Le chancelier Gerhard Schröder exprime "la honte" de l'Allemagne aux victimes et survivants de la Shoah

LE MONDE | 26.01.05 | 14h15  .  MIS A JOUR LE 26.01.05 | 15h55

Aux Nations unies, Berlin réitère la reconnaissance d'une responsabilité allemande particulière envers la sécurité d'Israël, "principe non négociable" de sa politique extérieure.

DEVOIR DE MEMOIRE
A écouter : Le discours de Gerhard Schröder à Berlin, le 25 janvier
Berlin de notre correspondant

Au fond de la scène, une photo géante représentait l'allée centrale du camp d'Auschwitz-Birkenau, celle qui séparait, alignées au cordeau, les baraques dans lesquelles croupissaient les déportés ayant échappé à la "sélection" et à la chambre à gaz.

C'est devant cette photo que, mardi 25 janvier, Gerhard Schröder, visiblement bouleversé, a commémoré le 60e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz, dans un théâtre du centre de Berlin, non loin de l'endroit où se dressera bientôt le monument à la mémoire des juifs assassinés d'Europe. Ministres, présidents d'associations et personnalités de divers horizons y entouraient une poignée de survivants.

"Le discours politique manque devant l'absurdité et l'horreur de ces millions de crimes", a déclaré le chancelier, soulignant la difficulté à rendre compte par les mots d'un tel événement. "Soixante ans après la libération d'Auschwitz par l'armée rouge, je veux ici, représentant d'une Allemagne démocratique, dire ma honte aux assassinés comme à ceux qui ont échappé à l'enfer des camps, a-t-il ajouté, juifs, gitans, homosexuels, opposants politiques, prisonniers de guerre et résistants de toute l'Europe exterminés avec une perfection froide et industrielle, ou asservis jusqu'à la mort."

Au-delà de l'émotion, le message du chancelier avait plusieurs objectifs : souligner, une fois de plus, le lien particulier que l'Allemagne, pour toujours marquée par la Shoah, veut aujourd'hui tisser avec sa communauté juive, "la troisième plus importante d'Europe" ; témoigner de sa volonté - "tâche commune à tous les démocrates" - de lutter contre les néonazis, le négationnisme et l'antisémitisme "dont on ne peut nier qu'il persiste".

L'émotion provoquée par le refus des élus d'extrême droite du Parlement du land de Saxe de s'associer à l'hommage rendu aux victimes des camps rendait cette dernière préoccupation très actuelle. Depuis, cependant, tous les partis politiques, communistes exceptés, s'accordent à dire que l'interdiction du NPD, le parti néonazi à l'origine du scandale, ne sera guère facile. Une tentative précédente avait piteusement échoué lorsque, en mars 2003, la Cour constitutionnelle avait annulé la lourde procédure d'interdiction au motif qu'elle se fondait sur des témoignages fournis par des agents gouvernementaux infiltrés ou manipulés. Profitant du désarroi et des déceptions nées de la politique sociale gouvernementale dans l'ancienne Allemagne de l'Est, le NPD a entre-temps réussi à entrer au Landtag de Saxe, recueillant 9,2 % des suffrages et douze députés.

Président du Congrès juif mondial, le rabbin Israël Singer s'est pour sa part indigné d'une certaine banalisation de l'antisémitisme en évoquant le discours négationniste, les difficultés des enseignants à être entendus de leurs élèves lorsqu'ils enseignent l'histoire de la Shoah, et l'indifférence aux épreuves subies que manifestent, parfois, "les familles les plus éminentes". L'allusion visait le prince Harry d'Angleterre qui a récemment défrayé la chronique en se produisant dans une soirée déguisé en soldat nazi, brassard à croix gammée au bras.

Dans son discours devant les Nations unies, lors de la cérémonie en mémoire des camps, lundi, le ministre allemand des affaires étrangères, Joschka Fischer, a repris les thèmes de la nouvelle identité allemande après la Shoah, comme celui de la responsabilité allemande particulière face à l'Etat d'Israël. "Le crime barbare - du génocide - fera pour toujours partie de l'histoire allemande, a déclaré le ministre (...) Profondément imprégnée de sa responsabilité historique et morale face à Auschwitz, l'Allemagne nouvelle et démocratique (...) a une responsabilité particulière à l'égard de l'Etat d'Israël. Son droit à l'existence comme la sécurité de ses citoyens constitueront toujours un principe non négociable de la politique extérieure allemande. Israël peut y compter."

