée à sa tête! Schröder ne peut faire autre chose que de se rapprocher d’elle. Ce jour-là, Mesdames et Messieurs du non-de-gauche, du mieux-disant social, MM. Fabius et Mélenchon, M. Chevènement, Mme Buffet, il sera bien temps de venir gémir sur la course à l’ultralibéralisme! Vous serez les dindons de cette farce, ce qui n’est pas grave, mais nous le serons tous avec vous, ce qui est plus ennuyeux!
Je pourrais continuer longtemps. Montrer comment, au sein de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), c’est l’alliance franco-allemande qui permet de résister au dumping social américain, à son protectionnisme déguisé en matière agricole mais aussi industrielle (sidérurgie, aviation). C’est l’axe franco-allemand qui a permis à la France de maintenir pendant la crise irakienne une position juste et porteuse d’avenir. Lui enfin qui permet d’espérer, au sein d’une Europe élargie, la création d’une aile marchante vers une Europe politique, c’est-à-dire vers les Etats-Unis d’Europe. Pendant cinquante ans, quatre hommes aussi différents que Robert Schuman, Charles de Gaulle, François Mitterrand et Jacques Chirac ont su comprendre cela. Parce que c’était et que cela reste l’intérêt de la France. Et il faudrait du jour au lendemain tout balancer par-dessus bord, le bébé avec l’eau du bain?
Je conclus. Les Français de gauche qui s’apprêtent à voter non sont un peuple justement inquiet, justement courroucé. Mais les leaders du non qui surfent sur cette colère sont, eux, des hommes – comment dire? – bien peu responsables. Ils sont, par inconscience ou par cynisme, les fourriers de ce que nous ne voulons pas: une Europe ultralibérale, anglo-saxonne et atlantiste. A ceux-là, je dis un non franc et massif. Et à l’Europe, un oui délibéré. Un oui de gauche.

Jacques Julliard  



VRAI-FAUX
La Constitution menace les agriculteurs français

Marie-Laetitia Bonavita
[10 mai 2005] 

FAUX. Les agriculteurs français sont convaincus que le traité va démanteler la politique agricole commune (PAC), ce mécanisme européen qui leur accorde 9 milliards d'euros par an et qui a permis à la France de devenir la deuxième puissance agricole du monde. Selon un sondage Ipsos réalisé fin mars, 69% des agriculteurs interrogés se déclaraient défavorables au traité constitutionnel. Depuis, le président de l'Apca (Assemblée permanente des chambres d'agriculture), suivi à mi-mot du président de la FNSEA, a appelé à voter oui. En fait, le mécontentement des agriculteurs doit beaucoup à la réforme de la PAC, votée en 2003, et qui a mis fin à l'octroi automatique d'aides, jusque-là mécaniquement liées à la production et désormais conditionnées au respect de normes agro-environnementales (non-pollution des eaux, identification des animaux, maintien des pâturages...). Car le traité en tant que tel ne remet pas en question la PAC, pivot de la construction européenne. Au contraire, la section portant sur l'agriculture et la pêche (articles III-225 à III-232) reprend le traité de Rome de 1957, soulignant que l'«Union définit et met en oeuvre une politique commune de l'agriculture et de la pêche» (III-225). L'article III-227.1 reprend les objectifs assignés à la PAC : «accroître la productivité de l'agriculture»..., «assurer un niveau de vie équitable à la population agricole»..., «stabiliser les marchés», «garantir la sécurité des approvisionnements», «assurer des prix raisonnables dans les livraisons aux consommateurs». Le principal changement apporté par la Constitution, c'est le renforcement des pouvoirs du Parlement européen, jusqu'ici limité à un rôle consultatif. Avec la Constitution, le Parlement pourrait codécider avec le Conseil des ministres des grandes lignes de politiques à mener, notamment vis-à-vis des organisations communes de marchés (OCM) chargées d'organiser les secteurs comme les céréales, le porc, les fruits et légumes, la banane, le vin, les produits laitiers, le sucre... En revanche, les mesures «relatives à la fixation des prix, des prélèvements, des aides et des limitations quantitatives» (III-231.3) ainsi qu'à la répartition des quotas de pêche relèvent de la seule décision du Conseil sur proposition de la Commission. Le Parlement, le Conseil et la Commission veillent pour leur part à la disponibilité des moyens financiers engagés (III-413). Autre changement : la nouvelle pondération des droits de vote des pays au Conseil des ministres qui renforce le couple franco-allemand – seul véritable défenseur de la PAC. Avec la Constitution, le couple pèserait à terme 31,4% de l'Union, contre 18% actuellement. De quoi contrer certains pays avides de rogner le budget de la PAC, «sanctuarisé» en principe jusqu'en 2013. Pour négocier la réduction des subventions à l'exportation avec les États-Unis et les pays du groupe de Cairns (Australie, Brésil, Argentine, Canada...) lors de la prochaine conférence de l'OMC, mieux vaut être 460 millions d'Européens que 60 millions de Français.


