Une nouvelle croissance pour la France  ?

LE MONDE | 10.11.04 | 14h47
L'écart entre la France et les Etats-Unis ne cesse de se creuser. La productivité du travail français, qui mesure la richesse produite par personne employée, accumule un retard annuel de 1,5 % par rapport aux niveaux américains depuis le milieu des années 1990.

C'est un chiffre considérable.

Si un tel différentiel devait se perpétuer au cours des cinquante prochaines années, la France deviendrait deux fois plus pauvre qu'elle ne l'est aujourd'hui par rapport aux Etats-Unis. Compte tenu du fait qu'elle est déjà, aujourd'hui, un tiers plus pauvre, les Français seraient, à ce rythme, trois fois plus pauvres que les Américains en 2050 !

On est ici au coeur des cris d'alarme sur le "déclin français" lancés l'an passé par Nicolas Baverez dans son ouvrage La France qui tombe (Perrin) et relancés cet automne par Michel Camdessus dans un rapport intitulé "Le sursaut". Pour éviter une nouvelle querelle entre les tenants du "déclin" et ceux du "progrès", le préalable est de distinguer clairement ce qui relève de choix collectifs pleinement assumés par la société française, des dysfonctionnements subis et appelant à réforme.

A quoi tient le déficit de croissance de la productivité du travail ?

Une étude publiée par Gilbert Cette pour le Conseil d'analyse économique est extrêmement instructive (" Productivité et croissance", corédigée avec Patrick Artus). Selon l'auteur, 40 % environ du différentiel proviennent de la moindre utilisation par la France des nouvelles technologies de l'information et de la communication, 40 % proviennent de la réduction de la durée du travail et 20 % tiennent à la qualité du travail ou de son organisation.

Le premier terme est lié aux nouvelles technologies. Les dépenses américaines d'informatique sont environ deux fois supérieures aux nôtres. S'il s'agissait d'un simple retard d'adaptation au changement, on comprendrait mal pourquoi le handicap français ne cesse de croître depuis vingt ans.

L'informatisation de la société n'est pas spécialement nouvelle, elle donnait déjà son titre à un rapport célèbre de Simon Nora et Alain Minc publié en 1979. Que la France soit pénalisée par le fait qu'elle doive importer l'essentiel de ses technologies n'est pas davantage un argument recevable. L'Australie, par exemple, est dans la même situation et ne souffre nullement de ce handicap.

Faut-il imputer ce retard aux rigidités de notre appareil productif ? Bon nombre d'études américaines démontrent que l'entrée de nouvelles firmes contribue pour beaucoup à la diffusion des nouvelles technologies. En France, ce sont bien les secteurs les plus protégés de la concurrence, le commerce par exemple, qui sont ceux où la productivité est la plus faible.

On tient ici, certainement, un élément important du diagnostic : les barrières à l'entrée sur le marché des biens. Une explication plus simple est pourtant également disponible.

Dans une étude réalisée pour le Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii), Gilbert Cette et Pierre-Alexandre Noual ont comparé la réponse des utilisateurs français et américains aux baisses de prix des produits informatiques. Ils montrent un parallélisme parfait entre les deux pays. Lorsque le prix de l'informatique baisse, les Français ne sont pas moins prompts que les Américains à accroître l'utilisation qu'ils en font.

C'est donc du côté des coûts informatiques que se situe le problème, du moins au cours de la période passée. Le retard français, en d'autres termes, a plus à voir avec le marché des télécommunications qu'avec les rigidités supposées de son appareil productif.

Le deuxième terme essentiel qui explique l'écart entre la productivité des travailleurs français et américains tient au nombre d'heures travaillées. L'effet des 35 heures joue un rôle important, mais non primordial. En 1970, les salariés français à temps plein travaillaient en moyenne 45,9 heures. Ils travaillaient 39,5 heures à la fin des années 1990.

Après le passage aux 35 heures, le chiffre est descendu à 38,3 heures en moyenne. Reprenant la comparaison entre la France et les Etats-Unis, Olivier Blanchard concluait une étude publiée par l'association En temps réel par l'idée d'une "préférence française pour le loisir".