Georges Marion

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 27.01.05


Jacques Chirac évoque la "conscience d'une faute" pour la France
LEMONDE.FR | 27.01.05 | 15h26
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Le président français a déclaré, jeudi à Auschwitz, que le souvenir des déportés juifs était pour la France "plus qu'une douleur", "la conscience d'une faute" et "une exigence de responsabilité".
Jacques Chirac évoque "la conscience d'une faute" pour la France. Le président français a déclaré, jeudi à Auschwitz, que le souvenir des déportés juifs était pour la France "plus qu'une douleur", "la conscience d'une faute" et "une exigence de responsabilité". 
M. Chirac a affirmé vouloir "exprimer devant l'Histoire" une triple volonté : "volonté de témoigner et de transmettre, volonté d'honorer, volonté d'agir". Il a souligné "le devoir des peuples qui refusent qu'à la trahison des valeurs de l'homme s'ajoute l'outrage de l'oubli".
Le chef de l'Etat français a inauguré la nouvelle exposition du Pavillon français, installé, a-t-il rappelé, dans le "bloc 20, lieu du sinistre hôpital du camp".
L'exposition "traduit la réalité de la déportation" à travers des destinées individuelles, et "honore la mémoire de tous les déportés morts tragiquement dans cette enceinte de souffrance et d'extermination", a-t-il dit. Des "destins, a-t-il ajouté, auxquels je veux rendre l'hommage de la nation".
M. Chirac était notamment accompagné de Simone Veil, ancienne ministre et présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, elle-même déportée à Auschwitz.

Moshe Katsav reproche aux Alliés de ne pas avoir empêché l'Holocauste. Le président israélien, Moshe Katsav, a reproché jeudi aux Alliés de la seconde guerre mondiale d'avoir laissé faire l'Holocauste. "Les Alliés n'ont rien fait pour arrêter les chambres à gaz et les fours crématoires", a déclaré M. Katsav devant quatre cents responsables de différents pays, des survivants d'Auschwitz et leurs libérateurs de l'Armée rouge.
"Il était possible de sauver des vies. Il y avait des milliers de bombardements, y compris aux alentours d'Auschwitz-Birkenau, mais personne n'a pensé à bombarder le camp ou les voies ferrées par lesquelles arrivaient des transports" de prisonniers destinés à l'extermination, a déploré M. Katsav.
"Aujourd'hui, soixante ans après, nous avons toujours du mal à comprendre pourquoi au XXe siècle le monde a pu garder le silence sur l'Holocauste", s'est-il interrogé.
Le chef de l'Etat israélien a lancé un appel à l'Union européenne à s'opposer à toute forme de racisme.
"J'en appelle à l'Union européenne : empêchez que le nazisme germe dans les esprits de jeunes Européens. (...) J'appelle la jeunesse du monde entier à entretenir un dialogue entre jeunes de tous les pays, pour protester contre le racisme et la xénophobie", a-t-il lancé.
"Nous avons peur du négationnisme de l'Holocauste, nous avons peur d'une compréhension déformée de l'Histoire dans les esprits des jeunes", s'est inquiété M. Katsav.

Viktor Iouchtchenko : plus jamais d'antisémitisme en Ukraine. Le président ukrainien, Viktor Iouchtchenko, a pris la parole à la place de son homologue russe, Vladimir Poutine, absent à cause du mauvais temps. Il a promis de faire en sorte qu'il n'y ait plus jamais d'antisémitisme dans son pays.
"En tant que président, je ferai en sorte qu'il n'y ait plus jamais en Ukraine d'antisémitisme, de xénophobie et de haine entre les gens", a dit M. Iouchtchenko, après avoir évoqué avec émotion le souvenir de son père, ancien prisonnier d'Auschwitz, qui avait survécu à sa détention en 1944.
"Je vous promets qu'il n'y aura plus jamais de question juive dans mon pays, en Ukraine, je le jure", a dit M. Iouchtchenko, après avoir déclaré que la "révolution orange" ukrainienne avait pour but de "défendre les valeurs humaines sacrées".
Il a indiqué être allé à Auschwitz avec ses enfants. "Je pense que j'y irai aussi avec mes petits-enfants", a-t-il ajouté. Enfin, M. Iouchtchenko a souhaité que la mémoire de l'Holocauste donne aux nouvelles générations "force, puissance et sagesse" pour éviter sa répétition. "Les portes de l'enfer sont fermées", a-t-il lancé.

