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Le Festival d'Avignon 2004 met la scène allemande à l'honneur

Année allemande en Avignon : le célèbre Festival de théâtre, qui inaugure une nouvelle ère sous la houlette de deux nouveaux directeurs, consacre pas moins du tiers de son programme aux productions théâtrales d'Outre-Rhin. Le jeune directeur de la Schaubühne de Berlin, Thomas Ostermeier, est le premier co-intendant invité par le Festival.

De forts accents germaniques résonneront au 58ème Festival d'Avignon du 3 au 27 juillet. Le rendez-vous majeur de la création théâtrale consacre cette année près du tiers de son programme aux productions théâtrales et artistiques d'Outre-Rhin, avec pas moins de dix représentations en langue allemande sur 33 au total. Pour leur première année à la tête du Festival, les nouveaux directeurs, Hortense Archambault et Vincent Baudriller ont choisi d'associer à la programmation l'une des figures de la scène théâtrale allemande, le jeune metteur en scène berlinois, et actuel directeur de la célèbre Schaubühne à Berlin, Thomas Ostermeier.

T. Ostermeier : " Woyzeck " en langue allemande dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes

Sous sa houlette se déploiera en Avignon tout un pan de la scène berlinoise. La Schaubühne présente à elle seule cinq spectacles, dont quatre mises en scène de Thomas Ostermeier, la plus attendue étant sans doute celle de " Woyzeck ", la pièce de Georg Büchner. Le metteur en scène en reconstitue le texte fragmentaire et visionnaire, en transplantant le jeune paria en quête d'humanité, tourmenté par l'arbitraire d'un chef de bande, la folie d'un médecin et la trahison amoureuse, dans l'univers des banlieues d'Europe. La pièce sera représentée en langue allemande, avec surtitres, dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes. Une première.

En termes de programme, les choix de Thomas Ostermeier offrent un vaste panorama mélangeant les genres, les textes modernes et les créations contemporaines, les auteurs reconnus et ceux qui ne trouvent que plus rarement leur place sur les planches. Sa mise en scène de " La maison de poupée ", d'Henrik Ibsen, qui a rencontré un très large succès l'année dernière à Berlin, côtoie ainsi " Disco Pigs ", une pièce d'Enda Walsh dans laquelle deux adolescents font exploser la rage et les rêves de leurs dix-sept ans dans un corps à corps détonnant, face à face avec le public, de même que la première française de " Concert à la carte ", de Franz Xaver Kroetz. Cet hommage aux femmes abandonnées par nos sociétés, incarnées une fois encore par l'actrice Anne Tismer, est l'une des déclinaisons du travail actuel de Thomas Ostermeier autour des personnages féminins, tel qu'il s'exprime dans " La maison de poupée ", ou plus récemment, dans sa mise en scène remarquée de " Lulu ", de Frank Wedekind, à Berlin.

F. Castorf : " Cocaïne "

A côté du directeur de la Schaubühne, d'autres artistes de premier plan viendront témoigner en Avignon de la créativité et de la vitalité de la scène de langue allemande. Le subversif Frank Castorf, une autre personnalité de la scène berlinoise, à la tête de la Volksbühne, présente en Avignon sa nouvelle création " Cocaïne ", d'après le roman de l'Italien Pitigrilli. Fidèle à son approche si caractéristique qui interroge la contradiction entre la parole et la présence physique des acteurs, et qui n'hésite pas à introduire la vidéo pour souligner le décalage entre le texte et l'image, Castorf nous entraîne dans l'odyssée chaotique d'un toxicomane perdu dans les délices et les délires de l'addiction.

C. Marthaler se joue avec humour des stratégies d'entreprises

Dans une veine plus caustique et musicale, Christoph Marthaler, une autre pilier de la Volksbühne qui dirige depuis 2000 le Schauspielhaus de Zürich, présente, pour la première fois en France, " Grounding, une variante de l'espoir ", une comédie sur les stratégies d'entreprise. Le metteur en scène suisse met volontiers en scène des personnages mélancoliques, dépassés par le quotidien, avec un humour empli de tendresse. Ses créations utilisent souvent la musique. Bien accueilli au théâtre des Amandiers à la fin de l'année dernière avec une pièce inspirée des Lieder de Schubert, " Die schöne Müllerin " (" La Belle Meunière "), il est aussi célèbre pour sa mise en scène d'un requiem sur la RDA intitulé " Murx der Europäer ", à l'affiche de la Volksbühne depuis 1993.