Henri Lachmann, président de Schneider Electric
L'Europe est l'horizon de la France

La Constitution porte en elle le modèle français. Ne pas l'approuver, ce serait renier nos idéaux

Il faut aborder la question posée par le référendum de manière binaire. Celle-ci concerne la Constitution européenne et rien d'autre. Il ne faut pas prendre en otage ce référendum en exprimant un mécontentement sur des sujets qui n'ont rien à voir avec la question qui nous est posée.

L'Europe est une idée française qui a été portée par ses pères fondateurs, Jean Monnet et Robert Schuman. La Constitution a largement été inspirée par la France. Elle porte en elle le modèle français. Elle marque une étape fondamentale dans la construction européenne. Nous devons nous en réjouir.

Elle représente, en effet, un progrès par rapport au traité de Nice et à tous les textes fondamentaux qui ont ponctué l'histoire de l'Europe. C'est la première fois qu'un texte européen comporte une Charte des droits fondamentaux, affirme le principe de non-discrimination, donne un rang constitutionnel aux droits sociaux et installe le principe de protection de l'environnement, qui constitue l'un des enjeux majeurs pour notre avenir. Tout cela est conforme à l'idéal français. Ne pas approuver, ce serait renier nos idéaux.

Dès lors, comment imaginer que l'on va faire grandir la France en diminuant l'Europe? L'Europe est l'horizon naturel de la France, qui ne peut lui tourner le dos. En votant contre la Constitution, la France cessera d'être une locomotive dans l'Europe, ce qu'elle est aujourd'hui, pour en devenir la remorque.

Qui peut penser qu'une France isolée, qui aurait voté non, serait plus forte que dans une Europe unie? Il faut regarder la réalité en face: la France, seule, tout comme l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, seules, ne pourra rien faire face aux grandes puissances régionales du monde. A 25, nous serons beaucoup plus forts. Comme toujours, l'union fait la force.



L'Autriche, septième à ratifier le traité
NOUVELOBS.COM | 11.05.05 | 17:18

Le parlement autrichien a ratifié à l'unanimité moins une voix le traité constitutionnel européen. L'Autriche devient le 7e pays de l'Union européenne à approuver le texte de la Constitution. La Slovaquie devait se prononcer mercredi après-midi.
 
Les députés autrichiens lors de la ratification de la Constitution européenne (AP)

Le parlement d'Autriche, quasi-unanime, a ratifié mercredi 11 mai la Constitution européenne malgré une campagne de dernière minute du leader populiste Jörg Haider, de juristes et d'une partie de la presse en faveur d'un référendum.
Le vote, par 182 voix pour et une seule contre (une député d'extrême droite) à la chambre basse (Nationalrat), fait de l'Autriche le 7e pays de l'Union européenne (UE) à approuver le projet de traité constitutionnel.
Les partis de la coalition gouvernementale droite-extrême droite, comme ceux de l'opposition, les sociaux-démocrate (SPÖ) et les Verts, étaient tous favorables au texte - comme d'ailleurs les syndicats -, malgré des réserves.
Lors des débats mercredi, le chancelier (ÖVP, conservateur) Wolfgang Schüssel a recommandé un vote pour "une Europe pacifique, sociale, forte et démocratique" grâce à une Constitution qui préserve, selon lui, la souveraineté des 25 Etats de l'Union européenne et accroît les droits individuels et sociaux des citoyens.