M. Poutine évoque le racisme dans son pays aujourd'hui. Le président russe, dont le voyage en Pologne a été retardé de près de vingt heures par le mauvais temps, est arrivé au Théâtre Slowacki de Cracovie quelques minutes après la fin du discours de M. Iouchtchenko, pour s'adresser à son tour à l'audience.
Vladimir Poutine a appelé l'humanité à méditer "la terrible leçon" de l'Holocauste, tout en mettant en garde contre la présence aujourd'hui encore de germes de racisme et de xénophobie, y compris en Russie.
"Même en Russie, qui a fait plus que d'autres pour sauver les autres nations, même chez nous, on voit des manifestations de cette maladie, et j'en ai honte moi aussi", a déclaré M. Poutine.
"Je dois dire que la Russie combattra toujours ces phénomènes, et je dois dire devant ce forum que la civilisation se trouve confrontée aussi à d'autres défis, tel le terrorisme, qui lui aussi méprise la vie humaine", a poursuivi M. Poutine, avant de lancer un appel à l'unité de la communauté mondiale.
"Les terroristes, comme les nazis, exterminent les gens. Je suis convaincu que notre civilisation peut être préservée en s'unissant contre l'ennemi commun. Comme au XXe siècle, il faut s'unir pour préserver l'humanité", a encore dit le président russe.

Avec AFP


Témoigner, transmettre, honorer, agir, par Jacques Chirac
LE MONDE | 27.01.05 | 14h41  •  MIS A JOUR LE 27.01.05 | 16h38


Nous publions le texte du discours que devait prononcer le chef de l'Etat, jeudi 27 janvier à Auschwitz (Pologne), à l'occasion de l'inauguration de la nouvelle exposition du pavillon français du musée-mémorial d'Auschwitz-Birkenau.
Quand, le 27 janvier 1945, voici soixante ans, les soldats de l'Armée rouge pénètrent dans Auschwitz et Birkenau, que reste-t-il de ces millions d'hommes, de femmes et d'enfants, de ces millions de vies brisées par la Shoah ? Que reste-t-il de ces familles, de ces destinées, de cette humanité anéanties dans la nuit des camps ?

Par notre présence, par cette exposition, par la cérémonie internationale de cet après-midi, nous attestons qu'il reste la mémoire de chacune de ces vies dignes du plus profond des respects.  Le souvenir de leur humanité qui nous hante. Le témoignage de leur existence martyrisée qui nous oblige. Soixante ans après, Auschwitz et Birkenau demeurent, dans l'histoire des hommes, comme une immense et terrible déchirure.

Ici, des abîmes inconnus se sont révélés. La folie criminelle nazie est venue mettre en question l'essence même de l'humanité. Ici, un appareil d'Etat a conduit une entreprise d'extermination, scientifique, systématique et méthodique, qui ne souffre aucune comparaison. Extermination de tout un peuple, sur tout un continent.

Le mal s'est incarné en ces lieux, déchirant nos cœurs et brûlant nos consciences pour l'éternité. Aujourd'hui, dans le silence et l'émotion, nous sommes venus nous recueillir et nous incliner devant toutes les victimes des camps de la mort.

Au-delà des mots toujours trop faibles, nous sommes venus exprimer devant l'Histoire notre volonté. Volonté de témoigner et de transmettre. Volonté d'honorer. Volonté d'agir. Témoigner est une exigence pour toutes celles et tous ceux qui ont survécu à l'indicible.

C'est cette exigence qui vous amène ici ce matin. Et nous mesurons le prix de votre présence et le courage avec lequel vous êtes venus combattre le temps qui fuit et qui efface. Grâce à vous, les jeunes générations entendent la voix de la vérité. Vous obligez les hommes à penser l'impensable. Vous transmettez le flambeau de la mémoire. Merci à vous en particulier, chère Simone Veil. Merci à vous, cher Henry Bulawko. A travers vous, c'est à tous les témoins de l'inimaginable que je veux dire notre admiration et la reconnaissance de la France.

Je veux aussi exprimer ma gratitude aux nombreuses et éminentes personnalités qui ont œuvré à la conception et à la réalisation de la nouvelle exposition du pavillon français. Merci de vous être tant donnés pour cette contribution essentielle au service de la vérité. Merci également aux autorités polonaises, dont le concours aura permis le bon aboutissement de cette indispensable œuvre de mémoire.