Avec René Pollesch, de nouveaux metteurs en scène font aussi leur apparition en Avignon. Le directeur artistique de la Volksbühne a travaillé avec Heiner Müller, George Tabori, John Jesurun, et a suivi les séminaires d'Harold Pinter et de Caryl Churchill au Royal Court Theatre de Londres. Avec " Pablo au prisunic ", il réjouira les festivaliers des tribulations improbables, délirantes et hilarantes du personnel d'une supérette allemande.

Sasha Waltz, Schubert et la danse

Deux femmes incarneront, pour leur part, la danse allemande contemporaine. La chorégraphe Sasha Waltz, co-directrice de la Schaubühne, était déjà présente en Avignon il y a deux ans. Elle fera son retour sur les accords romantiques des " Impromptus " de Franz Schubert, dans une représentation toute en spontanéité. Célèbre pour sa réflexion sur la place du corps sur la scène de théâtre, amorcée avec sa trilogie " Travelogue I, II, et III ", elle met ici en scène le couple amoureux. De son côté, Constanza Macras est une jeune chorégraphe berlinoise d'origine argentine, inventive, déroutante, et légère. La création inédite qu'elle présente en Avignon, " Back to the present ", aborde la mémoire intime et explore l'espace des possibles offert par un présent apparemment sans histoire.

Un artiste engagé et de son temps pour ouvrir le Festival à l'Europe

En conviant tous ces artistes, le Festival créé voilà plus d'un demi-siècle par Jean Vilar témoigne de son intention d'intégrer tous les horizons, de se nourrir des expériences étrangères en nouant le dialogue, et de s'imposer encore davantage comme le lieu de l'avant-garde et de la création en France et en Europe. " L'espace du Festival d'Avignon, c'est tout de même l'Europe : elle reste à découvrir ", affirmaient Hortense Archambault et Vincent Baudriller dans un entretien en mai dernier. Thomas Ostermeier, en tant que co-intentant du Festival, à la fois artiste " associé et complice " selon les termes des deux nouveaux directeurs, ne fait qu'inaugurer une pratique qui se prolongera au cours des trois éditions suivantes avec des artistes d'autres pays.

Aujourd'hui 'gé de 35 ans, Thomas Ostermeier avait déjà fait impression lors de l'édition de 1999, avec la pièce de Bertolt Brecht " Homme pour homme ". Sa conception du théâtre se marie parfaitement avec la vocation du Festival à rassembler à la fois toute une profession et tous les publics : " Il faut réveiller le corps de l'animal fantastique qu'est le théâtre par des mises en scènes étonnantes, capables d'entrer dans l'intimité sociale de chaque individu, écrit-il. Car le théâtre que nous aimons consiste à réunir, alors que le monde d'aujourd'hui - où s'opposent riches et pauvres, est et ouest, nord et sud, etc. - conduit à séparer ".

Le choix de Thomas Ostermeier et du théâtre allemand, inscrit sur la feuille de route adoptée en conseil des ministres franco-allemand, n'est pas le fruit du hasard. " Ce Festival, inventé dans une grande complicité franco-allemande, est pour nous un signe fort d'une Europe culturelle possible, réconciliée, construite sur la mémoire de son histoire et capable d'envisager l'avenir ", écrivent Hortense Archambault et Vincent Baudriller dans un édito, sur le site officiel du Festival. De Thomas Ostermeier, ils louent le travail créatif et engagé. " Thomas Ostermeier est l'une des voix les plus originales du théâtre allemand et de la scène contemporaine. Jeune héritier de la " vieille Europe ", il donne vie à un théâtre engagé dans la réalité sociale, civique et politique. Il ne cesse de visiter les auteurs de son temps, de transposer les auteurs du passé au sein de notre quotidienneté et pratique avec ses acteurs le théâtre d'ensemble, de troupe, avec une énergie et un sens de la fête théâtrale exceptionnel ".


Sur invitation du Ministre de la culture et de la communication, M. Donnedieu de Vabres, l'ouverture du programme allemand se fera en présence du Plénipotentiaire pour les questions culturelles dans le cadre du traité franco-allemand de coopération, M. Peter Müller, Ministre-président de la Sarre, et de la Ministre déléguée auprès du Chancelier fédéral en charge de la culture et des médias, Mme Christina Weiss.



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