À la veille de la réunion des pays de l'UE sur la
turquie
Le scénario de l'inéluctable
Comment l'engrenage de l'adhésion à l'Union européenne
va broyer les illusions françaises.
Par Sylvie GOULARD
mercredi 15 décembre 2004
Ouvrir avec la Turquie des négociations d'adhésion
qui ne mèneront pas à l'adhésion. Voilà la
dernière illusion de certains responsables européens, notamment
français, à la veille d'un Conseil européen déterminant.
A première vue, les Français sont prêts à
se contenter de ce trompe-l'oeil puisque 67 % d'entre eux sont opposés
à l'entrée de ce pays dans l'UE mais seulement 46 % à
l'ouverture de négociations. Peut-être sont-ils mal informés
? Ou croient-ils de bonne foi qu'une alternative à l'adhésion
pleine et entière est envisageable dans ce cadre. L'expérience
enseigne au contraire que l'issue est quasiment certaine.
Tout d'abord, l'histoire des rapports avec la Turquie apprend que
chaque étape compte. Pour les Turcs, il y a eu promesse en 1963
lorsque l'accord d'association évoquait simplement que serait «examinée
la possibilité» d'une adhésion à la CEE (Communauté
économique européenne) ; il y a eu promesse en 1999, lorsque
le statut de candidat a été reconnu, une nuit sans lune,
sans débat public, par le Conseil européen ; il y a eu
promesse en 2002, lorsque l'ouverture de négociations a été
envisagée pour 2004. Ouvrir les négociations constitue
une étape encore plus décisive, et voilà que la
France soudain, retrouverait les mains libres ? A qui veut-on faire croire
une fable pareille ?
Si la France essayait de se dédire, la partie turque et
nos partenaires européens évoqueraient immanquablement
la parole donnée. A juste titre, car les mots ont un sens : ouvrir
des négociations d'adhésion c'est bien accepter, sans débat
parlementaire préalable et malgré l'opposition de deux Français
sur trois, le principe de l'adhésion. La bonne foi compte en droit
international. Et si la Commission a mentionné le caractère
«ouvert» du processus, c'est pour parer à l'éventualité
de circonstances exceptionnelles, en Turquie ou en Europe. On ne peut
jamais exclure celles-ci, mais on ne saurait les souhaiter. Faire valoir
que cette formule de précaution peut fonder un partenariat privilégié
plutôt qu'une adhésion pleine et entière est illusoire.
Si la France entend dire non à l'adhésion, elle doit le
faire maintenant.
Ensuite, les mots «négociations d'adhésion»
peuvent induire en erreur les personnes qui connaissent mal la mécanique
communautaire ; ils donnent l'impression que des discussions créatives,
pouvant justement conduire à «autre chose», auront
lieu. Or la réalité est assez différente. Les négociations
d'adhésion se déroulent certes, juridiquement, dans le
cadre d'une conférence où les représentants des
25 gouvernements ont le dernier mot. Pour des raisons de commodité
et de nécessaire synthèse, c'est cependant la Commission
européenne qui, traditionnellement, prépare les positions
communes soumises au candidat. Cette procédure, désormais
rodée, laisse peu de place à la fantaisie : on examine en
détail la législation et les pratiques du candidat, domaine
par domaine (regroupés dans une trentaine de «chapitres»
consacrés par exemple à l'environnement, à l'agriculture,
aux marchés publics, au budget, etc.). C'est le candidat qui se
met aux normes communautaires, pas l'inverse. Dès lors qu'il s'y
plie, les Etats membres n'ont plus grand-chose à dire. Tout au plus
peuvent-ils, à la marge, demander des réformes, amendements,
périodes transitoires retardant les effets de l'adhésion sur
des points précis. Ils seront vigilants sur la mise en oeuvre par
les Turcs de leurs réformes, la Commission l'a déjà
annoncé.
Mais l'expérience récente de l'élargissement
aux Dix permet d'affirmer que le candidat a un objectif et un seul : l'adhésion.
C'est un levier pour les réformes internes puis, peu à
peu, une affaire de prestige national. La Commission qui, dans sa grande
majorité, est favorable aux élargissements, pousse en ce
sens, comme la quasi-totalité des Etats membres. Il n'y a plus
en son sein qu'un commissaire français qui, de toute façon,
est indépendant de Paris. La succession des présidences
tournantes contribue à accélérer les choses : chaque
capitale qui, pour six mois, prend les commandes, cherche à fermer
et ouvrir des «chapitres» de négociations. Ce sera
notamment le cas du Royaume-Uni si, comme c'est probable, le Conseil
européen fixe le début des négociations au second
semestre 2005. Quelle cerise sur le gâteau ! Les Britanniques verront
ainsi couronnée leur triple ambition : étendre la zone de
libre-échange économique, torpiller le projet franco-allemand
des origines et faire, par ce biais, la politique de Washington... Ils
ne vont pas se priver de donner à cette étape une solennité
irréversible.
Reste le référendum qui, en France, selon les promesses
du président de la République, viendrait in fine valider
le traité d'adhésion. C'est une garantie importante offerte
au peuple français qui, ainsi, conserve théoriquement le
pouvoir de bloquer son entrée en vigueur. Ne nous faisons toutefois
pas trop d'illusions : si, des années durant, un pays aussi important
pour nos économies, pour la stabilité du Moyen-Orient et
pour notre approvisionnement énergétique, fait d'immenses
efforts pour rejoindre l'Union européenne, le référendum
sera organisé sous une forte pression. Là encore, le ressort
de la culpabilité sera activé : dire non à ce grand
pays musulman, même pour des raisons qui n'ont strictement rien à
voir avec la religion, sera considéré comme périlleux.
L'exercice sera frustrant pour le peuple français s'il se sent
contraint de dire oui, désastreux pour le peuple turc si, malgré
tout, il venait à dire non. Alors les partisans un peu naïfs
d'une adhésion censée éviter le «choc des civilisations»
se mordront peut-être les doigts.
C'est cette semaine que la décision de faire adhérer
la Turquie à l'UE sera prise, comme l'attestent l'expérience
des élargissements antérieurs et quarante ans de liaison
ambiguë avec les Turcs. Sauf crise majeure en Turquie, que nul ne
peut souhaiter, l'ouverture de négociations d'adhésion amènera
ce pays à l'adhésion pleine et entière dans une dizaine
d'années environ. A ceux qui s'engagent dans cette voie en essayant
de masquer ses implications d'en assumer les conséquences, dans
dix ans et... dans quelques mois, lors du référendum constitutionnel.
Assez de bêtises sur l'Ukraine !, par Lionel
Stoleru
LE MONDE | 10.12.04 | 14h50
Ayant été pendant cinq ans (1992- 1997) conseiller
économique du président de l'Ukraine après l'indépendance
de 1991, je n'avais pas éprouvé le besoin d'intervenir
dans le débat actuel, n'ayant plus de fonctions officielles à
Kiev.
Mais, en lisant quotidiennement les commentaires de prétendus
experts qui n'ont jamais mis les pieds à Kiev, je ne peux plus
me taire, et je tiens à rappeler quelques vérités
fondamentales.
En premier lieu, l'Ukraine n'est devenue durablement indépendante
que lors de la seconde implosion du bloc soviétique, deux ans
après la Pologne, la Tchécoslovaquie et les autres pays
d'Europe centrale.
C'est dire que ces pays avaient essuyé les plâtres
de la transition au marché et que, en 1992, on connaissait les erreurs
à ne pas commettre, sur le plan démocratique ou économique.
Or, malgré certaines velléités des présidents
Leonid Kravtchouk et Leonid Koutchma, force est de reconnaître
que l'Ukraine a répété exactement les mêmes
erreurs, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Le
poids des apparatchiks a empêché toute privatisation digne
de ce nom, les députés du complexe militaro-industriel ont
déversé les crédits en provoquant la même hyper-inflation
qu'en Pologne au lendemain de la chute du mur de Berlin, et mes notes au
président ukrainien ont commencé à ressembler à
la "chronique d'une mort annoncée" jusqu'à ce que j'arrête
mon travail à Kiev. Tout au plus avais-je rencontré quelques
rares responsables soucieux de l'intérêt de leur pays, comme
un certain Viktor Iouchtchenko, alors président de la Banque centrale.
Tout cela pour dire que la faillite économique et la misère
sociale de l'Ukraine sont dues totalement et uniquement à l'incapacité
et la corruption des dirigeants.
Ce que l'on sait mal en France, c'est que l'Ukraine est l'un des
rares pays de l'ancien bloc soviétique qui a la capacité
technologique. Pour une raison simple : c'était le pays de fabrication
des missiles soviétiques, un des rares domaines technologiques
de pointe au niveau international. Comme, en outre, on ne vantera jamais
assez les mérites du peuple ukrainien - travailleur, sérieux,
patient, persévérant -, l'Ukraine avait et a toujours tout
pour réussir.
En deuxième lieu, il faut arrêter de gloser sur l'attachement
qui lierait l'Ukraine et la Russie. Ces deux pays, en dehors de la "parenthèse"
de soixante-dix ans de communisme, ont été plus souvent
ennemis qu'amis, ne serait-ce qu'au hasard des mouvements historiques
de l'Ukraine. La vérité, ce n'est pas qu'ils tiennent l'un
à l'autre, c'est qu'ils se tiennent par la barbichette, en l'occurrence
par le gazoduc qui apporte, à travers l'Ukraine, le gaz russe en
Europe. La Russie se mord les doigts de l'avoir fait passer par là,
essaie d'en reprendre le contrôle, en fabrique un autre passant
par la Biélorussie.
En troisième lieu, il faut également cesser de mettre
en avant les intérêts stratégiques de la Russie correspondant
à son ouverture maritime à Odessa. Tout le monde sait que
la flotte russe d'Odessa n'est qu'un vaste tas de ferraille sans aucune
valeur militaire. L'Union soviétique avait décidé
de rattacher la Crimée à l'Ukraine, ce qui, à l'époque,
était purement formel puisque tout se décidait à Moscou.
Aujourd'hui, c'est évidemment différent !
Enfin, combien de temps faudra-t-il au Quai d'Orsay pour discuter
avec Kiev sans passer par Moscou ? Ah ! J'en ai entendu de ces discours,
à Paris ! Sur n'importe quel sujet ukrainien, il fallait passer
par notre ambassadeur à Moscou pour voir si cela ne fâchait
pas la Russie. Pendant ce temps, les Allemands et les Italiens s'installaient
directement à Kiev. Je garde en particulier un souvenir exécrable
des réactions de la France lorsque j'ai négocié à
Bruxelles avec Jacques Delors le premier accord de coopération
Est-Ouest entre l'Union européenne et l'Ukraine.
J'en arrive au point essentiel : l'Europe à 25 termine sa
construction et se cherche ses frontières "définitives".
Cette interrogation se réduit à deux questions : la Turquie
et l'Ukraine.
La Turquie, c'est la définition de la frontière avec
l'Asie. L'Europe s'arrête-t-elle à Istanbul ou de l'autre
côté du Bosphore ?
L'Ukraine, c'est la définition de la frontière avec
la Russie qui - faut-il le rappeler ? - ne fera jamais partie de l'Union
européenne parce qu'elle est beaucoup trop grande pour n'être
qu'une partie d'un ensemble politique.
Ma réponse personnelle est claire : l'Ukraine peut faire
partie de l'Union européenne et en constituer la frontière
avec la Russie, dans un cadre apaisé et non conflictuel. Quand on
se promène à Kiev, on est en Europe, c'est évident.
Leonid Kravtchouk et Leonid Koutchma ont souvent hésité entre
l'Europe et la Russie, alors même que l'Europe leur fermait la porte
et que la Russie leur tendait les bras. Ce serait une incroyable bêtise
que d'en faire un enjeu de pouvoir alors que la Russie aurait tout intérêt
à disposer, grâce à l'Ukraine, d'un point d'entrée
russophone en Europe.
L'enjeu de l'élection du 26 décembre n'est pas de
dresser une partie de l'Ukraine contre l'autre. Il n'est pas de dresser
la Russie contre l'Europe. Il est de construire le partenariat apaisé
de l'Union européenne et de la Russie. Qui, mieux que Victor Iouchtchenko,
pourrait le faire ?
Lionel Stoleru est ancien secrétaire d'Etat.
La
France confirme sa place de troisième exportateur mondial d'armement
LE MONDE | 02.02.05 | 13h59
Les ventes à l'étranger ont atteint 4,3 milliards
d'euros en 2003. L'Europe et l'Asie sont les premiers marchés.