"Un "oui" franc"

Pour le chef des Verts, Alexander Van der Bellen, "c'est un oui franc" car "il faut choisir entre ce texte et le misérable traité de Nice".
 

Le chef du SPÖ, Alfred Gusenbauer, a lui aussi jugé "la Constitution préférable aux traités actuels".
Plusieurs orateurs ont regretté que l'Autriche n'ait pas été suivie quand elle a proposé dès 2003 une consultation populaire simultanée dans tous les pays de l'UE.
Même le vice-chancelier Hubert Gorbach (BZÖ, extrême droite, au pouvoir) s'est démarqué de son chef de parti, l'eurosceptique Jörg Haider. Il a vanté, "avec bonne conscience, un texte qui préserve la souveraineté des Etats et donne aux citoyens plus de possibilités, sécurité et démocratie".
Jörg Haider, qui avait scindé l'extrême droite début avril en créant le BZÖ, avait ces derniers jours jugé un référendum "indispensable" afin de ne pas éloigner davantage les citoyens de l'Union européenne.

Plainte
Il compte porter plainte devant la Cour constitutionnelle, en tant que gouverneur de la province de Carinthie (sud). Une démarche que fera aussi, l'euro-député "rebelle" autrichien Hans-Peter Martin (non-inscrit).
Jörg Haider, s'appuyant sur plusieurs juristes, estime que le traité européen "modifiera fondamentalement" la Constitution nationale, et exige donc un référendum comme ce fut le cas pour l'entrée de l'Autriche dans l'UE, fin 1994.
Mais le président de la Cour constitutionnelle, Karl Korinek, a souligné mardi que depuis longtemps déjà, le droit européen avait préséance sur le droit national.
Les députés autrichiens avaient choisi, début mars, la voie parlementaire pour la ratification avec une majorité des deux tiers.

Point sur les ratification
Les parlements de Lituanie, de Hongrie, de Slovénie, d'Italie et de Grèce ont déjà approuvé la Constitution. En Espagne, après un référendum où le "oui" l'a emporté, les députés ont voté le 28 avril la ratification, qui doit encore être approuvée par les sénateurs. Le parlement de Slovaquie devait se prononcer ce mercredi après-midi.
Formellement, la ratification autrichienne sera confirmée par la chambre haute (Nationalrat) puis promulguée fin mai après signature du chancelier et du président de la République.
Le journal populaire à grand tirage Kronen Zeitung, qui a lui aussi mené campagne pour l'organisation d'un référendum, titrait mercredi avant le vote: "Journée noire pour la démocratie directe".
Le quotidien a fait aussi allusion au référendum français du 29 mai en écrivant dans un billet: "En France, semble-t-il, on a davantage idée de la démocratie que dans notre gouvernement à la Schüssel".




Henrik Uterwedde : «Pas de Constitution sans la France»
Henrik Uterwedde est directeur adjoint de l'Institut franco-allemand de Ludwigsburg.
Berlin : de notre correspondant, Pierre Bocev
[11 mai 2005] 

   
Quel a été l'apport de l'Europe pour l'Allemagne ?
Henrik UTERWEDDE. – La réinsertion de l'Allemagne dans la famille des nations démocratiques et civilisées n'aurait pas été possible sans la réconciliation franco-allemande et l'intégration européenne. L'Europe, dans ce sens, a pour nous une valeur quasi existentielle.

L'Allemagne a toujours bénéficié de l'Europe. Economiquement, par le marché unique. Politiquement, parce que nous avons mis en commun la gestion de certains de nos problèmes. Je suis persuadé que, sans l'Europe, la réunification allemande n'aurait pas été acceptée aussi facilement par nos partenaires.

Bref, pour nous Allemands, l'Europe est l'histoire d'un succès. C'est peut-être le chancelier Kohl qui a le mieux traduit ce sentiment en affirmant que «l'Allemagne est notre patrie, mais l'Europe est notre avenir».


Qu'attendez-vous du traité constitutionnel ?
Il va apporter des améliorations, dans le jeu entre les institutions et le processus décisionnel en particulier. J'aurais souhaité qu'il aille plus loin encore, mais l'histoire montre que l'Europe a toujours progressé comme cela, par petites touches. Il faudra faire mieux la prochaine fois, mais, dès maintenant, on peut dire que l'Europe politique en ressort renforcée.