Dans la mesure où ces évolutions sont, pour l'essentiel, antérieures aux 35 heures et concernent les travailleurs à temps plein (l'influence du temps partiel étant ici hors du décompte), il est difficile de résister à la conclusion selon laquelle les Français ont bien choisi de partir davantage en vacances. On peut le regretter pour telle raison morale ou culturelle, mais non pas l'imputer à un dysfonctionnement de l'économie à proprement parler.

Reste le dernier terme de l'équation de croissance, celui qui correspond à la qualité ou à l'organisation du travail et mesure la capacité d'un pays à exploiter au mieux son potentiel productif. Il contribue à expliquer un déficit de croissance de 0,3 % par an, ce qui n'est pas négligeable, mais n'est pas le facteur principal. Or, c'est a priori ce terme qui est censé mesurer le dysfonctionnement éventuel de notre appareil productif.

Ce tableau change la perspective que l'on peut avoir du déclin français. Les Français ne vont pas indéfiniment accroître leurs vacances. Et pourvu que l'Agence de régulation des télécommunications (ART) veille au grain, l'usage d'Internet devrait s'accroître aussi. Le "sursaut" de la productivité est donc prévisible.

MESURES CHOCS

Ce diagnostic sur la productivité des travailleurs laisse par construction la question essentielle dans l'ombre : le taux d'emploi de la société française. Rapporté à la population réputée en âge de travailler, le taux d'emploi français est de 10 points inférieur au niveau américain : 61 % des Français en âge de le faire travaillent, contre 71 % des Américains, contribuant selon les estimations offertes à réduire de 8 % le PIB français par rapport au niveau américain.

Quel en est le frein ? L'épisode de la deuxième moitié des années 1990 est éclairant. L'emploi français a crû à un rythme inégalé dans l'histoire du XXe siècle. Si le principal facteur de blocage avait été un marché de l'emploi défectueux, rigide, on aurait observé des difficultés à l'embauche, de l'inflation salariale, un déficit de la balance des paiements, comme ce fut le cas dans les années 1970 ou au début des années 1980. Or on n'a assisté à rien de tout cela.

Ce qui a cassé la dynamique de l'emploi, c'est la hausse du prix du pétrole et des taux d'intérêt américains, bref des causes externes et non pas internes. Le fait que la résorption du chômage dépende de la conjoncture internationale n'est pas forcément réjouissant. Du moins faut-il ne pas se méprendre sur la nature des contraintes. Outre ses effets sur le PIB, le principal problème du chômage français tient à son profil. Ce sont les jeunes et les vieux qui en subissent les effets néfastes. Pour les 25-50 ans, à l'inverse, on n'observe rigoureusement aucune différence de taux d'emploi entre la France et les Etats-Unis, tant pour les hommes que pour les femmes.

Ce constat a donné lieu à une autre analyse d'Olivier Blanchard et Jean Tirole pour le Conseil d'analyse économique ("Protection de l'emploi et procédures de licenciement"), dont les principales conclusions sont reprises par le rapport Camdessus.

Celui-ci propose d'autoriser les seniors qui le désirent à cumuler, sans aucune restriction, retraites et revenu d'activité. Pour créer un marché de l'emploi plus inclusif des jeunes, il propose de supprimer le CDD et de revenir à un système de contrat unique, un CDI au bout de la période d'essai, accompagné de coûts de licenciements qui montent graduellement en charge. Ce sont certes deux mesures chocs, mais qui méritent un vrai débat, "bipartisan", le diagnostic de base étant lui-même indiscutable.

Nul ne devrait être besoin de sonner le tocsin du déclin pour engager ce débat. Les chiffres appellent à plus de modération. Les Français, quant à eux, ne supportent plus qu'on leur explique qu'ils doivent de toute urgence se réformer sous peine de disparaître.

Les analyses qui donnent à penser que la France en est toujours au degré zéro de la réforme, qu'elle n'a encore rien fait qui la fasse entrer dans le monde moderne, bourdonnent aux oreilles des Français, qui ont l'impression rigoureusement inverse d'avoir déjà beaucoup donné, que ce soit en matière d'organisation du travail ou de flexibilité. Au-delà du diagnostic, c'est bien une autre pédagogie du dialogue social qui reste à inventer.

Daniel Cohen pour Le Monde

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.11.04