La France a confirmé en 2002 et en 2003 sa place de troisième
exportateur mondial d'armement, derrière les Etats-Unis et la Grande-Bretagne,
et devant la Russie et l'Allemagne. A eux seuls, ces cinq pays représentent
plus de 90 % du commerce mondial. Le reste du marché est couvert
par Israël, devenu un important exportateur dans les secteurs de
l'électronique, des drones (petits avions d'observation sans pilote)
et des missiles tactiques, puis par la Chine, l'Italie, la Suède,
l'Afrique du Sud et le Brésil.
Ce classement résulte des données du cinquième
rapport sur les exportations d'armement de la France transmis au Parlement
lundi 31 janvier.
Ce document (censé être annuel) a pour but de montrer
que la France poursuit en matière d'armement une politique de transparence,
et qu'elle respecte le code de conduite européen. Mis en place
en juin 1998, ce code fixe huit critères dont l'objet est d'empêcher
de vendre n'importe quoi à n'importe qui. Les exportations françaises
ont atteint 4,42 milliards d'euros en 2002 et 4,3 milliards d'euros en
2003. Sur le marché mondial, la France représente 12 % des
prises de commande, et sa moyenne annuelle pour la période 1994-2003
se situe aux environs de 5 milliards d'euros.
Sur une production mondiale d'armement évaluée à
200 milliards d'euros en 2001, un cinquième seulement a été
exporté, soit environ 40 milliards d'euros, le reste étant
consacré à la " consommation intérieure". Si celle-ci
a fortement chuté aux Etats-Unis avec la fin de la guerre froide,
les événements du 11 septembre 2001 et la guerre contre le
terrorisme ont provoqué une nette remontée de la production
américaine. A eux seuls, les Etats-Unis représentent près
de la moitié de la dépense mondiale d'armement.
2002 et 2003 ne sont pas précisément de "bonnes années"
pour les exportateurs français. Mais les chiffres doivent être
considérés à l'aune de l'exécution des grands
programmes d'armement : ainsi, Taïwan, qui a été un
client important au début des années 1990 avec la vente de
Mirage 2000 et de frégates, n'est importateur aujourd'hui que de
"flux de rechange". L'Arabie saoudite a été le premier importateur
d'armement français au cours de la décennie 1990 (elle est
aujourd'hui dépassée par les Emirats arabes unis), mais,
comme d'autres pays du Proche et du Moyen-Orient, elle a ralenti ses commandes.
SATURATION DU MOYEN-ORIENT
La baisse du prix du pétrole et surtout une certaine saturation
des besoins des principaux pays de cette région expliquent un tel
ralentissement. Alors que la part des pays asiatiques dans les exportations
françaises ne cesse de se renforcer, celle des pays européens
est confortée, avec 32 % des exportations pour la période
1994-2003.
Le ministère de la défense note une meilleure pénétration
des marchés européens, qui étaient jusque-là
dominés par les Etats-Unis. Cette tendance devrait se confirmer
à l'avenir avec la montée en puissance de l'Agence européenne
de l'armement.
Les résultats français devraient, d'autre part, profiter
du net réchauffement des relations franco-libyennes qui s'est produit
depuis la levée de l'embargo sur les armes imposé à
la Libye. Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, se
rendra à Tripoli, vendredi 4 et samedi 5 février, afin de
relancer la coopération militaire et la coopération en matière
d'armement. La Libye a de gros besoins en avions de combat, en frégates,
en missiles divers.
On fait valoir, de source diplomatique française, que les
exportations au profit de la Libye seront régies selon les règles
applicables à toutes les exportations d'armement, lesquelles sont
scrutées par la commission interministérielle pour l'étude
des exportations de matériels de guerre (CIEEMG).
La France, rappelle le rapport transmis au Parlement, "accorde une
grande priorité aux critères éthiques et considère
que toute fourniture de matériels susceptibles de concourir à
la répression interne doit de ce fait être refusée".
Le code de conduite européen précise qu'il s'agit de refuser
des ventes d'armes à des pays susceptibles de les utiliser"à
des fins d'agression externe ou de contribuer à l'instabilité
régionale". Dans le cadre de ce code de conduite, la France a notifié
95 refus en 2002 et 102 en 2003.
Le rapport souligne l'impact économique des exportations
d'armement, tant en ce qui concerne la compétitivité des
entreprises de défense, la réduction des coûts unitaires
des matériels (lorsque les séries sont suffisantes) et
l'équilibre du commerce extérieur.
Sur la période 1990-1999, l'effet de productivité
a, d'une part, entraîné une contraction de l'emploi de 126
000 personnes, alors que l'augmentation de la production a permis de créer
près de 86 000 emplois, dont 57 % sont directement induits par
l'accroissement des exportations d'armement.
Laurent Zecchini
. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 03.02.05
Echange voile contre Voltaire
Par Pierre MARCELLE
jeudi 03 février 2005
En ses instances ministérielles et les plus incontestables,
l'Education nationale estime donc à quarante-huit le nombre de
voiles que la loi «sur la laïcité» aura, en cinq
mois d'application, expulsés des écoles. En énonçant
jeudi cette statistique, j'entendais bien l'objection qu'elle allait susciter
: la loi contre le voile n'expulsa donc, me rétorque-t-on, que quarante-huit
jeunes filles ; ce qui serait un moindre mal, eu égard à
ce que le laxisme républicain eût pu susciter de chiffons
intégristes. Arithmétiquement, l'argument est irréfutable.
Sa limite, hélas, n'est d'être qu'arithmétique, quand
d'autres éléments confortent le sentiment que cette loi ne
répond pas à ses objectifs proclamés. Ainsi celui-ci
: la semaine dernière, les enseignants appelés à faire
passer le bac de français ont reçu, du Service interacadémique
des examens et concours (Siec), leur formulaire de préconvocation.
Derrière les consignes ordinaires relatives au respect dû
aux chers bambins, cette autre, énoncée dans ces termes :
«Il est rappelé (sic) qu'à l'oral comme à l'écrit,
tout texte qui risquerait de heurter la conscience ou la sensibilité
des candidats sera exclu.» Le propos pourrait n'être pas inédit,
mais c'est cette année qu'on (me) le signale. On n'y saurait mieux
lire l'esquisse par l'institution d'un penaud pas de deux. Ainsi le «politiquement
correct» compenserait-il la violence faite à quarante-huit
musulmanes (et trois sikhs) ; il serait le prix à payer par la littérature
afin que se calme le jeu. L'autorité publique semble y décréter
que, ayant assez «heurté» comme ça la «sensibilité»
religieuse de telle ou telle communauté, elle ne va pas, en plus,
provoquer ses disciples en leur imposant les lectures et commentaires
d'un Voltaire ou d'un Rimbaud ! Le formulaire du Siec ne précise
pas quels critères (l'accent ? la mine ? la carte d'identité
?) fonderont les examinateurs à préjuger de la «sensibilité»
du candidat. Mais si c'était la laïcité qui heurtait
sa «conscience», on ferait comment ?
Darfour, le génocide occulté
Par Jacques AMALRIC
jeudi 03 février 2005
Les cérémonies marquant le soixantième anniversaire
de la libération d'Auschwitz ont permis de célébrer
une nouvelle fois le «devoir de mémoire» qui s'attache
à la Shoah. Un devoir impératif, certes, mais qui ne doit
pas en faire oublier un autre : celui de prévenir par tous les moyens
l'enclenchement de processus pouvant conduire à un nouveau génocide.
Un processus sournois, qui ne dit pas son nom puisqu'il commence par des
violations des droits de l'homme, la répression de minorités
en tant que telles, et se poursuit, s'il n'est pas interrompu, par des crimes
de guerre ou des crimes contre l'humanité. C'est notamment de ce devoir
de prévention que les puissances occidentales, à commencer
par la France, se sont affranchies en 1994, lors du génocide dont ont
été victimes les populations tutsies du Rwanda.
Va-t-il en aller de même en ce qui concerne la crise du Darfour
? L'apparition dans l'actualité de cette région occidentale
du Soudan remonte au début de l'année 2003, avec les premiers
combats entre les forces armées de Khartoum et les militants armés
de deux formations rebelles, réclamant à la fois plus d'autonomie
et plus d'aide de la part du gouvernement central. Ces insurgés
étaient issus des tribus noires, sédentarisées et
islamisées qui coexistent difficilement, depuis longtemps, avec
leurs coreligionnaires arabes, nomades et éleveurs. Quelques mois
plus tard, le conflit s'envenimait, le gouvernement islamiste central ayant
donné carte blanche, ainsi qu'armes et munitions, aux milices arabes
(Jenjawids) pour qu'elles l'aident à mater la rébellion par
tous les moyens. Résultat : le Darfour est aujourd'hui une terre
bombardée et brûlée, dont la population noire a été
concentrée dans des camps, lorsqu'elle n'a pas été
exterminée ou qu'elle ne s'est pas réfugiée au Tchad
voisin. Les Nations unies évaluent à 1 800 000 le nombre des
personnes déplacées, désormais incapables de subvenir
à leurs besoins, à plus de 200 000 celui des réfugiés
au Tchad et à 70 000 celui des morts. Un bilan qui est contesté
par les rares observateurs impartiaux qui ont pu aller sur le terrain, puisque,
prenant en compte les conditions sanitaires qui règnent dans les
camps, ils parlent de plusieurs centaines de milliers de morts.
La répression n'a jamais cessé, malgré les
multiples promesses de Khartoum de désarmer les Jenjawids, d'autoriser
l'arrivée de l'aide humanitaire et de rechercher une solution
politique au conflit. C'est tout juste si le gouvernement central a accepté
la présence d'un petit millier de soldats de l'Union africaine.
Une présence d'autant plus dérisoire dans une région
grande comme la France que ce contingent n'a aucun mandat pour protéger
les populations civiles.
Le scandale du Darfour va rebondir diplomatiquement à la
fin de cette semaine, lorsque le Conseil de sécurité des
Nations unies va débattre des suites à donner au rapport
que vient de lui remettre la mission chargée par Kofi Annan, en
octobre, d'enquêter sur la situation. Dirigée par un juriste
italien, Antonio Cassese, qui a, un temps, présidé le Tribunal
international chargé de juger les crimes de guerre dans l'ex-Yougoslavie,
elle vient de conclure à la nécessité de confier
le dossier des responsabilités à la Cour pénale
internationale (1). Ecartant la thèse du génocide mais
pas celle d'«intentions génocidaires» de la part de
certains responsables soudanais, elle écrit : «Les crimes
contre l'humanité et les crimes de guerre qui ont été
commis au Darfour peuvent ne pas être moins graves et moins odieux
que le génocide» (2).
Ce réquisitoire sans appel risque cependant de se heurter
à la paralysie du Conseil de sécurité. Les Etats-Unis,
alors que l'ancien secrétaire d'Etat Colin Powell avait accusé
Khartoum de génocide dès septembre, ne veulent pas entendre
parler d'une implication de la Cour pénale internationale, dont ils
refusent de reconnaître l'existence, de peur d'y voir un jour déferré
un Américain. Ignorer la compétence de la Cour dans cette
affaire reviendrait à en signer l'arrêt de mort, font remarquer
ses défenseurs, notamment les Européens, qui s'opposent, pour
cette raison, à la création d'un tribunal spécial suggérée
par Washington.
Dans sa lutte contre la Cour pénale internationale (qui désole,
dit-on, un Tony Blair qui n'en peut mais), Washington peut compter, paradoxalement,
sur le soutien de la Chine, autre membre permanent du Conseil de sécurité
qui dispose d'un droit de veto. Farouche opposant à toute ingérence
dans ses affaires intérieures, Pékin est aussi un très
fidèle allié de Khartoum depuis 1995, auquel il livre des
armements. La compagnie nationale pétrolière chinoise est
en effet très active au Soudan, dont elle importe la moitié
de la production, où elle exploite plusieurs champs, et où
elle a construit plusieurs raffineries et deux oléoducs (3). En septembre,
elle avait déjà utilisé son droit de veto pour désamorcer
une résolution du Conseil de sécurité condamnant le
Soudan.
(1) Un vote du Conseil de sécurité est nécessaire,
car le Soudan a signé mais pas ratifié le traité
créant la Cour pénale internationale.
(2) Libération d'hier.
(3) La Chine, deuxième consommateur de pétrole après
les Etats-Unis, exploite aussi, en partenariat, certains champs pétroliers
au Tchad, au Nigeria, en Angola et au Gabon.
L'excès de commémorations peut retarder la
bataille contre l'oubli du génocide.
Après le devoir de mémoire
Par Esther BENBASSA
jeudi 03 février 2005
«Ne pas du tout être endeuillé est impossible,
parce que le coup est tombé, mais exiger de l'être trop
est également impossible, car on ne peut demander à la
communauté que ce qu'elle est capable de tenir», dit le Talmud
(Baba Bathra 60b).