Vu d'Allemagne, que pense-t-on du débat français ?
Ici, nous vous envions un peu la vivacité du débat, par rapport à l'Allemagne où l'existence d'un consensus de fond l'empêche.

Cela dit, je suis médusé par les arguments des tenants du non. Ils font une fixation presque obsessionnelle, à gauche de l'échiquier politique notamment, sur la partie III du texte constitutionnel qu'ils érigent en preuve du danger d'une Europe néolibérale. Il y a un côté manichéen et idéologique, une mauvaise foi qui me scandalise. Je comprends que certains aient peur, mais de là à exploiter ce sentiment en faisant dire à la Constitution ce qu'elle ne dit pas, il y a un fossé. Les Allemands sont eux aussi engagés dans des débats sur la «directive Bolkestein», mais cela n'empêche pas nos syndicats d'être favorables à la Constitution.

Et si le non devait l'emporter ?
La première conséquence serait paradoxale : Les titres I et II de la Constitution capoteraient, ceux qui apportent le progrès politique. Le titre III, celui que les adversaires épinglent, resterait en revanche virtuellement en vigueur puisqu'il s'agit des politiques communes qui sont déjà inscrites dans les traités. Ce n'est pas vraiment ce que le camp du refus peut vouloir, me semble-t-il.

Un non français casserait la dynamique de l'Europe. On ne peut pas imaginer une Constitution sans la France. Ce ne serait certes pas le cataclysme final : l'Europe ne tomberait pas dans un trou noir puisque les traités existants continueraient à s'appliquer. Mais elle prendrait des années de retard, et je ne suis pas sûr que nous pouvons nous permettre ce luxe. Quant au couple franco-allemand, il en ressortirait affaibli. Il y aurait, pour la première fois, un clivage fondamental sur une question vitale.



Le Bundestag vote sur le Constitution européenne
par Philip Blenkinsop


BERLIN (Reuters) - Le Bundestag devrait massivement adopter le texte du traité constitutionnel européen, mais cet enthousiasme tranche avec l'inquiétude grandissante de l'opinion publique allemande face aux orientations prises par l'Union européenne.
Les partisans de la constitution européenne espèrent que son adoption, jeudi par le Bundestag, et sa ratification le 27 mai par le Bundesrat, la chambre haute allemande, convaincra une partie des indécis en France, où le référendum de ratification aura lieu le 29 mai.
Cependant, le vote des députés allemands masque mal le mécontentement de l'opinion allemande, qui s'est accru depuis l'élargissement de l'UE à d'anciens pays du bloc communiste, en mai 2004.
"Les inquiétudes des Allemands augmentent face à la hausse du crime organisé et aux baisses de salaires engendrées par l'élargissement à l'Est, le tout dans un contexte économique morose en Allemagne", explique Henrik Uterwedde, directeur adjoint de l'Institut franco-allemand.
Une majorité des Allemands disent soutenir le traité constitutionnel, qui vise à faciliter le fonctionnement des institutions dans une Union élargie.
Mais l'image de l'administration de Bruxelles semble se détériorer en Allemagne. Les médias abondent d'articles sur des emplois perdus par des Allemands au profit de travailleurs bon marché venus de l'Est. Le gouvernement de Gerhard Schröder multiplie lui les accrochages avec Bruxelles, se faisant l'écho d'une opinion mécontente des dernières mesures adoptées par l'UE.
Pour 53% des Allemands, l'élargissement du 1er mai 2004 n'a pas été un succès, contre seulement 38% qui pensent l'inverse, selon un sondage TNS Infratest publié cette semaine dans l'hebdomadaire Der Spiegel.
Tout comme le président français Jacques Chirac, Schröder a été pris sous le feu des critiques provoquées par la directive Bolkestein sur les services, dont beaucoup d'Allemands craignent qu'elle ne favorise les délocalisations.
En outre, Berlin estime que sa forte contribution au budget de l'UE subventionne la faiblesse des taxes professionnelles dans les pays d'Europe de l'Est qui menacent les emplois allemands.