Pour traduire la réalité de la déportation, vous avez choisi de montrer la tragédie au travers de destinées individuelles. Dans ce "block 20", lieu du sinistre hôpital du camp, vous avez retenu des vies qui, pour être singulières, n'en sont que plus représentatives.

Avec la figure emblématique de Pierre Masse, voici que surgissent ces juifs "fous de la République". Lorrain, avocat, combattant de la Grande Guerre, parlementaire, ministre, il écrit, avant de mourir gazé à son arrivée : "Je finirai en soldat de la France et du droit que j'ai toujours été."

Avec Georgy Halpern, c'est le drame insupportable des enfants. Fuyant l'Autriche, ses parents croient trouver refuge en France. Dans la maison d'Izieu, il est arrêté. Georgy meurt gazé à son arrivée à Auschwitz le 18 avril 1944. Il a 9 ans.

Avec Jean Lemberger s'incarne cette génération de militants pour qui le Parti communiste fut plus qu'un engagement, le choix d'une vie. Juif originaire de Pologne, il est arrêté à Paris en 1941, un an avant la terrible rafle du Vél'd'Hiv. Libéré, repris par des policiers français pour ses activités résistantes, déporté à Auschwitz puis Flossenbürg, il sera libéré par les Américains.

Avec Charlotte Delbo et les femmes du convoi du 24 janvier 1943, ce sont les militantes et les patriotes. Elles entrent dans Auschwitz en chantant La Marseillaise... De ces 230 héroïnes, seules 49 survivront.

Enfin, Sarah et Hersch Beznos, avec leurs enfants et leurs petits-enfants : une famille décimée, parmi tant et tant d'autres. Ils font partie du convoi n° 49 du 2 mars 1943, où se trouvent plusieurs vieillards de plus de 90 ans... Leur destin, pour le seul fait d'être juifs, c'est l'extermination, la Shoah, ce crime absolu contre l'humanité.

Honorer leur mémoire, honorer la mémoire de tous les déportés morts tragiquement dans cette enceinte de souffrance et d'extermination : tel est le devoir des peuples qui refusent qu'à la trahison des valeurs de l'homme s'ajoute l'outrage de l'oubli.

Juifs dont l'installation en France se perd dans la nuit des temps ; juifs d'Europe centrale, orientale et balkanique, venus chercher asile dans la patrie des droits de l'homme ; juifs devenus Français de cœur, d'esprit et de langue grâce à l'Alliance israélite universelle, dont je salue ici le président, mon ami le professeur Ady Steg ; juifs de tous âges, de toutes conditions, de toutes origines, qui ont tant apporté à notre pays, à notre culture, à notre civilisation, happés par la folie criminelle des nazis : vos enfants, vos familles, vos compatriotes se souviennent de vous. Votre souvenir, celui de ce "monde qui fut", est pour la France plus qu'une douleur. Il est la conscience d'une faute. Il est une exigence de responsabilité.

Résistants, militants politiques et syndicaux, patriotes, condamnés parce qu'animés d'une certaine idée de l'homme, de la nation, de la société, de la France, votre patrie, déportés pour avoir refusé la soumission et la compromission : vous êtes pour toujours dans nos cœurs. Merci à tous ceux qui ont rendu à chacun son nom. Ce nom qui est la seule tombe que l'Histoire peut offrir à ces hommes et à ces femmes.

L'exposition, que je viens de découvrir avec une profonde émotion, exprime l'universalité de chacun de ces destins auxquels je veux rendre l'hommage de la nation. En nous souvenant de tous et de chacun, nous leur rendons justice. Nous avons raison de leurs bourreaux qui leur promettaient l'oubli. Se souvenir, c'est être là. Mais c'est aussi agir.

Agir, ce fut le choix, hier, de ces milliers de Justes, ces Françaises et ces Français, de toutes conditions, de toutes convictions, qui défièrent tous les dangers pour rester fidèles aux valeurs universelles qui font la grandeur de notre pays. Pour dire non quand il était encore temps. Les Justes demeurent comme un exemple, pour nous tous et pour notre jeunesse, de cet engagement, de cette morale individuelle, de cette fraternité qui seuls font la force et l'exemplarité des peuples.

Agir, aujourd'hui et demain, c'est construire une société dans laquelle cette entreprise, monstrueuse et criminelle, sera simplement impensable. Nous le faisons, en France, en maintenant fermement l'exigence de mémoire, qui est une exigence de vérité et de responsabilité.