Le 60e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau
a pris une ampleur exceptionnelle pour de multiples raisons. Une Europe
unie appelant implicitement au oui à une Constitution susceptible
de sceller sa force et de la protéger contre un retour en son sein
de la barbarie. Le sentiment que les derniers témoins encore en
vie ne sont plus là pour très longtemps. La résurgence
de l'antisémitisme et l'effondrement progressif du tabou sur le génocide,
devenu plus net au fil des deux intifadas. Tout cela explique en partie
la résonance donnée à cette commémoration. Mais
force est de constater que l'événement a pris plus de relief
encore en France, où ce type de célébrations est
fort prisé, d'autant qu'elles produisent du consensus et sont, par
là, susceptibles de renforcer l'unité nationale ou, mieux,
l'identité nationale.
Si les médias se sont ingéniés à évoquer
l'événement jour après jour, les politiques n'ont
pas non plus été en reste et se sont joints au cortège
de tous les repentants pour dire haut et fort : «Plus jamais ça.»
Les survivants, quant à eux, se sont distingués par une
parole de la souffrance ne trouvant pas toujours ses mots, soixante ans
après, par une immense dignité, et ont parfois jeté
un regard d'adieu distancié sur tout cela, faisant contraste avec
l'agitation qui se déployait autour d'eux. Il est à espérer
que cette profusion de films, d'interviews, de déclarations, de photos
et d'articles aura informé les Français sur ce qui s'est
passé. Tel en était, en principe, le but. Cette commémoration
n'en a pas moins été immanquablement marquée par le
suivisme médiatique caractéristique du règne de l'information.
Quitte à ce que le déferlement d'images frise le voyeurisme.
Tout cela risque de banaliser un peu plus un crime qui, pourtant,
interpelle l'humanité tout entière. La désinformation
s'est greffée sur l'excès d'information. Auschwitz s'est
transformé en symbole quasi unique de l'extermination, comme si
les autres camps n'avaient pas existé, comme si d'autres juifs, ailleurs,
n'avaient pas vécu la barbarie. Certes, les juifs furent les plus
nombreux à la subir. Mais les Tsiganes, les homosexuels, les opposants
politiques, les prisonniers de guerre, eux aussi, ont payé leur
tribut dans les camps et en dehors des camps. L'excès d'information
génère aussi sélection et oubli. La répétition
incessante sous diverses formes de la même information ne risquait-elle
pas de manquer son véritable objectif ? De provoquer chez certains
de l'indifférence ou de fragiliser l'empathie ?
Dans le même mouvement, chacun y allait de son mea-culpa,
manière de mettre la culpabilité à distance et de
l'exorciser par un flot de mots et de cérémonies. La parole
des survivants-témoins a eu, chacune à sa manière,
l'énergie de vie nécessaire pour nous faire entrevoir,
derrière les phrases hachées, leur vérité
de l'horreur. En revanche, celle des praticiens de l'histoire ou de l'information
n'a rien apporté de bien nouveau. Elle n'a fait que ressasser des
faits qui n'ont pas fait avancer la réflexion mais l'ont plutôt
étouffée, à un moment où l'on commence justement
à en avoir besoin. Comment transmettre lorsque les témoins
ne seront plus là ? Cette question ne se résoudra pas à
coups de recettes toutes faites. Une question cruciale et grave dont on
ne pourra pas longtemps faire abstraction.
Parallèlement, l'impression générale qui se
dégageait de tout cela était celle d'un immense enterrement
religieux auquel assistait toute la France par médias interposés
et en présence des personnalités. Qu'est-ce qu'on enterrait,
au juste, si religieusement ? Le temps du devoir de mémoire ? Si
les survivants avaient le devoir de raconter, au nom de ceux qui avaient
disparu, pour que le monde sache ce qui s'était passé et pour
empêcher que cela ne se reproduise, nous n'avons, quant à nous,
pas de devoirs mais des responsabilités. Ce qui ne devait plus
se reproduire s'est quand même produit. Génocides et massacres,
après la Seconde Guerre mondiale, n'ont pas cessé. Savoir
si le génocide des juifs était unique ou non ne nous fait
pas avancer sur la voie de la sensibilisation accrue des humains à
l'inhumain. Et la responsabilité qui nous incombe en tant qu'humains
est d'élever la voix, d'agir contre toute discrimination, racisme,
antisémitisme, sexisme, abus, injustice flagrante, massacre, et,
avant tout, d'éviter leur banalisation.
Et la mémoire ? Si la Bible ne cesse de répéter
zakhor, «se souvenir», c'est parce que l'humain naturellement
oublie. Le peuple juif est appelé à se souvenir et à
ne pas oublier. Or, si la présence des survivants nous adjurait
de nous souvenir, leur progressive disparition nous engage, elle, à
ne pas oublier. Et là, deux questions surgissent : qu'est-ce qu'il
ne faut pas oublier exactement et comment faire face au temps qui passe
? Ceux qui clament avec légèreté que «la bataille
de la mémoire est gagnée» ignorent que cette bataille
n'est jamais gagnée. Peut-être est-ce maintenant justement
que commence la vraie bataille à mener contre l'oubli. Ni les institutions
ni les mémoriaux, ces lieux où se pétrifie le souvenir,
ni les commémorations, qui le transforment en routine, ne sont à
même de lutter contre l'oubli. S'ils réconfortent pendant
un temps les survivants et confèrent une présence à
leur douleur, ceux qui viendront après eux, qu'en feront-ils ?
Le plus important n'est pas non plus de savoir si l'on doit ou non
emmener les élèves visiter Auschwitz. Mais d'instruire sans
tomber dans les pièges de l'horreur, du pathos, du simplisme victime-bourreau,
de la leçon assenée. Il n'y a sans doute pas beaucoup d'issues
en dehors de l'historicisation de cette expérience d'inhumanité.
L'histoire est un remède face à l'oubli. Mais, pour qu'elle
joue ce rôle, il est urgent de se défaire du devoir de mémoire,
pour que la mémoire et l'histoire forment un tout, dans un contexte
où d'autres génocides trouveront eux aussi leur place,
où celui des juifs, débarrassé de son statut sacral,
pourra être expliqué et accéder à l'entendement
humain. L'effort d'explication et d'intelligence de l'événement
n'amoindrit ni son horreur ni sa spécificité, mais il lui
octroie la force nécessaire pour sensibiliser et responsabiliser,
tout en lui assurant une pérennité dans l'histoire de l'humanité.
La tâche qui s'offre, dès lors, à l'école
est immense et difficile. Elle est engagée à briser ses
tabous, à introduire l'histoire du génocide juif dans une
interaction avec les autres histoires, avec les histoires et les mémoires
d'élèves issus d'autres groupes, et qui vivent comme une
frustration qu'on ne les évoque pas, ou trop peu, avec leurs propres
ruptures, leurs propres souffrances. On a sacralisé à tel
point le génocide des juifs qu'on n'ose pas le mettre en perspective,
qu'il finit par être uniquement décliné comme une histoire
de morts, de juifs morts, morts seulement, et en dehors de l'histoire, de
leur propre histoire et de l'histoire des autres. Les juifs ont existé
avant de mourir et ils ont continué à bâtir leur avenir
au retour des camps. Ils ont été dans l'histoire et non hors
d'elle, et pas seulement comme des victimes. C'est aussi dans cette mise
en rapport des juifs morts avec les juifs vivants qu'on a une chance de
susciter l'empathie chez les jeunes.
Quant aux juifs eux-mêmes, il ne faut pas croire que l'oubli
ne les guette pas. L'expulsion d'Espagne en 1492, celles qui ont suivi
ailleurs en Europe en l'espace d'une vingtaine d'années, la conversion
forcée du Portugal en 1 497 avaient été vécues
par les juifs comme de profonds traumatismes, subjectivement comparables
au génocide de la Seconde Guerre mondiale. Qui s'en souvient et
qui les imagine aujourd'hui ? Les juifs d'alors avaient une foi en Dieu
qui leur insufflait, dans leur malheur, malgré des doutes réels
et cuisants, un peu d'espérance. Mais, de nos jours, à quoi
le juif non pratiquant se raccrochera-t-il ? On ne peut pas longtemps se
réfugier dans la seule mémoire du génocide et dans
la seule peur de l'antisémitisme pour bâtir sa judéité.
Pour léguer celle-ci, nous avons besoin de doubler la mémoire
de la mort et de la persécution d'un projet d'avenir, celui d'une
culture juive substantielle, d'un judaïsme apte à vaincre les
démons du passé, susceptibles d'hypothéquer sa survie
dans la durée. Un défi, pour honorer ceux qui ont souffert
ou sont morts parce qu'ils étaient juifs, pour perpétuer
une judéité qui a failli disparaître, et ce avec ce
qu'il y a d'universel et d'éthique dans sa vision du monde et de
l'humain.
Dernier ouvrage paru : la République face à ses minorités.
Les Juifs hier, les musulmans aujourd'hui, Mille et Une Nuits-Fayard.
Esther Benbassa, directrice d'études à l'Ecole pratique
des hautes études et chercheuse invitée au Netherland's
Institute for Advanced Study.
Guerres, religions, valeurs morales : et si l'économie
ne comptait plus ?
LE MONDE
CHRONIQUE DE L'ÉCONOMIE
Depuis quelque temps , les économistes sont plongés
dans un doute existentiel. Non qu'ils s'aperçoivent qu'ils font
encore plus d'erreurs de prévision qu'avant. Leur rythme en la matière
est égal à lui-même, toujours excellent. L'angoisse
est plus profonde.
Leur glorieuse discipline a perdu son lustre et semble devenue inutile
ou, au mieux, secondaire.
Après avoir régné pendant deux siècles
industriels en juges de paix de la production et de la distribution,
après avoir régenté les bases de la société,
après avoir fait les élections politiques, les économistes
ne font que subir des revers, depuis, grosso modo, la chute du Mur. La
planète est parcourue de guerres ethniques dont ils n'ont rien
à dire, ou presque. Les pays développés sont traversés
de violences communautaires qui renvoient à des considérations
a-économiques. Le religieux fait un retour qui les laisse secs.
Les rois de l'" infrastructure", qui selon Marx déterminait tout
le reste, sont nus.
"Values not issues."La réélection de George W. Bush
a signé leur sortie du devant de la scène : les valeurs ont
pris le pas sur les dossiers. Les démocrates, qui voulaient mettre
le doigt sur le piètre bilan éco-social du premier mandat
Bush avec la cr! oissance des inégalités et le désarroi
des classes moyennes, se sont fait dribbler par les stratèges républicains,
qui ont poussé des thèmes "moraux" comme l'avortement et
le mariage homosexuel.
ORTHOGONALE
Gros succès et question pour l'agrégation : pourquoi
une majorité de petites gens a voté contre son intérêt
de classe ? La politique gagnante s'est détachée de l'économie,
elle est " orthogonale" (le nouveau mot à la mode) à l'économie.
Les clivages n'ont pas bougé, ils ont changé d'axe sur
le plan abscisse/ordonnée. Une autre dimension : Goodbye, l'économie...
Phénomène américain, dira-t-on. Le pays est
fondamentalement religieux et les ouailles évangélistes.
Mais l'Europe, la vieille Europe mère du "contrat social", toute
pétrie de "société", elle, ne se fera pas avoir.
Impossible sur la terre de Rousseau !
L'EUROPE CHRÉTIENNE
Pas si sûr. De ce côté-ci aussi de l'Atlantique,
les avancées de la génétique poussent à rouv!
rir des plaies pas toujours fermées sur le statut de l'embryon!
. Ici aussi, les bases traditionnelles de la filiation sont bousculées,
faisant question. Et qui ne voit que le débat, tabou, sur "l'Europe
chrétienne" occupe nombre d'esprits au point de pousser au "non à
la Turquie" lors du référendum sur la Constitution européenne
alors que ce n'est pas le sujet.
Alain Touraine va plus loin dans son dernier livre (Un nouveau paradigme,
Fayard, 23 € ). Nous serions entrés dans une nouvelle phase où
l'économie n'est plus déterminante. Une première
phase était celle de la politique, celle "du désordre et
de l'ordre, la paix et la guerre, le pouvoir et l'Etat, le roi et la nation,
la République, le peuple et la révolution". Puis la révolution
industrielle et le capitalisme "se sont libérés du pouvoir
politique et sont apparus comme la base de l'organisation sociale". Vint
"le paradigme économique et social": "Classes sociales et richesse,
bourgeoisie et prolétariat, syndicats et grèves, stratification
et mobilité! sociale, inégalités et redistribution
sont devenus nos catégories les plus usuelles d'analyse."