PAS DE REFERENDUM POSSIBLE EN ALLEMAGNE
L'opposition conservatrice allemande a souligné l'inquiétude suscitée par les candidatures de la Roumanie et de la Bulgarie, qui font partie des plus pauvres pays d'Europe, et de la Turquie, dont sont originaires la majorité des immigrés en Allemagne.
Jeudi, vingt conservateurs rebelles, principalement issus de l'Union chrétienne sociale bavaroise (CSU), devraient voter contre le traité, qui selon eux donne trop de pouvoirs à Bruxelles et ne fait pas référence à la chrétienté.
Le gouvernement a souligné à plusieurs reprises que la Loi fondamentale allemande ne permettait pas l'organisation d'un référendum de ratification, mais plusieurs acteurs politiques continuent de réclamer une consultation populaire, notamment les démocrates libéraux, qui voteront quand même en faveur du texte jeudi.
Historiquement, rappelle Henrik Uterwedde, de l'Institut franco-allemand, les Allemands ont souvent critiqué les orientations de l'Union, comme par exemple le passage à l'euro.
"Mais je pense que les Allemands ne confondent pas leur mécontentement face à certains détails et l'intégration européenne dans son ensemble, reconnue par nous tous comme un vrai succès. C'est peut-être ce qui différencie l'Allemagne de la France."




Semaine du jeudi 18 août 2005 - n°2128 - France  Nouvel Obs

Si Fabius gagne le congrès du PS...
PS : la scission plutôt que la confusion

«Il faut régler le débat centenaire entre pseudo-marxistes et vrais réformistes» «Nous devenons de jour en jour insupportables les uns aux autres. Nous devons nous libérer» «Si Fabius et Mélenchon l’emportent, il faudra peut-être envisager la création d’un nouveau parti»

Le Nouvel Observateur. – Dans votre contribution au prochain congrès socialiste du Mans, vous réclamez une clarification. Un autre mot pour souhaiter la rupture entre socialistes?
Michel Rocard. – Il faut régler ce débat centenaire entre pseudo-marxistes et vrais réformistes. Entre les héritiers de Jaurès et les continuateurs de Guesde, cet idéologue marxiste qui n’avait sans doute même pas lu «le Capital»… Le PS comprend des néo-guesdistes, qui croient aux changements décrétés et aux protestations impuissantes, et des jaurésiens, qui savent qu’on ne peut avancer que dans le compromis concret. Nous vivons depuis 1905 dans cette confusion. Elle est devenue intenable depuis l’échec du référendum européen. Je n’ai pas la moindre indulgence envers la mondialisation ultralibérale. Je ne m’illusionne pas sur la faiblesse du dollar et la bulle économique américaine, et encore moins sur la cruauté sociale que génère le laisser-faire. Je pense qu’une crise mondiale nous guette. C’est justement pour cela que je suis européen, parce que l’Europe est le lieu de l’alternative réelle à l’ultralibéralisme. L’avoir affaiblie est absurde, voire criminel. Des socialistes ont participé à cette faute, par cynisme, par opportunisme ou en s’illusionnant. Cette fois, il faut trancher.

 
 
N. O. – Trancher comment?
M. Rocard. – Etre clairs dans nos têtes et dans nos textes. Il faut jeter à la poubelle ce patois marxiste qui fait écran à la réalité. Nos camarades européens l’ont fait avant nous, et de manière spectaculaire, flamboyante! Ils ont bien plus influencé et amendé leur société que nous-mêmes. En 1932, les sociaux-démocrates suédois, tout juste arrivés au pouvoir, ont organisé un congrès de crise en constatant que leur programme nationalisateur et dirigiste était inopérant. Nos amis allemands ont organisé leur congrès de Bad Godesberg parce que leurs militants échappés d’Allemagne communiste les ont convaincus du primat de la liberté sur l’économie administrée. Felipe Gonzalez, juste après la mort de Franco, a mis en jeu sa carrière pour convaincre ses camarades qu’une ligne pseudo-marxiste les conduirait à l’échec.