C'est dans cet esprit que notre pays a reconnu en 1995 ce que fut la réalité de son histoire. Ce que furent ses responsabilités. C'est dans cet esprit que nos professeurs ont le devoir et la mission de transmettre et de transmettre encore aux jeunes toute la vérité sur ces années. De leur rappeler notre histoire pour que jamais ne s'efface le souvenir. De leur faire partager les valeurs de tolérance et de respect de la dignité humaine.

C'est dans cet esprit que nous opposons implacablement la rigueur de la loi à ceux qui prétendent nier l'horreur de ce qui s'est passé. Nier la réalité de la déportation. Nier la réalité des chambres à gaz et des crématoires. Nier la réalité de la Shoah. Nous combattons résolument toutes les résurgences de l'inacceptable.

Nous agissons aussi, sur notre continent, par notre engagement déterminé à construire une Europe rassemblée dans la paix, la liberté et la démocratie. Une Europe forte et fière des principes humanistes qui unissent ses membres, consciente de toutes les tragédies qui ont ponctué sa longue histoire. Une Europe qui tarisse à leur source la haine, l'intolérance et le fanatisme. Ici, plus qu'ailleurs, dans ce haut lieu du souvenir, nous mesurons combien l'Europe est d'abord une mémoire partagée.

Nous agissons, dans le monde, par notre engagement résolu en faveur de la paix, de la défense des droits de l'homme et de la justice.

C'est pour cela que la France s'est mobilisée en faveur de l'adoption de la convention de Rome en 1998 et qu'elle continuera à soutenir le principe et l'action d'une justice pénale internationale permanente. Il est des ingérences légitimes. Nulle part le crime contre l'humanité ne doit trouver refuge ou répit.

La France assumera toujours ses responsabilités, sur son sol et au sein de la communauté internationale, pour empêcher ces retours vers les ténèbres de l'Histoire.

Mesdames, Messieurs,

Saurons-nous rester fidèles à la mémoire des victimes de la Shoah ?

Saurons-nous transmettre aux générations futures, dans sa terrible vérité, l'héritage si douloureux du siècle écoulé ?

Saurons-nous tirer les leçons de l'Histoire pour bâtir une société du respect, du dialogue et de la tolérance ?

Pour répondre à ces questions, écoutons celles que nous pose, avec tous ses compagnons de souffrance, Charlotte Delbo :

"O vous qui savez saviez-vous que la faim fait briller les yeux
que la soif les ternit
O vous qui savez
saviez-vous qu'on peut voir
sa mère morte
et rester sans larmes
O vous qui savez
saviez-vous que le matin on veut mourir
que le soir on a peur...
saviez-vous que la souffrance n'a pas de limite
l'horreur pas de frontière
Le saviez-vous
Vous qui savez"

Mesdames, Messieurs,

Oui nous savons et nous n'oublierons jamais.

Nous ne renoncerons jamais à notre idée de l'homme et de sa dignité.

Conscients de tout ce que ces lieux recèlent d'irréparable, nous repartirons, ce soir, plus déterminés et plus forts, pour bâtir un avenir de tolérance, de justice et de paix.

Jacques Chirac est président de la république française.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28.01.05


Rede Bundeskanzler Schröder / Discours du Chancelier Schröder
"Die Nazi-Ideologie war menschengewollt und menschengemacht."
     
Bundeskanzler Gerhard Schröder hat bei der Gedenkveranstaltung des Internationalen Auschwitz Komitees an die Befreiung des Konzentrationslagers vor 60 Jahren erinnert. Schröder verwies zugleich auf die Pflicht aller Demokraten, der Hetze der Neonazis und den immer neuen Versuchen, die Nazi-Verbrechen zu verharmlosen, entschieden entgegenzutreten.               
ZITAT   
                 
 "Für die Feinde von Demokratie und Toleranz darf es keine Toleranz geben." Bundeskanzler Schröder   
          
Rede von Bundeskanzler Gerhard Schröder,
gehalten am 25. Januar 2005 im Deutschen Theater, Berlin
 