Cette deuxième phase se meurt. La mondialisation la tue parce
qu'elle provoque une "séparation complète de l'économie
et des autres institutions, en particulier sociales et politiques, qui
ne peuvent plus la contrôler". Le capital mobile se moque désormais
du travail, englué dans la terre des nations, et des gouvernements.
Il va au moins cher et délocalise. Les salaires sont sous pression.
Les grands compromis sociaux des années 1930 à 1970, établis
sur des bases nationales, ne résistent pas. Les catégories
sociales sont détruites : la dichotomie pertinente devient celle
qui sépare les professionnels (indispensables et souvent mobiles
eux-mêmes) et tous les autres. Le système se dégage
de ses acteurs.
C'est la fin du "social", tel qu'on l'entendait. Les syndicats se
retrouvent sans adhérents et les luttes sociales sans appui. Les
"altermondialistes" ne mèn! ent qu'un combat "de retardement". Au
passage, note Touraine, ! c'est aussi la fin, par fragmentation, de la
"société" et de l'idée de l'Europe, les deux étant
historiquement et philosophiquement liées puisqu'elles sont cofondées
sur la représentation des forces sociales.
LA CRÉATION DU SUJET
Est-ce le retour à la prééminence du politique
? Non. "Le retour à la pensée politique et son autonomie
croissante comptent au nombre des aspects les plus importants du déclin
et de la chute du modèle européen de modernisation dont la
société fut le pivot. -Mais- le retour du politique n'est
pas un retour du paradigme politique qui avait précédé
le paradigme social. C'est la chute de ce dernier qui fait renaître
le politique, mais cette fois comme un sous- système" d'un nouveau
paradigme que Touraine estime " culturel".
Le sociologue se veut optimiste. La fin du social débouche
sur l'individualisme, mais celui-ci peut être porteur d'une liberté
de création du "sujet" et d'une nouvelle modernité "par le
dépas! sement des clôtures sociales qui empêchent de
reconnaître l'universalisme des droits et de la raison". Encore faut-il
aussi que l'aspiration du sujet ne soit pas soumise à la manipulation
" par le commerce et les médias", bref, par ce qu'on appelait l'aliénation.
Touraine expose ensuite les voies et manières pour que le
sujet seul, " privé de soutien" faute d'appartenance sociale,
accède à des " droits culturels" universels, au travers
de la famille et de l'école par exemple. Tout est discutable, y
compris l'intuition amusante que la femme sera plus à l'aise dans
ce combat.
Mais revenons à l'essentiel de ce qui nous préoccupe
: l'économie n'a-t-elle vraiment plus de place dans ce paradigme
? Un réinvestissement par cette profession de la guerre, de la
religion, de la génétique ou du sexe n'est pas exclu. Toutes
ces catégories ont, après tout, un prix et un marché.
Mais de la transformation, de sa dépolitisation, l'économie
sortira différ! ente. Plus fiable, peut-être ?
Eric Le Boucher
. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 13.02.05
Réguler
les échanges, par Gilles Martinet
LE MONDE | 23.02.05 | 14h44
Jusque-là, on avait perçu le phénomène
de la mondialisation à travers le prisme des idéologies :
libérale, tiers-mondiste ou altermondialiste. Ce qui a empêché
de s'interroger sérieusement sur son avenir ou, plus exactement,
sur ses avenirs possibles.
Selon l'idéologie libérale, le mouvement qui impose
la concurrence et lève toutes les barrières qui gênent
la libre circulation des capitaux ne saurait avoir de fin ni même
supporter de correctifs.
Tant pis si cela accroît les inégalités et remet
en cause le fragile équilibre qui s'était établi, en
Europe, entre le marché et la démocratie. Les acquis sociaux
des cinquante dernières années étaient généreux,
nous dit-on, mais le maintien d'un grand nombre d'entre eux est devenu
irréaliste. Il est vrai que ces acquis sociaux ne sont pas dus au
marché mais à la démocratie, laquelle permet les affrontements
et les compromis, qui, à leur tour, favorisent les progrès
sociaux.
Au-delà d'une certaine limite, la mondialisation libérale,
en imposant la suprématie du marché, menace la démocratie.
Ce qui provoque d'inévitables réactions. Elles sont de deux
sortes : d'un côté les syndicats, pour sauver les acquis,
livrent des batailles défensives qui sont souvent nécessaires
mais qui n'en sont pas moins souvent perdues parce qu'elles ne s'appuient
pas sur un projet alternatif ; de l'autre l'abstention, c'est-à-dire
le détachement de la politique, gagne les électorats. Les hommes
politiques, qui songent naturellement à leur élection ou à
leur réélection, en sont parfaitement conscients.
Mais aujourd'hui, ils ne peuvent nier que l'essor des pays jadis sous-développés
est nécessaire aux équilibres mondiaux et qu'il doit être
considéré comme un élément positif pour l'avenir
de notre planète et de ses populations dont une grande partie vit
toujours dans la misère. Evidemment, ils s'inquiètent des
répercussions que cet essor peut avoir sur le niveau de vie des pays
de l'Ouest, mais les perspectives ne sont pas toutes négatives. L'Occident
a encore une avance dans le monde de la science, de la recherche, de la
technologie. Certes, le protectionnisme à l'ancienne, national, appartient
au passé. Mais on va le voir réapparaître au niveau
des grands ensembles continentaux.
La montée en puissance de la Chine, de l'Inde, des pays de
l'Est asiatique et bientôt du Brésil montre qu'il existe
désormais plusieurs "tiers-monde". L'Afrique n'est pas l'Asie.
Pour les uns, le problème demeure celui de l'accroissement de l'aide
sous toutes ses formes (ce qui impliquera, à un certain moment,
une taxation des mouvements de capitaux). Et il faudra veiller autant que
possible à ce que cette aide ne soit pas monopolisée par
des élites corrompues. Pour les autres, c'est la régulation
des échanges qui est en cause.
L'un des principaux lieux de cette régulation est l'Organisation
mondiale du commerce (OMC). Longtemps elle a été dominée
par les intérêts occidentaux. Ce n'est plus le cas depuis
l'arrivée de la Chine, entre autres. Des positions contradictoires
s'y affrontent, et c'est donc le lieu où, sur la base de concessions
réciproques, peuvent intervenir des compromis.
La politique de l'Union européenne devrait partir de cette
réalité nouvelle. Il faut déterminer ce qui doit
être concédé et ce qui ne le peut pas. Un exemple
: la politique agricole. Il sera impossible de supprimer les subventions
dont elle bénéficie et qui sont présentement indispensables,
mais se posera le problème particulier des subventions à
l'exportation. Sur ce point, Pascal Lamy, au temps où il représentait
l'Europe dans la négociation, a admis qu'un renoncement pouvait
intervenir en échange de concessions de la part du bloc Chine-Inde-Brésil.
Inutile de souligner les difficultés de cette démarche.
Mais elle est la seule raisonnable si nous voulons sauvegarder pour l'Europe
le niveau de vie de ses populations et ses chances de nouveaux progrès
démocratiques.
Gilles Martinet est ambassadeur de France.
. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 24.02.05
Des JO à
Paris ? Non, merci..., par Charlotte Nenner, Sylvain Garel et Bernard
Maris
LE MONDE | 08.03.05 | 14h09
Quelle grande cause mérite le soutien apparent de toute la classe
politique ? Qui mérite drapeaux, autocollants, pin's, mais aussi
l'illumination de ces symboles de démocratie que sont l'Hôtel
de Ville et l'Assemblée nationale ? Qui mérite un affichage
omniprésent, des galas, des émissions de télé
et des comités de soutien ? Ce n'est ni la lutte contre le réchauffement
climatique, ni celle contre le sida, ni l'annulation de la dette du tiers-monde.
Non, il s'agit de cette grande foire du sport-spectacle : les Jeux
olympiques. Il est devenu impossible de se déplacer dans la capitale
sans voir un des logos "Paris JO 2012". On les retrouve partout : dans
le métro, les journaux, à la télévision. L'overdose
est proche. Est-il encore possible d'affirmer une opinion différente
face à ce consensus forcé, ce rouleau compresseur de la
candidature qui n'a jamais fait l'objet d'un vrai débat politique
et public, pourtant nécessaire ?
Il ne faut pas confondre le sport-spectacle et le sport tout court,
la pratique sportive. Les JO n'ont rien à voir avec le sport, mais
tout avec la compétition. Il y a bien longtemps que l'important
n'est plus de participer, mais de gagner.
Et comme il faut gagner à tout prix, le dopage est partout.
Pendant que les athlètes des pays pauvres se font prendre la main
dans le pot de confiture, ceux des pays riches échappent aux contrôles.
De même, le nationalisme exacerbé aux Jeux est totalement
contradictoire avec notre volonté de dépassement des frontières
dans un cadre européen, puis mondial.
L'organisation des JO pose un problème démocratique :
le pouvoir immense du CIO favorise la corruption. Récemment encore,
un membre de cet auguste organisme s'est fait prendre la main dans le sac
par un journaliste de la BBC.
Il est vrai que les Jeux sont d'abord une affaire de gros sous, une
très grosse industrie qui brasse des milliards, nécessite
des investissements lourds. 24 millions d'euros seront dépensés
pour le seul dossier de candidature de Paris. Sans compter la garantie financière
de la Ville et de la région : plus de 2 milliards d'euros, soit
1 000 euros par Francilien !
Les investissements sont à la charge de la Ville, de l'Etat
ou de la région, mais les bénéfices démentiels
générés par les droits TV ne vont jamais aux collectivités.
Ainsi les villes organisatrices peuvent se retrouver lourdement endettées,
voire ruinées, pour un profit maximum du CIO et des multinationales
sponsors.
L'organisation des grands événements sportifs suit d'ailleurs
un modèle économique ultralibéral : les investissements
sont pris en charge par la collectivité, et les bénéfices
privatisés, souvent dans la plus grande opacité.
Ces vingt dernières années, la place des multinationales
sponsors est devenue envahissante. Ces sponsors, d'ailleurs imposés,
sont très loin du commerce équitable et des valeurs sportives
: malbouffe, vêtements fabriqués dans des pays aux salaires
minables... Il suffit de lire la liste des premiers parrains de la candidature
de Paris : un marchand d'armes, un exploitant de centrales nucléaires,
un distributeur d'eau au passé sulfureux... Que des bienfaiteurs
de l'humanité !
Certains brandissent l'argument de la création d'emplois. Mais
les emplois qu'on nous fait miroiter concerneront surtout l'industrie du
sport et du tourisme, et seront pour la plupart précaires ou délocalisés.
Nous préférerions qu'ils soient créés pour
satisfaire les besoins de la population, dans le domaine de la petite enfance,
de l'aide aux personnes âgées, de l'environnement. Mais il
est vrai que ces secteurs génèrent peu de profits publicitaires.
Le choix même de Paris est problématique. A l'heure de
la décentralisation, Paris a-t-elle besoin de touristes en plus ?
Ville la plus visitée au monde, son prestige international n'est
pas à construire. A-t-elle besoin d'équipements de grande
envergure supplémentaires ? Nous tombons encore dans le centralisme.
Soutenir la candidature d'une autre ville française aurait eu, à
la limite, plus de sens.
Socialement et écologiquement, il serait plus responsable d'utiliser
les droits TV et l'argent des sponsors pour organiser des JO dans une
métropole d'Afrique ou d'Asie dépourvue d'infrastructures
sportives.
Surtout, l'organisation des Jeux ne doit pas remplacer une politique
municipale. Nous craignons que Paris n'axe l'essentiel de sa politique
municipale autour de l'organisation des JO, or il y a bien d'autres priorités
: lutter contre les inégalités sociales, faire reculer la
pollution ou résorber l'habitat insalubre...
Pour Paris, ce sera un vélodrome et quelques stades en plus.
Un bétonnage de la zone des Batignolles pour créer le village
olympique. Certes, nous aurons la prolongation du tramway autour de Paris
et une extension des espaces verts, mais il est triste de penser qu'il
faudrait attendre des années supplémentaires pour faire aboutir
ces projets si nous n'avons pas "les Jeux".
Les légitimes ambitions de changer Paris ne devraient pas être
conditionnées par une décision que prendra le Comité
international olympique l'été prochain.
Charlotte Nenner et Sylvain Garel sont conseillers (Verts) de Paris.
Bernard Maris est économiste et écrivain.
. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 09.03.05
Un fédéralisme
paralysant
LE MONDE | 14.03.05 | 15h30
Près de quinze ans après la réunification, le "modèle"
a des ratés. Une série de quatre articles sur les blocages
et les perspectives d'une Allemagne à la recherche d'un second souffle.
Bruxelles. 77, rue Wiertz, entre le Parlement et la Commission, un hôtel
particulier abrite la représentation de la Bavière auprès
de l'Union européenne. Ce bâtiment imposant, inauguré
officiellement le 29 septembre 2004 par Edmund Stoiber, ministre-président
de l'Etat libre de Bavière, occupe presque autant de personnel que
la représentation officielle de l'Allemagne auprès de l'Union.