N. O. – Les socialistes français aussi ont accepté l’économie de marché…
M. Rocard. – Mais sans en tirer les conséquences. Sans le faire de manière argumentée, contradictoire, douloureuse, politique. Au congrès de Valence, en 1981, nous avons théorisé le «compromis social». Belle formule mais sans lendemain. Le tournant de la rigueur a été rebaptisé «parenthèse». Nous n’en sommes jamais vraiment sortis. Nous ne disons pas qui nous sommes: des sociaux-démocrates européens. Nous sommes du coup incapables de construire une perspective. C’est le moment de nous affirmer. Mais pour cela, il faut une volonté. Et un leader qui provoque, porte et argumente le changement.

N. O. – Qui peut être ce leader?
M. Rocard.– François Hollande, s’il le souhaite. Ou Dominique Strauss-Kahn. Ils devront s’entendre, se mettre d’accord pour que l’un d’eux mène la social-démocratie française à l’élection présidentielle. Peut-être un autre. Nous avons presque deux ans.

N. O. – Lionel Jospin?
M. Rocard.– C’est un ami. Un homme d’une droiture intellectuelle indéniable. Mais culturellement, ou politiquement, je ne le vois pas assumer l’aggiornamento idéologique du PS. Il aurait pu le faire quand il était aux commandes. Sa campagne présidentielle, jugée pas assez socialiste par certains, péchait surtout par absence d’innovation. Au surplus, je ne le vois pas en situation. Il a été pardonné par la quasi-totalité des militants socialistes, mais les électeurs de gauche lui en veulent encore d’avoir quitté la bataille en 2002. Son incursion dans le débat référendaire l’a confirmé. Lui-même a dû le constater.

N. O. – Entre Hollande et Strauss-Kahn, la capacité de conviction, de pédagogie est-elle également partagée?
M. Rocard. – Non. Mais je ne développerai pas. Les relations interpersonnelles sont le pire piège qui guette les politiques – particulièrement quand on évolue dans une démocratie d’opinion, sous l’œil des médias. Les journalistes aiment les guerres des chefs. Entre sociaux-démocrates, c’est la dernière chose dont nous ayons besoin. Gagnons ce congrès du Mans et résolvons notre débat interne. Ce qui est important, c’est de ne rien céder sur l’essentiel. Nous sommes sociaux-démocrates. Nous voulons construire en Europe un modèle économique et social fait de liberté, d’efficacité et de protection. Nous ne pensons pas que l’on puisse faire des réformes de structure rapides et définitives. Nous sommes partisans de petites avancées, de petits progrès, de choses tenables. Tout cela doit être affirmé dans nos textes de congrès. Le pire serait de rester dans la confusion.

N. O. – La synthèse, voilà l’ennemie?
M. Rocard.– Si la synthèse est une capitulation des guesdistes, pourquoi pas? Mais je n’y crois pas parce que j’estime mes adversaires. Je crois la démarche de Fabius profondément opportuniste. Mais Emmanuelli est un guesdiste sincère. Mélenchon, un intellectuel, presque un philosophe de la politique. Je ne mets pas leur honnêteté en doute. Et je ne minimise pas nos désaccords. Quand je lis les tenants du non à la Constitution européenne, je me rends compte à quel point des gens comme moi sont un boulet pour eux. Ils pensent que le choix de l’Europe est un piège qui nous entraîne dans le néolibéralisme en nous privant de nos leviers de commande. Ils croient au retour de la politique nationale. Je pense exactement le contraire. Au fond, nous devenons de jour en jour insupportables les uns aux autres. Nous nous paralysons mutuellement. Nous devons nous libérer.

N. O. – Vous estimez vos contradicteurs mais vous ne pensez pas pouvoir rester dans le même parti qu’eux…
M. Rocard. – Au terme du congrès, il y aura une minorité, qui devra se soumettre ou se démettre. Nous aurions dû sanctionner ceux qui transgressaient nos décisions collectives lors du référendum. Ceux qui l’on empêché, y compris chez mes amis, ont commis une erreur tactique. Dorénavant, il faudra être ferme.