Verehrte Überlebende von Auschwitz-Birkenau, meine sehr verehrten Damen und Herren!
Ich danke dem Internationalen Auschwitz Komitee für die Einladung, zu Ihnen sprechen zu dürfen.
Ich glaube, dass diese Einladung nicht selbstverständlich ist, auch jetzt noch nicht. Uns Deutschen stünde es gut an, angesichts des größten Menschheitsverbrechens zu schweigen. Vor der absoluten Moral- und Sinnlosigkeit des millionenfachen Mords droht die politische Sprache zu versagen.
Wir möchten das Unfassbare begreifen, das doch jede menschliche Vorstellungskraft übersteigt. Vergeblich suchen wir nach letzten Antworten.
Was bleibt, sind die Zeugnisse der wenigen Überlebenden und ihrer Nachfahren.
Was bleibt, sind die Reste der Mordstätten und die historischen Dokumente.
Was außerdem bleibt, ist die Gewissheit, dass sich in den Vernichtungslagern das Böse selbst gezeigt hat.
Das Böse ist danach keine politische oder wissenschaftliche Kategorie mehr. Aber wer könnte nach Auschwitz daran zweifeln, dass es existiert und dass es sich in dem hassgetriebenen Völkermord des Nationalsozialismus offenbart hat? Dies festzustellen, bedeutet nicht, in die alte Rede vom "Dämonen Hitler" auszuweichen. Das Böse der Nazi-Ideologie war nicht voraussetzungslos. Die Verrohung des Denkens und die moralische Enthemmung hatten sehr wohl eine Vorgeschichte. Vor allem aber: Die Nazi-Ideologie war menschengewollt und menschengemacht.
Meine Damen und Herren,
im 60. Jahr nach der Befreiung von Auschwitz durch die Rote Armee stehe ich vor Ihnen als Repräsentant des demokratischen Deutschlands. Ich bekunde meine Scham angesichts der Ermordeten und vor allem vor Ihnen, die Sie die Hölle der Konzentrationslager überlebt haben.
Chelmno, Belzec, Sobibor, Treblinka, Maidanek und Auschwitz-Birkenau sind Namen, die mit der Geschichte der Opfer, aber auch mit der europäischen und der deutschen Geschichte für immer verbunden sein werden. Das wissen wir.
Wir tragen diese Bürde in Trauer, aber auch in ernster Verantwortung.
Millionen von Kindern, Frauen und Männern wurden von deutschen SS-Mitgliedern und ihren Helfershelfern durch Gas erstickt oder ausgehungert und erschossen.
Juden, Sinti und Roma, Homosexuelle, politische Gegner, Kriegsgefangene und Widerstandskämpfer aus ganz Europa wurden mit kalter, industrieller Perfektion vernichtet oder bis zum Tode versklavt.
Einen tieferen Riss durch Tausende Jahre europäischer Kultur und Zivilisation hatte es nie zuvor gegeben. Es hat einige Zeit gedauert, bis dieser historische Riss nach Kriegsende in seinem ganzen Ausmaß erfasst wurde. Wir kennen ihn, aber ich bezweifle, dass wir ihn jemals begreifen können. Vergangenheit lässt sich nicht, wie es heißt, "bewältigen". Sie ist vergangen. Doch ihre Spuren und vor allem ihre Lehren reichen in die Gegenwart.
Für das Ausmaß des Grauens, der Qualen und des Leids, das in den Konzentrationslagern geschah, wird es niemals einen Ausgleich geben können. Den Nachfahren der Opfer und den Überlebenden eine gewisse Genugtuung zu verschaffen, ist möglich.
Zu dieser Verantwortung steht die Bundesrepublik seit geraumer Zeit mit ihrer Politik und auch mit ihrer Justiz, getragen vom Rechtsbewusstsein ihrer Bürgerinnen und Bürger.
Meine Damen und Herren,
die jungen Frauen und Männer auf dem Foto, das wir hier sehen - ehemalige Häftlinge im Sommer 1945 -, halten einander fest. Viele von ihnen sind wie die meisten Überlebenden nach der Befreiung sehr unterschiedliche Wege gegangen: nach Israel, nach Nord- und Südamerika, in europäische Nachbarstaaten, zurück in ihre Heimatländer.
Einige aber blieben in Deutschland oder kehrten zurück in das Land, in dem die so genannte "Endlösung" beschlossen worden war.
Es war für jeden einzelnen eine außerordentlich schwierige Entscheidung, und oft genug war sie auch keine freiwillige, sondern das Resultat völliger Hoffnungslosigkeit. Doch Hoffnung kehrte in ihr verletztes Leben zurück, und viele sind in Deutschland geblieben. Wir sind dafür dankbar.