Comme l'ambassadeur allemand est logé plus à l'étroit,
les Bavarois lui ont même aimablement proposé d'utiliser leur
représentation quand il doit donner de grandes réceptions.
C'est cela, le fédéralisme à l'allemande. Depuis qu'ils
ont compris que nombre de lois affectant leur vie quotidienne étaient
décidées à Bruxelles, depuis que les traités
ont accru leur droit de regard sur les affaires européennes, les Lãnder
ont développé leurs représentations auprès des
organisations communautaires. Comparée à la présence
des régions françaises, la vitrine est impressionnante, même
si tous les Lãnder sont loin de disposer des moyens de la Bavière.
Pourtant, le fédéralisme allemand est malade. Comme d'autres
institutions, supposées immuables, et réputées avoir
assuré le succès de la République fédérale,
il souffre de langueur. Le système n'est certes pas resté
figé dans l'état où l'a décidé la Loi
fondamentale (Constitution) de 1949. Des évolutions contradictoires
ont ainsi provoqué un double mouvement.
D'une part, une augmentation des compétences de l'Etat fédéral
aux dépens des Lãnder, à tel point qu'un professeur
de droit public de Munich, Peter Michael Huber, peut qualifier l'Allemagne
d'"Etat unitaire". D'autre part, un accroissement des pouvoirs du Bundesrat,
la Chambre des Etats, qui se trouve en mesure de bloquer l'action du gouvernement
central. En cinquante ans, la proportion de lois fédérales
exigeant l'accord du Bundesrat est passée de 10 % à 60 %. Quand
la majorité politique du Bundesrat ne correspond pas à celle
qui soutient le gouvernement, ce qui est le cas actuellement, l'Allemagne
vit une sorte de cohabitation entre la gauche et la droite. Mais plus encore
que dans la cohabitation à la française, les majorités
différentes au Bundestag et au Bundesrat risquent d'entraîner
une paralysie de l'action politique.
L'opposition est tentée de refuser au gouvernement des réformes
dont il pourrait se glorifier, même quand elle les juge elle-même
indispensables. A contrario, le gouvernement n'est parfois pas mécontent
de s'abriter derrière le refus de la majorité des Lãnder
pour renoncer à des réformes impopulaires.
Le fédéralisme allemand souffre d'autres maux : des Lãnder
trop nombreux (16) et de tailles trop différentes, entre des villes-Etats,
comme Brême, avec quelques centaines de milliers d'habitants et d'autres,
comme la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, qui dépasse les dix-huit
millions. Des contrastes aggravés entre les Lãnder riches
et les Lãnder pauvres - et pas seulement ceux de l'Est - que les compensations
financières entre les uns et les autres sont largement insuffisantes
à amoindrir.
Or la structure fédérale de l'Etat reste un des piliers
de l'Allemagne. Elle est ancrée dans ce que les Allemands appellent
"la garantie perpétuelle" de la Constitution, c'est-à-dire
qu'elle ne peut pas être abolie, y compris par les procédures
permettant de réviser cette Constitution. "Les Lãnder ont
la qualité étatique", rappelle Edmund Stoiber, le chef du gouvernement
d'une Bavière particulièrement jalouse de ses prérogatives
et qui, entre parenthèses, n'a jamais ratifié la Loi fondamentale
de 1949.
En théorie, les compétences des Lãnder sont nombreuses
: police, éducation, environnement, construction, aide sociale, commerce
de détail, etc. Mais, en élargissant ses pouvoirs, le gouvernement
fédéral a depuis une trentaine d'années empiété
sur le domaine des Lãnder. L'imbrication des compétences
rend toute décision de plus en plus difficile. Elle gêne même
l'action de l'Allemagne dans les instances européennes où,
faute de concertation entre l'échelon fédéral et les
Lãnder, le représentant de Berlin est incapable de faire valoir
son point de vue. "L'Allemagne s'abstient", est devenu un leitmotiv au moins
dans les conseils européens traitant de questions techniques.
Deux domaines sont particulièrement sensibles : la police et
l'éducation. La Loi fondamentale est claire : "La police est l'affaire
des Lãnder."Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l'application
de ce principe auquel les Alliés n'étaient pas étrangers
avait pour but d'empêcher la reconstitution d'un Etat policier.
"Nous sommes plus efficaces si nous sommes plus proches de la population,
dit Johann Georg Koch, chef de la police judiciaire de Bavière. La
sécurité intérieure dépend du soutien que la
police reçoit des autorités politiques". En Bavière,
où la CSU, Union chrétienne sociale, parti frère de
la démocratie chrétienne, règne sans partage depuis un
demi-siècle, ce soutien ne manque pas. M. Koch ne le dit pas, mais
il laisse entendre qu'il n'en est pas toujours ainsi dans les Lãnder
gouvernés par des sociaux-démocrates.
La police bavaroise ne manque ni d'argent ni de personnel. Encore moins
de moyens techniques. Son indépendance lui a permis de créer
un Centre d'innovation stratégique où sont étudiées
les nouvelles formes de criminalité et une unité chargée
de démasquer "les structures criminelles islamistes". C'est pourquoi
les tentatives du ministre fédéral de l'intérieur,
Otto Schily, d'accroître les pouvoirs de l'Etat central en matière
de police n'impressionnent pas M. Koch. Les arguments tirés des impératifs
de la lutte contre la criminalité organisée et contre le
terrorisme ne le convainquent pas. Il existe déjà un bureau
fédéral de police judiciaire, mais son rôle consiste
davantage, au moins en théorie, à coordonner les enquêtes,
à organiser la coopération entre les polices des Lãnder,
à assurer l'échange des informations qu'à mener lui-même
des investigations.
Pour bien montrer qu'il ne s'agissait pas d'une police fédérale,
ce bureau ne siégeait pas dans la capitale fédérale,
mais à Wiesbaden. Otto Schily veut l'amener à Berlin. "Nous
n'avons pas besoin d'un FBI allemand", réplique Edmund Stoiber, qui
a été en 2002 le rival malheureux de Gerhard Schröder
pour la conquête de la chancellerie fédérale.
"La police est l'affaire des Lãnder". Selon ce principe, l'Allemagne
n'avait pas jusqu'à une date récente de police fédérale.
En 1951 avait été créé un corps de protection
des frontières, Bundesgrenzschutz, qui n'était pas habilité
à intervenir à l'intérieur du territoire. Petit à
petit, ses compétences ont été élargies à
la surveillance des côtes et des aéroports, la protection du
domaine fédéral, l'encadrement de manifestations importantes,
la police des chemins de fer... Il ne restait plus alors qu'à changer
son nom. C'est chose faite depuis quelques mois : la Bundesgrenzschutz est
devenue la Bundespolizei, la police fédérale. Ses pouvoirs
ne s'en trouvent pas accrus du jour au lendemain, mais les risques de conflits
de compétences avec les polices des Lãnder ne sont pas minces.
Le fédéralisme allemand doit donc être réformé.
Comment ? Pour répondre à cette question, le meilleur moyen
était de créer une commission. Composée de représentants
du Bundestag, du Bundesrat et du gouvernement, ainsi que d'experts, cette
commission avait une double présidence : Franz Müntefering,
président du Parti social-démocrate, et Edmund Stoiber. Après
un an de travail, elle s'est séparée en décembre 2004
sans résultats.
Son échec, relatif, ne doit pas être imputé à
des querelles partisanes, mais à un problème fondamental :
l'Etat fédéral peut-il intervenir dans le domaine de l'éducation
et de la formation, qui est une compétence des Lãnder ? Le
gouvernement de Berlin considère que l'éducation est un sujet
trop sensible pour qu'il n'y ait pas son mot à dire. Les Lãnder
ont refusé. "Ce n'est pas parce que c'est important,explique Edmund
Stoiber, que le Bund doit avoir le dernier mot. Les Lãnder aussi peuvent
traiter des choses importantes."
Au mois de janvier, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe est venue
à la rescousse des Lãnder, notamment de ceux gouvernés
par les chrétiens-démocrates, en autorisant les Etats fédérés
à fixer des droits d'entrée à l'université,
contrairement au souhait du gouvernement central.
Le sujet de l'éducation est d'autant plus délicat que
l'étude internationale PISA sur les performances comparées
de différents pays a, à plusieurs reprises, placé
l'Allemagne en queue de peloton. "L'Allemagne, mal notée ? Ce n'est
pas vrai, s'insurge le ministre-président de Bavière, soutenu
par son collègue du Bade-Wrtemberg. La Bavière était
au-dessus de la moyenne. C'est pourquoi nous ne sommes pas d'accord avec
le gouvernement fédéral quand il propose d'unifier le système
éducatif." Au lieu de ce qu'ils considèrent comme un "nivellement
par le bas", les ministres-présidents des Etats du sud de l'Allemagne
veulent maintenir "la compétition autour des bonnes décisions
politiques".
Pour le constitutionnaliste Peter Michael Huber, la réforme du
fédéralisme n'est que partie remise. Car la pression en faveur
d'un changement des règles qui redonnerait à l'Allemagne
une capacité d'action perdue est trop forte. D'ailleurs, la commission
Stoiber-Müntefering est tombée d'accord sur 15 des 19 projets
de réforme examinés. "Les Lãnder ont dit : "Nous sommes
d'accord pour abandonner quelques pouvoirs au sein du Bundesrat par esprit
de compromis et souci de clarification, mais nous voulons avoir une compétence
exclusive sur les services publics et l'éducation." Pour les premiers,
l'Etat fédéral a accepté ; pour la seconde, il voulait
garder une compétence sur les questions essentielles. Ce n'était
pas admissible. On ne peut appliquer les points d'accord au compte-gouttes,
explique Edmund Stoiber. C'est donnant-donnant. Sinon on assistera à
une poussée centralisatrice."
Ces débats laissent l'opinion largement indifférente.
Pour elle, le fédéralisme n'est pas une vache sacrée.
Ce qui lui importe n'est pas qui fait quoi, mais que les décisions
soient prises. Le professeur Huber va encore plus loin dans la remise en
cause d'un des fondements de l'Allemagne justement "fédérale".
"Notre mémoire collective n'est pas éloignée de la
mentalité française, dit-il. Certes le fédéralisme,
outre le fait qu'il ait été imposé par les Alliés
après la guerre, est aussi un héritage de notre histoire.
Mais cet héritage n'a pas nécessairement une connotation positive.
La multiplicité des Etats, c'est aussi l'ancien Reich, les guerres
de Trente Ans, la trahison de la révolution bourgeoise de 1848 par
les Lãnder."
Cela ne veut pas dire que l'Allemagne soit sur le point de devenir un
Etat centralisé au moment où la France ne jure que par la
régionalisation. Toutefois, l'indispensable réforme du système
fédéral ouvre la voie à des tentations qui ont le mérite
de bousculer les idées reçues.
Daniel Vernet
. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.03.05
Les partisans
du 'non' "mentent" selon Delors
NOUVELOBS.COM | 28.04.05 | 16:36
Jeanne Moreau
et Jacques Delors en meeting pour le oui le 27 avril (Sipa)
Dans une interview publiée
par le Nouvel Observateur, l'ancien président de la Commission européenne
affirme que la Constitution "représente une avancée indiscutable"
et que "c'est mentir que de ne pas le reconnaître". "Il n'y a pas
de plan B", prévient-il, soulignant qu'une éventuelle renégociation
"est une chimère".
Les partisans du "non" au référendum qui présentent
la Constitution européenne comme un carcan libéral "mentent",
affirme Jacques Delors dans une interview publiée jeudi 28 avril
dans le Nouvel observateur. "Lisez" le traité "au lieu de les écouter!",
lance-t-il aux Français.
"Ce sont des mauvais bergers, des joueurs de flûte", accuse l'ancien
président de la Commission européenne. La Constitution "représente
une avancée indiscutable qui a été arrachée
par la gauche européenne dans la phase préparatoire" et "c'est
mentir que ne pas le reconnaître". "Ce texte est le plus social de
tous les textes européens jusqu'ici mis en œuvre".
Certes, le mot "concurrence" revient 27 fois dans le traité constitutionnel,
mais "le mot social revient, lui, 89 fois", souligne Jacques Delors. "Evidemment,
en tronquant le texte, il est facile de faire peur", s'indigne-t-il.
Les partisans du "non" à gauche "sont des nostalgiques de la rupture",
déplore Jacques Delors. "Il faudrait que la Constitution soit d'emblée
socialiste! Il faudrait faire du jour au lendemain l'Europe de nos rêves,
l'Europe de nos chimères! Sinon on arrête tout!".