N. O. – Et si Fabius et Mélenchon l’emportent, vous vous soumettrez?
M. Rocard.– Je ne serai pas seul, et les choses bougeront. Ce serait un tremblement de terre. Les sociaux-démocrates du PS devront parler avec les dirigeants de l’Internationale et du Parti socialiste européen, voir avec eux comment s’organiser. Il faudra peut-être envisager la création d’un nouveau parti. Ce n’est pas de la tactique mais quelque chose d’essentiel: les enjeux internationaux, l’Europe sont au cœur de notre politique.

N. O. – Un PS qui assumerait son aggiornamento se couperait d’une énorme partie de la gauche, archéo ou néomarxiste, et farouchement noniste. Fabius et Mélenchon veulent justement éviter cette rupture…
M. Rocard.– Le pari de Fabius est un calcul à court terme qui joue sur la peur de ces autres gauches et exagère leur influence. C’est la peur du qu’en-dira-t-on gauchiste. Ce qu’il ouvre comme perspective réelle, c’est de négocier les prochaines municipales avec Besancenot et Buffet. Nous risquons juste d’y perdre nos ancrages locaux… Le non l’a emporté parce que les Français voulaient sanctionner Chirac et parce que les socialistes n’ont pas dessiné une perspective européenne. Soyons clairs, et les citoyens qui veulent une vraie protection, une politique réelle nous suivront.

N. O. – Ne sous-estimez-vous pas le poids politique de la gauche antilibérale? La FSU, SUD, qui exerce une pression constante sur la CGT, la CGT elle-même plus les 30000 militants d’Attac, ce n’est pas rien…
M. Rocard.– Comment peut-on être intelligent, participer à des cercles universitaires et créer Attac, ce monument de bêtise économique et politique? Cela me sidère et me navre. Je vois évidemment d’où vient cette influence. Elle est liée au fétichisme marxiste et à l’inculture économique française. On n’enseigne pas l’économie réelle à nos enfants. Mais des enseignants adhèrent au fatras d’Attac… Il faut s’affirmer face à ces simplismes et ne plus les subir.

N. O. – Des élus PS, et non des moindres, se retrouvent dans les thèses altermondialistes. Ségolène Royal, pourtant pro-oui, va ouvrir l’université d’été d’Attac à la fin du mois à Poitiers…
M. Rocard.– Raison de plus pour être clair. S’il s’agit d’être courtois, évidemment, Ségolène doit parler aux gens d’Attac. Mais l’important est ce qu’elle dira aux altermondialistes. Si l’on fait la moindre concession, alors on s’égare et on se suicide. Et on ne résout pas les problèmes des gens. Quand il y a un conflit social, gauchistes comme populistes réclament toujours un peu plus, un peu trop pour être sûrs que ça ne marche pas. Au PS, Emmanuelli a préféré me casser les reins plutôt que me laisser affronter Chirac au nom du PS à la présidentielle de 1995. Vous vous rendez compte, j’aurais peut-être gagné. Quelle horreur!

N. O. – Mais vous avez fréquenté ces gauchistes, vous avez mené des combats avec eux… Au moment de la guerre d’Algérie notamment. Vous étiez alors un minoritaire socialiste, opposé à la direction de votre parti. Aujourd’hui, d’autres socialistes, à leur tour alliés à l’extrême-gauche, vous reprochent de vous soumettre à la mondialisation libérale. Etes-vous passé du côté des capitulards?
M. Rocard. – C’est une accusation aussi grave qu’infondée. La différence entre les gauchistes et les sociaux-démocrates est simple: nous, sociaux-démocrates, savons de quoi nous parlons. Dominique Strauss-Kahn, Pascal Lamy ou moi-même, nous connaissons la mondialisation. Nous savons ses ressorts, ses pièges, ses faiblesses, et nous savons comment l’amender, la faire évoluer. Ça a toujours été le cas: ce sont les sociaux-démocrates qui ont humanisé le capitalisme au temps des Trente Glorieuses – et qui ont, ce faisant, stabilisé l’économie mondiale. A l’époque de la guerre d’Algérie, la différence était la même. Les rapports sur la répression ou sur la torture venaient de nos rangs. Nous savions ce qu’était cette guerre. Les gauchistes qui nous accompagnaient fantasmaient sur la révolution mondiale qui allait naître des peuples colonisés. Nous étions simplement dans un combat juste. Aujourd’hui comme hier, nous combattons en connaissance de cause.