Heute ist die jüdische Gemeinschaft in Deutschland die drittgrößte in Europa. Sie ist vital und wächst. Neue Synagogen entstehen. Die jüdische Gemeinschaft ist und bleibt ein unersetzlicher Teil unserer Gesellschaft und unserer Kultur. Ihre ebenso glanzvolle wie schmerzhafte Geschichte bleibt Verpflichtung und Versprechen zugleich.
Vor dem Antisemitismus der Unbelehrbaren werden wir sie mit der Macht des Staates schützen. Dass es Antisemitismus immer noch gibt, das ist nicht zu leugnen. Ihn zu bekämpfen, ist Aufgabe der ganzen Gesellschaft. Nie wieder darf es den Antisemiten gelingen, jüdische Bürger, nicht nur unseres Landes, zu bedrängen, zu verletzen und damit Schande über unsere Nation zu bringen.
Den rechtsextremen Kräften, ihren dumpfen Parolen und Schmierereien gilt gewiss die besondere Aufmerksamkeit der Polizei, des Verfassungsschutzes und auch der Justiz. Aber die Auseinandersetzung mit Neonazis und Altnazis müssen wir alle miteinander politisch führen.
Es ist gemeinsame Pflicht aller Demokraten, der widerlichen Hetze der Neonazis und den immer neuen Versuchen, die Nazi-Verbrechen zu verharmlosen, entschieden entgegenzutreten. Für die Feinde von Demokratie und Toleranz darf es keine Toleranz geben.
Meine Damen und Herren,
die Überlebenden von Auschwitz fordern uns auf, wachsam zu sein, nicht wegzuschauen und nicht wegzuhören. Sie fordern uns auf, Verbrechen gegen die Menschenrechte beim Namen zu nennen und sie zu bekämpfen. Sie werden gehört, zumal von jungen Menschen, z. B. denen, die heute die Gedenkstätte Auschwitz mit eigenen Augen kennen lernen. Sie sprechen mit ehemaligen Häftlingen. Sie helfen, die Gedenkstätte zu pflegen und zu erhalten. Sie werden auch helfen, die kommenden Generationen über die Verbrechen des Nationalsozialismus aufzuklären.
Meine Damen und Herren,
die überwältigende Mehrheit der heute lebenden Deutschen trägt keine Schuld am Holocaust. Aber sie trägt eine besondere Verantwortung. Die Erinnerung an Krieg und Völkermord im Nationalsozialismus ist Teil unserer gelebten Verfassung geworden. Für manche ist dieser Teil schwer zu ertragen.
Aber es ändert nichts daran, dass diese Erinnerung zu unserer nationalen Identität gehört. Die Erinnerung an die Zeit des Nationalsozialismus und seiner Verbrechen ist eine moralische Verpflichtung. Wir sind dies nicht nur den Opfern, den Überlebenden und ihren Angehörigen schuldig, nein, wir sind es uns auch selbst schuldig.
Meine Damen und Herren,
es stimmt: die Verlockung des Vergessens und des Verdrängens ist sehr groß. Doch wir werden ihr nicht erliegen.
Das Stelenfeld des Holocaust-Mahnmals im Herzen Berlins kann den Opfern weder Leben noch Würde zurückgeben. Den Überlebenden und ihren Nachfahren kann es vielleicht als Symbol ihres Leidens gelten. Uns allen dient es als Signal gegen das Vergessen.
Denn eines wissen wir: Es gibt keine Freiheit, keine Menschenwürde und keine Gerechtigkeit, würden wir vergessen, was geschah, als Freiheit, Gerechtigkeit und Menschenwürde mit staatlicher Macht zertreten wurden. In vielen deutschen Schulen, in Unternehmen, in Gewerkschaften und in den Kirchen wird Vorbildliches geleistet. Deutschland stellt sich seiner Vergangenheit.
Aus der Shoa, aus dem nationalsozialistischen Terror ist eine Gewissheit für uns alle gewachsen, die mit den Worten "nie wieder" am besten umschrieben wird. Diese Gewissheit wollen wir uns bewahren. Alle Deutsche, aber auch alle Europäer und die ganze Staatengemeinschaft müssen immer wieder neu lernen, respektvoll, menschlich und in Frieden miteinander zu leben.
Die Konvention zur Verhinderung von Völkermorden ist die unmittelbare völkerrechtliche Lehre aus dem Holocaust. Sie verpflichtet alle Menschen verschiedener Herkunft, kultureller Prägungen, Religionen oder Hautfarben darauf, Leben und Menschenwürde in der ganzen Welt zu achten und zu schützen. Auch dafür kämpfen Sie im Internationalen Auschwitz-Komitee mit Ihrer einzigartigen Arbeit im Interesse aller Menschen.
Mit Ihnen verneige ich mich vor den Opfern der Vernichtungslager. Wenn auch eines Tages die Namen der Opfer im Gedächtnis der Menschheit verblassen sollten - ihre Schicksale bleiben unvergessen; denn sie ruhen im Herzen der Geschichte.