"Pas de plan B"
"La démocratie c'est la lutte! Pourquoi la gauche serait-elle
battue d'avance", s'exclame-t-il. "La Constitution nous donne des droits.
A nous de les faire-valoir". Et de trouver "déprimant de voir certains
socialistes français renoncer, dire non et abdiquer, alors qu'ils
n'ont que le mot 'luttes' à la bouche".
En revanche, "ce qu'on 'grave dans le marbre' en votant non, c'est la
perte d'influence de la France et des pays fondateurs. Bravo!". "Attention
on vous trompe! Dire non à la Constitution, c'est bloquer la marche
de l'union, c'est dire non à l'Europe. Il n'y a pas de plan B",
prévient-il.
Par ailleurs, "ne confondez surtout pas 2005 et 2007", demande-t-il aux
Français. "Le mécontentement, que je comprends très
bien, aura toute possibilité de s'exprimer" lors de la présidentielle.
"Mais de grâce, ne prenez pas l'Europe comme bouc émissaire!".
Quant à une éventuelle renégociation "c'est une
chimère", tranche-t-il. "Vous croyez qu'on pourra simplement refaire
le traité à notre seule convenance? Mais si cela avait été
possible, ce serait déjà fait!". "Il faut se battre à
l'intérieur, avec nos alliés, pas à l'extérieur,
seuls", résume Jacques Delors.
La chronique
de Jacques Julliard
Rien sans les Allemands!
NOUVELOBS.COM | 29.04.05
Si j’avais à donner
une raison, une seule, à mon oui du 29 mai, je dirais sans hésiter:
pour préserver l’alliance franco-allemande
Déjà, avant toute explication, je sens fuser la réplique:
vous voilà loin des soucis des gens! Ce qui les préoccupe,
ce ne sont pas des considérations de ce genre. C’est leur vie quotidienne.
C’est le chômage et, plus souvent encore, la peur du chômage.
Et ce gouvernement incapable de le faire baisser. Bien sûr. C’est entendu
depuis longtemps. C’est naturel. Mais justement, cela ne devrait pas empêcher
de raisonner un peu. Il règne sur cette campagne une telle atmosphère
de démagogie passionnelle, de poujadisme buté, de nationalisme
rance, y compris de la part des gens se réclamant de la gauche, que
je n’ai pas de honte à reconnaître que je suis inquiet. Non
seulement du résultat. Mais de la France que tout cela pourrait nous
laisser. Celle de Villiers plutôt que celle de Besancenot ou même
d’Emmanuelli. On n’agite pas sans risque le drapeau de la peur, de l’isolationnisme,
du repli sur soi.
Alors oui, l’alliance franco-allemande. Pour les raisons mêmes qui
sont dans l’esprit de la majorité des Français. Je pense aux
agriculteurs, dont beaucoup s’apprêtent à voter non. Après
un tel non, que resterait-il de la politique agricole commune (PAC)? J’ai
encore dans les oreilles les paroles du chancelier Kohl, un jour que le regretté
Joseph Rovan nous avait réunis avec quelques journalistes. «La
France! Eh oui, il m’est arrivé de faire pour elle des sacrifices.
Par rapport aux intérêts des agriculteurs allemands, par exemple.
Votre François Mitterrand, je ne comprends pas toujours ce qu’il
veut dire. Ni où il veut en venir. Mais je sais que sans notre alliance
rien ne serait possible, ni pour nous ni pour vous.» Le gros homme
que l’on disait un peu rustique, un peu brut de décoffrage, parlait
en homme d’Etat. Il m’avait ému. Plus récemment, à Copenhague,
en 2004, c’est un accord direct Chirac-Schröder sur la base d’un fifty-fifty
qui a de nouveau sauvé la PAC, au grand désappointement des
Anglais. C’est ainsi.
Je pense encore à tous les salariés, ouvriers, employés,
fonctionnaires, justement attachés au modèle dit rhénan
de protection sociale. Ce modèle de philosophie sociale-démocrate
commun à la France et à l’Allemagne ne résisterait pas
à la débâcle européenne de l’axe franco-allemand.
J’ai même, rôdant dans ma tête, un scénario de
cauchemar. Le 29 mai, la France dit non. Pendant ce temps-là, Tony
Blair qui vient d’être réélu outre-Manche, voit l’ouverture.
Il maintient son référendum. Alléchés par la
bonne farce à faire aux Français, les Anglais le suivent et
votent oui. Et voilà, sans coup férir, la Grande-Bretagne,
qui n’a jusqu’ici rien fait pour l’Europe sinon guetter ses échecs,
propulsée à sa tête! Schröder ne peut faire autre
chose que de se rapprocher d’elle. Ce jour-là, Mesdames et Messieurs
du non-de-gauche, du mieux-disant social, MM. Fabius et Mélenchon,
M. Chevènement, Mme Buffet, il sera bien temps de venir gémir
sur la course à l’ultralibéralisme! Vous serez les dindons
de cette farce, ce qui n’est pas grave, mais nous le serons tous avec vous,
ce qui est plus ennuyeux!
Je pourrais continuer longtemps. Montrer comment, au sein de l’Organisation
mondiale du Commerce (OMC), c’est l’alliance franco-allemande qui permet
de résister au dumping social américain, à son protectionnisme
déguisé en matière agricole mais aussi industrielle
(sidérurgie, aviation). C’est l’axe franco-allemand qui a permis à
la France de maintenir pendant la crise irakienne une position juste et porteuse
d’avenir. Lui enfin qui permet d’espérer, au sein d’une Europe élargie,
la création d’une aile marchante vers une Europe politique, c’est-à-dire
vers les Etats-Unis d’Europe. Pendant cinquante ans, quatre hommes aussi
différents que Robert Schuman, Charles de Gaulle, François Mitterrand
et Jacques Chirac ont su comprendre cela. Parce que c’était et que
cela reste l’intérêt de la France. Et il faudrait du jour au
lendemain tout balancer par-dessus bord, le bébé avec l’eau
du bain?
Je conclus. Les Français de gauche qui s’apprêtent à
voter non sont un peuple justement inquiet, justement courroucé. Mais
les leaders du non qui surfent sur cette colère sont, eux, des hommes
– comment dire? – bien peu responsables. Ils sont, par inconscience ou par
cynisme, les fourriers de ce que nous ne voulons pas: une Europe ultralibérale,
anglo-saxonne et atlantiste. A ceux-là, je dis un non franc et massif.
Et à l’Europe, un oui délibéré. Un oui de gauche.
Jacques Julliard
VRAI-FAUX
La Constitution menace les agriculteurs français
Marie-Laetitia Bonavita
[10 mai 2005]
FAUX. Les agriculteurs français sont convaincus que le traité
va démanteler la politique agricole commune (PAC), ce mécanisme
européen qui leur accorde 9 milliards d'euros par an et qui a permis
à la France de devenir la deuxième puissance agricole du monde.
Selon un sondage Ipsos réalisé fin mars, 69% des agriculteurs
interrogés se déclaraient défavorables au traité
constitutionnel. Depuis, le président de l'Apca (Assemblée
permanente des chambres d'agriculture), suivi à mi-mot du président
de la FNSEA, a appelé à voter oui. En fait, le mécontentement
des agriculteurs doit beaucoup à la réforme de la PAC, votée
en 2003, et qui a mis fin à l'octroi automatique d'aides, jusque-là
mécaniquement liées à la production et désormais
conditionnées au respect de normes agro-environnementales (non-pollution
des eaux, identification des animaux, maintien des pâturages...).
Car le traité en tant que tel ne remet pas en question la PAC, pivot
de la construction européenne. Au contraire, la section portant sur
l'agriculture et la pêche (articles III-225 à III-232) reprend
le traité de Rome de 1957, soulignant que l'«Union définit
et met en oeuvre une politique commune de l'agriculture et de la pêche»
(III-225). L'article III-227.1 reprend les objectifs assignés à
la PAC : «accroître la productivité de l'agriculture»...,
«assurer un niveau de vie équitable à la population
agricole»..., «stabiliser les marchés», «garantir
la sécurité des approvisionnements», «assurer
des prix raisonnables dans les livraisons aux consommateurs». Le principal
changement apporté par la Constitution, c'est le renforcement des
pouvoirs du Parlement européen, jusqu'ici limité à
un rôle consultatif. Avec la Constitution, le Parlement pourrait codécider
avec le Conseil des ministres des grandes lignes de politiques à mener,
notamment vis-à-vis des organisations communes de marchés (OCM)
chargées d'organiser les secteurs comme les céréales,
le porc, les fruits et légumes, la banane, le vin, les produits laitiers,
le sucre... En revanche, les mesures «relatives à la fixation
des prix, des prélèvements, des aides et des limitations quantitatives»
(III-231.3) ainsi qu'à la répartition des quotas de pêche
relèvent de la seule décision du Conseil sur proposition de
la Commission. Le Parlement, le Conseil et la Commission veillent pour leur
part à la disponibilité des moyens financiers engagés
(III-413). Autre changement : la nouvelle pondération des droits
de vote des pays au Conseil des ministres qui renforce le couple franco-allemand
– seul véritable défenseur de la PAC. Avec la Constitution,
le couple pèserait à terme 31,4% de l'Union, contre 18% actuellement.
De quoi contrer certains pays avides de rogner le budget de la PAC, «sanctuarisé»
en principe jusqu'en 2013. Pour négocier la réduction des subventions
à l'exportation avec les États-Unis et les pays du groupe de
Cairns (Australie, Brésil, Argentine, Canada...) lors de la prochaine
conférence de l'OMC, mieux vaut être 460 millions d'Européens
que 60 millions de Français.
Henri Lachmann, président de Schneider Electric
L'Europe est l'horizon de la France
La Constitution porte en elle le modèle français. Ne pas
l'approuver, ce serait renier nos idéaux
Il faut aborder la question posée par le référendum
de manière binaire. Celle-ci concerne la Constitution européenne
et rien d'autre. Il ne faut pas prendre en otage ce référendum
en exprimant un mécontentement sur des sujets qui n'ont rien à
voir avec la question qui nous est posée.
L'Europe est une idée française qui a été portée
par ses pères fondateurs, Jean Monnet et Robert Schuman. La Constitution
a largement été inspirée par la France. Elle porte
en elle le modèle français. Elle marque une étape fondamentale
dans la construction européenne. Nous devons nous en réjouir.
Elle représente, en effet, un progrès par rapport au traité
de Nice et à tous les textes fondamentaux qui ont ponctué
l'histoire de l'Europe. C'est la première fois qu'un texte européen
comporte une Charte des droits fondamentaux, affirme le principe de non-discrimination,
donne un rang constitutionnel aux droits sociaux et installe le principe
de protection de l'environnement, qui constitue l'un des enjeux majeurs pour
notre avenir. Tout cela est conforme à l'idéal français.
Ne pas approuver, ce serait renier nos idéaux.
Dès lors, comment imaginer que l'on va faire grandir la France en
diminuant l'Europe? L'Europe est l'horizon naturel de la France, qui ne
peut lui tourner le dos. En votant contre la Constitution, la France cessera
d'être une locomotive dans l'Europe, ce qu'elle est aujourd'hui, pour
en devenir la remorque.
Qui peut penser qu'une France isolée, qui aurait voté non,
serait plus forte que dans une Europe unie? Il faut regarder la réalité
en face: la France, seule, tout comme l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne,
seules, ne pourra rien faire face aux grandes puissances régionales
du monde. A 25, nous serons beaucoup plus forts. Comme toujours, l'union
fait la force.
L'Autriche, septième
à ratifier le traité
NOUVELOBS.COM | 11.05.05 | 17:18
Le parlement autrichien a ratifié à l'unanimité moins
une voix le traité constitutionnel européen. L'Autriche devient
le 7e pays de l'Union européenne à approuver le texte de la
Constitution. La Slovaquie devait se prononcer mercredi après-midi.
Les députés autrichiens lors de la ratification de la Constitution
européenne (AP)
Le parlement d'Autriche, quasi-unanime, a ratifié mercredi 11 mai
la Constitution européenne malgré une campagne de dernière
minute du leader populiste Jörg Haider, de juristes et d'une partie de
la presse en faveur d'un référendum.
Le vote, par 182 voix pour et une seule contre (une député
d'extrême droite) à la chambre basse (Nationalrat), fait de l'Autriche
le 7e pays de l'Union européenne (UE) à approuver le projet
de traité constitutionnel.
Les partis de la coalition gouvernementale droite-extrême droite,
comme ceux de l'opposition, les sociaux-démocrate (SPÖ) et les
Verts, étaient tous favorables au texte - comme d'ailleurs les syndicats
-, malgré des réserves.