Claude Askolovitch  



Religion
Pour les Allemands, une fierté en pointillés
Par méfiance du nationalisme, les compatriotes du pape ont minimisé l'importance de sa visite.

Par Odile BENYAHIA-KOUIDER
lundi 22 août 2005 (Liberation - 06:00)
Berlin, de notre correspondante


Pareille épreuve ne pouvait venir que de Dieu lui-même. Quand le Vatican a annoncé que les Journées mondiales de la jeunesse de 2005 se tiendraient à Cologne, Jean Paul II était encore vivant. Il allait alors de soi que le pape polonais, l'homme qui avait tant contribué à la chute du Mur, serait accueilli comme un héros par les Allemands. Mais qu'allait-il en être pour Benoît XVI, pape allemand, conservateur et pas très «sexy», qui a vécu sa jeunesse sous le IIIe Reich ? «Je n'aurais jamais osé choisir cette destination de mon propre chef», a avoué le pape avant son voyage à Cologne. Une manière de reconnaître que les Allemands restent prisonniers de leur passé. Pourtant, ces dernières années, la classe politique n'a pas ménagé ses efforts pour que l'Allemagne redevienne une nation à part entière. La visite de Benoît XVI a donné à son pays natal une considération internationale qui dépasse ses performances économiques ou footballistiques.

Deux minutes de retard. Ni les médias, ni la société civile allemande n'ont pour autant voulu parler de «retour triomphal» du pape chez lui. Même le quotidien populaire Bild, qui avait titré le 20 avril dernier «Nous sommes pape!» pour annoncer l'élection du cardinal Jozef Ratzinger au trône de saint Pierre, est resté très en retrait ces derniers jours. Le pape n'a même pas fait la une de son édition dominicale. Vendredi, le quotidien du groupe Springer s'était même permis d'ironiser avec un «Alléluia ! Le pape s'est libéré !». Idem sur le petit écran: «Notre pape est devenu très italien. Il a deux minutes de retard», a osé un journaliste de l'ARD, la première chaîne publique, lors de la retransmission de l'arrivée de Benoît XVI à l'aéroport de Cologne. De nombreux Allemands refusent de parler de la nationalité du pape, estimant qu'elle n'a «aucune importance». L'hebdomadaire Die Zeit a résumé cette ambivalence en soulignant que le pape était «chez lui, mais pas à la maison».

Ce manque d'enthousiasme affiché est d'abord lié au fait que l'Allemagne, contrairement à l'Italie et à la France, est dominée à parts égales par les catholiques et les protestants (26 millions de fidèles pour chaque confession). En outre, en dehors de la très conservatrice Bavière, les catholiques allemands sont plutôt libéraux, et trouvent leur nouveau pape trop dogmatique. A Cologne, Benoît XVI a pourtant réussi à sortir de son image de Grand Inquisiteur et à se montrer sous un jour plus riant. Il s'est aussi efforcé d'éviter toute gestuelle qui aurait pu être interprétée comme «nationaliste». Il n'a par exemple pas embrassé le sol allemand en y débarquant. Il a participé au devoir de mémoire que sa nationalité lui impose en étant le premier pape à visiter une synagogue en Allemagne (lire Libération des 20-21 août). Cela atténuera sans doute les critiques à son encontre.

Mais quoi qu'en disent les Allemands, sa visite devrait aussi donner une nouvelle dimension à l'Allemagne. Contrairement à de nombreux citoyens nés après la guerre, Horst Köhler, le président de la République fédérale, n'a pas hésité à employer, en évoquant la visite papale, le terme de «fierté», quasiment banni du vocabulaire depuis 1945. «Je suis fier que l'un d'entre nous soit devenu pape», a-t-il proclamé. Son appartenance au parti chrétien-démocrate (CDU) y est sans doute pour quelque chose. Mais pas seulement. Lors de son investiture, Köhler avait terminé son discours par un tonitruant : «J'aime l'Allemagne !» Il fait partie de ceux qui n'excluent pas à terme qu'un secrétaire général de l'ONU puisse être allemand.

Bataille diplomatique. De