Lors des débats mercredi, le chancelier (ÖVP, conservateur)
Wolfgang Schüssel a recommandé un vote pour "une Europe pacifique,
sociale, forte et démocratique" grâce à une Constitution
qui préserve, selon lui, la souveraineté des 25 Etats de l'Union
européenne et accroît les droits individuels et sociaux des
citoyens.
"Un "oui" franc"
Pour le chef des Verts, Alexander Van der Bellen, "c'est un oui franc" car
"il faut choisir entre ce texte et le misérable traité de Nice".
Le chef du SPÖ, Alfred Gusenbauer, a lui aussi jugé "la Constitution
préférable aux traités actuels".
Plusieurs orateurs ont regretté que l'Autriche n'ait pas été
suivie quand elle a proposé dès 2003 une consultation populaire
simultanée dans tous les pays de l'UE.
Même le vice-chancelier Hubert Gorbach (BZÖ, extrême droite,
au pouvoir) s'est démarqué de son chef de parti, l'eurosceptique
Jörg Haider. Il a vanté, "avec bonne conscience, un texte qui
préserve la souveraineté des Etats et donne aux citoyens plus
de possibilités, sécurité et démocratie".
Jörg Haider, qui avait scindé l'extrême droite début
avril en créant le BZÖ, avait ces derniers jours jugé un
référendum "indispensable" afin de ne pas éloigner davantage
les citoyens de l'Union européenne.
Plainte
Il compte porter plainte devant la Cour constitutionnelle, en tant que gouverneur
de la province de Carinthie (sud). Une démarche que fera aussi, l'euro-député
"rebelle" autrichien Hans-Peter Martin (non-inscrit).
Jörg Haider, s'appuyant sur plusieurs juristes, estime que le traité
européen "modifiera fondamentalement" la Constitution nationale, et
exige donc un référendum comme ce fut le cas pour l'entrée
de l'Autriche dans l'UE, fin 1994.
Mais le président de la Cour constitutionnelle, Karl Korinek, a souligné
mardi que depuis longtemps déjà, le droit européen avait
préséance sur le droit national.
Les députés autrichiens avaient choisi, début mars,
la voie parlementaire pour la ratification avec une majorité des deux
tiers.
Point sur les ratification
Les parlements de Lituanie, de Hongrie, de Slovénie, d'Italie et
de Grèce ont déjà approuvé la Constitution. En
Espagne, après un référendum où le "oui" l'a
emporté, les députés ont voté le 28 avril la
ratification, qui doit encore être approuvée par les sénateurs.
Le parlement de Slovaquie devait se prononcer ce mercredi après-midi.
Formellement, la ratification autrichienne sera confirmée par la
chambre haute (Nationalrat) puis promulguée fin mai après signature
du chancelier et du président de la République.
Le journal populaire à grand tirage Kronen Zeitung, qui a lui aussi
mené campagne pour l'organisation d'un référendum, titrait
mercredi avant le vote: "Journée noire pour la démocratie directe".
Le quotidien a fait aussi allusion au référendum français
du 29 mai en écrivant dans un billet: "En France, semble-t-il, on a
davantage idée de la démocratie que dans notre gouvernement
à la Schüssel".
Henrik Uterwedde
: «Pas de Constitution sans la France»
Henrik Uterwedde est directeur adjoint de l'Institut franco-allemand de
Ludwigsburg.
Berlin : de notre correspondant, Pierre Bocev
[11 mai 2005]
Quel a été l'apport de l'Europe pour l'Allemagne ?
Henrik UTERWEDDE. – La réinsertion de l'Allemagne dans la famille
des nations démocratiques et civilisées n'aurait pas été
possible sans la réconciliation franco-allemande et l'intégration
européenne. L'Europe, dans ce sens, a pour nous une valeur quasi existentielle.
L'Allemagne a toujours bénéficié de l'Europe. Economiquement,
par le marché unique. Politiquement, parce que nous avons mis en commun
la gestion de certains de nos problèmes. Je suis persuadé que,
sans l'Europe, la réunification allemande n'aurait pas été
acceptée aussi facilement par nos partenaires.
Bref, pour nous Allemands, l'Europe est l'histoire d'un succès. C'est
peut-être le chancelier Kohl qui a le mieux traduit ce sentiment en
affirmant que «l'Allemagne est notre patrie, mais l'Europe est notre
avenir».
Qu'attendez-vous du traité constitutionnel ?
Il va apporter des améliorations, dans le jeu entre les institutions
et le processus décisionnel en particulier. J'aurais souhaité
qu'il aille plus loin encore, mais l'histoire montre que l'Europe a toujours
progressé comme cela, par petites touches. Il faudra faire mieux la
prochaine fois, mais, dès maintenant, on peut dire que l'Europe politique
en ressort renforcée.
Vu d'Allemagne, que pense-t-on du débat français ?
Ici, nous vous envions un peu la vivacité du débat, par rapport
à l'Allemagne où l'existence d'un consensus de fond l'empêche.
Cela dit, je suis médusé par les arguments des tenants du
non. Ils font une fixation presque obsessionnelle, à gauche de l'échiquier
politique notamment, sur la partie III du texte constitutionnel qu'ils érigent
en preuve du danger d'une Europe néolibérale. Il y a un côté
manichéen et idéologique, une mauvaise foi qui me scandalise.
Je comprends que certains aient peur, mais de là à exploiter
ce sentiment en faisant dire à la Constitution ce qu'elle ne dit pas,
il y a un fossé. Les Allemands sont eux aussi engagés dans des
débats sur la «directive Bolkestein», mais cela n'empêche
pas nos syndicats d'être favorables à la Constitution.
Et si le non devait l'emporter ?
La première conséquence serait paradoxale : Les titres I et
II de la Constitution capoteraient, ceux qui apportent le progrès politique.
Le titre III, celui que les adversaires épinglent, resterait en revanche
virtuellement en vigueur puisqu'il s'agit des politiques communes qui sont
déjà inscrites dans les traités. Ce n'est pas vraiment
ce que le camp du refus peut vouloir, me semble-t-il.
Un non français casserait la dynamique de l'Europe. On ne peut pas
imaginer une Constitution sans la France. Ce ne serait certes pas le cataclysme
final : l'Europe ne tomberait pas dans un trou noir puisque les traités
existants continueraient à s'appliquer. Mais elle prendrait des années
de retard, et je ne suis pas sûr que nous pouvons nous permettre ce
luxe. Quant au couple franco-allemand, il en ressortirait affaibli. Il y aurait,
pour la première fois, un clivage fondamental sur une question vitale.
Le Bundestag vote sur le Constitution européenne
par Philip Blenkinsop
BERLIN (Reuters) - Le Bundestag devrait massivement adopter le texte du
traité constitutionnel européen, mais cet enthousiasme tranche
avec l'inquiétude grandissante de l'opinion publique allemande face
aux orientations prises par l'Union européenne.
Les partisans de la constitution européenne espèrent que son
adoption, jeudi par le Bundestag, et sa ratification le 27 mai par le Bundesrat,
la chambre haute allemande, convaincra une partie des indécis en France,
où le référendum de ratification aura lieu le 29 mai.
Cependant, le vote des députés allemands masque mal le mécontentement
de l'opinion allemande, qui s'est accru depuis l'élargissement de l'UE
à d'anciens pays du bloc communiste, en mai 2004.
"Les inquiétudes des Allemands augmentent face à la hausse
du crime organisé et aux baisses de salaires engendrées par
l'élargissement à l'Est, le tout dans un contexte économique
morose en Allemagne", explique Henrik Uterwedde, directeur adjoint de l'Institut
franco-allemand.
Une majorité des Allemands disent soutenir le traité constitutionnel,
qui vise à faciliter le fonctionnement des institutions dans une Union
élargie.
Mais l'image de l'administration de Bruxelles semble se détériorer
en Allemagne. Les médias abondent d'articles sur des emplois perdus
par des Allemands au profit de travailleurs bon marché venus de l'Est.
Le gouvernement de Gerhard Schröder multiplie lui les accrochages avec
Bruxelles, se faisant l'écho d'une opinion mécontente des dernières
mesures adoptées par l'UE.
Pour 53% des Allemands, l'élargissement du 1er mai 2004 n'a pas été
un succès, contre seulement 38% qui pensent l'inverse, selon un sondage
TNS Infratest publié cette semaine dans l'hebdomadaire Der Spiegel.
Tout comme le président français Jacques Chirac, Schröder
a été pris sous le feu des critiques provoquées par la
directive Bolkestein sur les services, dont beaucoup d'Allemands craignent
qu'elle ne favorise les délocalisations.
En outre, Berlin estime que sa forte contribution au budget de l'UE subventionne
la faiblesse des taxes professionnelles dans les pays d'Europe de l'Est qui
menacent les emplois allemands.
PAS DE REFERENDUM POSSIBLE EN ALLEMAGNE
L'opposition conservatrice allemande a souligné l'inquiétude
suscitée par les candidatures de la Roumanie et de la Bulgarie, qui
font partie des plus pauvres pays d'Europe, et de la Turquie, dont sont originaires
la majorité des immigrés en Allemagne.
Jeudi, vingt conservateurs rebelles, principalement issus de l'Union chrétienne
sociale bavaroise (CSU), devraient voter contre le traité, qui selon
eux donne trop de pouvoirs à Bruxelles et ne fait pas référence
à la chrétienté.
Le gouvernement a souligné à plusieurs reprises que la Loi
fondamentale allemande ne permettait pas l'organisation d'un référendum
de ratification, mais plusieurs acteurs politiques continuent de réclamer
une consultation populaire, notamment les démocrates libéraux,
qui voteront quand même en faveur du texte jeudi.
Historiquement, rappelle Henrik Uterwedde, de l'Institut franco-allemand,
les Allemands ont souvent critiqué les orientations de l'Union, comme
par exemple le passage à l'euro.
"Mais je pense que les Allemands ne confondent pas leur mécontentement
face à certains détails et l'intégration européenne
dans son ensemble, reconnue par nous tous comme un vrai succès. C'est
peut-être ce qui différencie l'Allemagne de la France."
Semaine du jeudi 18
août 2005 - n°2128 - France Nouvel Obs
Si Fabius gagne le congrès du PS...
PS : la scission plutôt que la confusion
«Il faut régler le débat centenaire entre pseudo-marxistes
et vrais réformistes» «Nous devenons de jour en jour insupportables
les uns aux autres. Nous devons nous libérer» «Si Fabius
et Mélenchon l’emportent, il faudra peut-être envisager la création
d’un nouveau parti»
Le Nouvel Observateur. – Dans votre contribution au prochain congrès
socialiste du Mans, vous réclamez une clarification. Un autre mot
pour souhaiter la rupture entre socialistes?
Michel Rocard. – Il faut régler ce débat centenaire entre pseudo-marxistes
et vrais réformistes. Entre les héritiers de Jaurès
et les continuateurs de Guesde, cet idéologue marxiste qui n’avait
sans doute même pas lu «le Capital»… Le PS comprend des
néo-guesdistes, qui croient aux changements décrétés
et aux protestations impuissantes, et des jaurésiens, qui savent qu’on
ne peut avancer que dans le compromis concret. Nous vivons depuis 1905 dans
cette confusion. Elle est devenue intenable depuis l’échec du référendum
européen. Je n’ai pas la moindre indulgence envers la mondialisation
ultralibérale. Je ne m’illusionne pas sur la faiblesse du dollar et
la bulle économique américaine, et encore moins sur la cruauté
sociale que génère le laisser-faire. Je pense qu’une crise
mondiale nous guette. C’est justement pour cela que je suis européen,
parce que l’Europe est le lieu de l’alternative réelle à l’ultralibéralisme.
L’avoir affaiblie est absurde, voire criminel. Des socialistes ont participé
à cette faute, par cynisme, par opportunisme ou en s’illusionnant.
Cette fois, il faut trancher.
N. O. – Trancher comment?
M. Rocard. – Etre clairs dans nos têtes et dans nos textes. Il faut
jeter à la poubelle ce patois marxiste qui fait écran à
la réalité. Nos camarades européens l’ont fait avant
nous, et de manière spectaculaire, flamboyante! Ils ont bien plus
influencé et amendé leur société que nous-mêmes.
En 1932, les sociaux-démocrates suédois, tout juste arrivés
au pouvoir, ont organisé un congrès de crise en constatant
que leur programme nationalisateur et dirigiste était inopérant.
Nos amis allemands ont organisé leur congrès de Bad Godesberg
parce que leurs militants échappés d’Allemagne communiste les
ont convaincus du primat de la liberté sur l’économie administrée.
Felipe Gonzalez, juste après la mort de Franco, a mis en jeu sa carrière
pour convaincre ses camarades qu’une ligne pseudo-marxiste les conduirait
à l’échec.
N. O. – Les socialistes français aussi ont accepté l’économie
de marché…
M. Rocard. – Mais sans en tirer les conséquences. Sans le faire de
manière argumentée, contradictoire, douloureuse, politique.
Au congrès de Valence, en 1981, nous avons théorisé
le «compromis social». Belle formule mais sans lendemain. Le
tournant de la rigueur a été rebaptisé «parenthèse».
Nous n’en sommes jamais vraiment sortis. Nous ne disons pas qui nous sommes:
des sociaux-démocrates européens. Nous sommes du coup incapables
de construire une perspective. C’est le moment de nous affirmer. Mais pour
cela, il faut une volonté. Et un leader qui provoque, porte et argumente
le changement.
N. O. – Qui peut être ce leader?
M. Rocard.– François Hollande, s’il le souhaite. Ou Dominique Strauss-Kahn.
Ils devront s’entendre, se mettre d’accord pour que l’un d’eux mène
la social-démocratie française à l’élection présidentielle.
Peut-être un autre. Nous avons presque deux ans.
N. O. – Lionel Jospin?
M. Rocard.– C’est un ami. Un homme d’une droiture intellectuelle indéniable.
Mais culturellement, ou politiquement, je ne le vois pas assumer l’aggiornamento
idéologique du PS. Il aurait pu le faire quand il était aux
commandes. Sa campagne présidentielle, jugée pas assez socialiste
par certains, péchait surtout par absence d’innovation. Au surplus,
je ne le vois pas en situation. Il a été pardonné par
la quasi-totalité des militants socialistes, mais les électeurs
de gauche lui en veulent encore d’avoir quitté la bataille en 2002.
Son incursion dans le débat référendaire l’a confirmé.
Lui-même a dû le constater.
N. O. – Entre Hollande et Strauss-Kahn, la capacité de conviction,
de pédagogie est-elle également partagée?
M. Rocard. – Non. Mais je ne développerai pas. Les relations interpersonnelles
sont le pire piège qui guette les politiques – particulièrement
quand on évolue dans une démocratie d’opinion, sous l’œil des
médias. Les journalistes aiment les guerres des chefs. Entre sociaux-démocrates,
c’est la dernière chose dont nous ayons besoin. Gagnons ce congrès
du Mans et résolvons notre débat interne. Ce qui est important,
c’est de ne rien céder sur l’essentiel. Nous sommes sociaux-démocrates.
Nous voulons construire en Europe un modèle économique et social
fait de liberté, d’efficacité et de protection. Nous ne pensons
pas que l’on puisse faire des réformes de structure rapides et définitives.
Nous sommes partisans de petites avancées, de petits progrès,
de choses tenables. Tout cela doit être affirmé dans nos textes
de congrès. Le pire serait de rester dans la confusion.
N. O. – La synthèse, voilà l’ennemie?
M. Rocard.– Si la synthèse est une capitulation des guesdistes, pourquoi
pas? Mais je n’y crois pas parce que j’estime mes adversaires. Je crois la
démarche de Fabius profondément opportuniste. Mais Emmanuelli
est un guesdiste sincère. Mélenchon, un intellectuel, presque
un philosophe de la politique. Je ne mets pas leur honnêteté
en doute. Et je ne minimise pas nos désaccords. Quand je lis les tenants
du non à la Constitution européenne, je me rends compte à
quel point des gens comme moi sont un boulet pour eux. Ils pensent que le
choix de l’Europe est un piège qui nous entraîne dans le néolibéralisme
en nous privant de nos leviers de commande. Ils croient au retour de la politique
nationale. Je pense exactement le contraire. Au fond, nous devenons de jour
en jour insupportables les uns aux autres. Nous nous paralysons mutuellement.
Nous devons nous libérer.
N. O. – Vous estimez vos contradicteurs mais vous ne pensez pas pouvoir rester
dans le même parti qu’eux…
M. Rocard. – Au terme du congrès, il y aura une minorité, qui
devra se soumettre ou se démettre. Nous aurions dû sanctionner
ceux qui transgressaient nos décisions collectives lors du référendum.
Ceux qui l’on empêché, y compris chez mes amis, ont commis une
erreur tactique. Dorénavant, il faudra être ferme.
N. O. – Et si Fabius et Mélenchon l’emportent, vous vous soumettrez?
M. Rocard.– Je ne serai pas seul, et les choses bougeront. Ce serait un tremblement
de terre. Les sociaux-démocrates du PS devront parler avec les dirigeants
de l’Internationale et du Parti socialiste européen, voir avec eux
comment s’organiser. Il faudra peut-être envisager la création
d’un nouveau parti. Ce n’est pas de la tactique mais quelque chose d’essentiel:
les enjeux internationaux, l’Europe sont au cœur de notre politique.
N. O. – Un PS qui assumerait son aggiornamento se couperait d’une énorme
partie de la gauche, archéo ou néomarxiste, et farouchement
noniste. Fabius et Mélenchon veulent justement éviter cette
rupture…
M. Rocard.– Le pari de Fabius est un calcul à court terme qui joue
sur la peur de ces autres gauches et exagère leur influence. C’est
la peur du qu’en-dira-t-on gauchiste. Ce qu’il ouvre comme perspective réelle,
c’est de négocier les prochaines municipales avec Besancenot et Buffet.
Nous risquons juste d’y perdre nos ancrages locaux… Le non l’a emporté
parce que les Français voulaient sanctionner Chirac et parce que les
socialistes n’ont pas dessiné une perspective européenne. Soyons
clairs, et les citoyens qui veulent une vraie protection, une politique réelle
nous suivront.
N. O. – Ne sous-estimez-vous pas le poids politique de la gauche antilibérale?
La FSU, SUD, qui exerce une pression constante sur la CGT, la CGT elle-même
plus les 30000 militants d’Attac, ce n’est pas rien…
M. Rocard.– Comment peut-on être intelligent, participer à des
cercles universitaires et créer Attac, ce monument de bêtise
économique et politique? Cela me sidère et me navre. Je vois
évidemment d’où vient cette influence. Elle est liée
au fétichisme marxiste et à l’inculture économique française.
On n’enseigne pas l’économie réelle à nos enfants. Mais
des enseignants adhèrent au fatras d’Attac… Il faut s’affirmer face
à ces simplismes et ne plus les subir.
N. O. – Des élus PS, et non des moindres, se retrouvent dans les thèses
altermondialistes. Ségolène Royal, pourtant pro-oui, va ouvrir
l’université d’été d’Attac à la fin du mois à
Poitiers…
M. Rocard.– Raison de plus pour être clair. S’il s’agit d’être
courtois, évidemment, Ségolène doit parler aux gens
d’Attac. Mais l’important est ce qu’elle dira aux altermondialistes. Si l’on
fait la moindre concession, alors on s’égare et on se suicide. Et
on ne résout pas les problèmes des gens. Quand il y a un conflit
social, gauchistes comme populistes réclament toujours un peu plus,
un peu trop pour être sûrs que ça ne marche pas. Au PS,
Emmanuelli a préféré me casser les reins plutôt
que me laisser affronter Chirac au nom du PS à la présidentielle
de 1995. Vous vous rendez compte, j’aurais peut-être gagné.
Quelle horreur!
N. O. – Mais vous avez fréquenté ces gauchistes, vous avez
mené des combats avec eux… Au moment de la guerre d’Algérie
notamment. Vous étiez alors un minoritaire socialiste, opposé
à la direction de votre parti. Aujourd’hui, d’autres socialistes,
à leur tour alliés à l’extrême-gauche, vous reprochent
de vous soumettre à la mondialisation libérale. Etes-vous passé
du côté des capitulards?
M. Rocard. – C’est une accusation aussi grave qu’infondée. La différence
entre les gauchistes et les sociaux-démocrates est simple: nous, sociaux-démocrates,
savons de quoi nous parlons. Dominique Strauss-Kahn, Pascal Lamy ou moi-même,
nous connaissons la mondialisation. Nous savons ses ressorts, ses pièges,
ses faiblesses, et nous savons comment l’amender, la faire évoluer.
Ça a toujours été le cas: ce sont les sociaux-démocrates
qui ont humanisé le capitalisme au temps des Trente Glorieuses – et
qui ont, ce faisant, stabilisé l’économie mondiale. A l’époque
de la guerre d’Algérie, la différence était la même.
Les rapports sur la répression ou sur la torture venaient de nos rangs.
Nous savions ce qu’était cette guerre. Les gauchistes qui nous accompagnaient
fantasmaient sur la révolution mondiale qui allait naître des
peuples colonisés. Nous étions simplement dans un combat juste.
Aujourd’hui comme hier, nous combattons en connaissance de cause.
Claude Askolovitch
Religion
Pour les Allemands, une fierté en pointillés
Par méfiance du nationalisme, les compatriotes du pape ont minimisé
l'importance de sa visite.
Par Odile BENYAHIA-KOUIDER
lundi 22 août 2005 (Liberation - 06:00)
Berlin, de notre correspondante
Pareille épreuve ne pouvait venir que de Dieu lui-même. Quand
le Vatican a annoncé que les Journées mondiales de la jeunesse
de 2005 se tiendraient à Cologne, Jean Paul II était encore
vivant. Il allait alors de soi que le pape polonais, l'homme qui avait tant
contribué à la chute du Mur, serait accueilli comme un héros
par les Allemands. Mais qu'allait-il en être pour Benoît XVI,
pape allemand, conservateur et pas très «sexy», qui a
vécu sa jeunesse sous le IIIe Reich ? «Je n'aurais jamais osé
choisir cette destination de mon propre chef», a avoué le pape
avant son voyage à Cologne. Une manière de reconnaître
que les Allemands restent prisonniers de leur passé. Pourtant, ces
dernières années, la classe politique n'a pas ménagé
ses efforts pour que l'Allemagne redevienne une nation à part entière.
La visite de Benoît XVI a donné à son pays natal une
considération internationale qui dépasse ses performances économiques
ou footballistiques.
Deux minutes de retard. Ni les médias, ni la société
civile allemande n'ont pour autant voulu parler de «retour triomphal»
du pape chez lui. Même le quotidien populaire Bild, qui avait titré
le 20 avril dernier «Nous sommes pape!» pour annoncer l'élection
du cardinal Jozef Ratzinger au trône de saint Pierre, est resté
très en retrait ces derniers jours. Le pape n'a même pas fait
la une de son édition dominicale. Vendredi, le quotidien du groupe
Springer s'était même permis d'ironiser avec un «Alléluia
! Le pape s'est libéré !». Idem sur le petit écran:
«Notre pape est devenu très italien. Il a deux minutes de retard»,
a osé un journaliste de l'ARD, la première chaîne publique,
lors de la retransmission de l'arrivée de Benoît XVI à
l'aéroport de Cologne. De nombreux Allemands refusent de parler de
la nationalité du pape, estimant qu'elle n'a «aucune importance».
L'hebdomadaire Die Zeit a résumé cette ambivalence en soulignant
que le pape était «chez lui, mais pas à la maison».
Ce manque d'enthousiasme affiché est d'abord lié au fait que
l'Allemagne, contrairement à l'Italie et à la France, est dominée
à parts égales par les catholiques et les protestants (26 millions
de fidèles pour chaque confession). En outre, en dehors de la très
conservatrice Bavière, les catholiques allemands sont plutôt
libéraux, et trouvent leur nouveau pape trop dogmatique. A Cologne,
Benoît XVI a pourtant réussi à sortir de son image de
Grand Inquisiteur et à se montrer sous un jour plus riant. Il s'est
aussi efforcé d'éviter toute gestuelle qui aurait pu être
interprétée comme «nationaliste». Il n'a par exemple
pas embrassé le sol allemand en y débarquant. Il a participé
au devoir de mémoire que sa nationalité lui impose en étant
le premier pape à visiter une synagogue en Allemagne (lire Libération
des 20-21 août). Cela atténuera sans doute les critiques à
son encontre.
Mais quoi qu'en disent les Allemands, sa visite devrait aussi donner une
nouvelle dimension à l'Allemagne. Contrairement à de nombreux
citoyens nés après la guerre, Horst Köhler, le président
de la République fédérale, n'a pas hésité
à employer, en évoquant la visite papale, le terme de «fierté»,
quasiment banni du vocabulaire depuis 1945. «Je suis fier que l'un
d'entre nous soit devenu pape», a-t-il proclamé. Son appartenance
au parti chrétien-démocrate (CDU) y est sans doute pour quelque
chose. Mais pas seulement. Lors de son investiture, Köhler avait terminé
son discours par un tonitruant : «J'aime l'Allemagne !» Il fait
partie de ceux qui n'excluent pas à terme qu'un secrétaire
général de l'ONU puisse être allemand.
Bataille diplomatique. De