Traduction :
"L'idéologie nazie était voulue par des hommes et faite par des hommes" - Discours prononcé par M. Gerhard Schröder, chancelier de la République fédérale d'Allemagne, le 25 janvier 2005 au Deutsches Theater (Théâtre allemand) à Berlin

Lors de la manifestation commémorative organisée par le Comité international d'Auschwitz, le chancelier fédéral Gerhard Schröder a évoqué le souvenir de la libération du camp de concentration il y a 60 ans. Il a également insisté sur le devoir incombant à tous les démocrates de s'opposer avec détermination aux incitations à la haine des néonazis et à leurs tentatives incessantes visant à minimiser les crimes nazis.

Chers survivants d'Auschwitz-Birkenau,

Mesdames, Messieurs,

Je remercie le Comité international d'Auschwitz-Birkenau de me donner aujourd'hui l'occasion de m'adresser à vous.

Cette invitation n'est pas, je pense, quelque chose de tout naturel, toujours pas. Nous, Allemands, ferions bien de garder le silence devant le plus grand crime jamais commis contre l'humanité. Face au manque absolu de morale et à l'absurdité totale de millions de meurtres, le langage politique risque de faillir.

Nous voudrions saisir l'inconcevable, qui, pourtant, dépasse tout entendement humain. Nous cherchons d'ultimes réponses. En vain.

Ce qui reste, ce sont les témoignages des quelques survivants et de leurs descendants.

Ce qui reste, ce sont les reliquats des lieux du crime et les documents historiques.

Et ce qui reste, c'est la certitude que le Mal en personne a montré sa face dans les camps d'extermination.

Le Mal n'est donc plus une catégorie politique ni scientifique. Mais qui, après Auschwitz, pourrait encore douter qu'il existe et qu'il s'est manifesté dans le génocide national-socialiste inspiré par la haine ? Ce constat ne signifie nullement vouloir se retrancher derrière le vieux discours d'un Hitler démon. Le Mal dans l'idéologie nazie n'était pas sans trouver un terrain fécond. La perversion brutale de la pensée et le débridement moral avaient bien sûr des antécédents.
Mais l'essentiel c'est que l'idéologie nazie était voulue par des hommes et faite par des hommes.

Mesdames, Messieurs,

Près de 60 ans après la libération d'Auschwitz par l'Armée rouge, je me tiens devant vous en tant que représentant de l'Allemagne démocratique. J'exprime ma honte envers tous ceux qui ont été assassinés et, avant tout, envers vous qui avez survécu à l'enfer des camps de concentration.

Chelmno, Belzec, Sobibor, Treblinka, Majdanek et Auschwitz-Birkenau sont des noms qui resteront à jamais associés au passé des victimes, ainsi qu'à l'histoire européenne et allemande. Nous le savons.

Nous portons ce fardeau avec un sentiment de deuil, mais aussi de grave responsabilité.

Des millions d'enfants, de femmes et d'hommes ont péri asphyxiés dans les chambres à gaz ou sont morts de faim ou ont été exécutés par les SS allemands et leurs acolytes.

Des Juifs, des Sinti et des Rom, des homosexuels, des opposants politiques, des prisonniers de guerre et des résistants originaires de toute l'Europe ont été anéantis ou réduits à l'esclavage jusqu'à la mort avec une glaciale et industrielle perfection.

Jamais auparavant il n'y avait eu plus profonde déchirure dans le passé millénaire de la culture et de la civilisation européennes.
Après la guerre, il a fallu un certain temps avant que l'on prenne conscience de toute l'ampleur de cette déchirure historique. Nous la connaissons mais je doute que nous parvenions un jour à la comprendre.
Le passé ne se "maîtrise" pas, comme on dit. Il est révolu. Et pourtant ses traces et, surtout, ses enseignements se font sentir jusque dans le temps présent.

Il ne pourra jamais y avoir compensation au regard de l'ampleur de l'horreur, des souffrances et de la douleur dont les camps de concentration ont été le théâtre. En revanche, il est possible de donner une certaine satisfaction aux descendants des victimes et aux survivants.

Portée par le sens de l'équité de ses citoyennes et ses citoyens, la République fédérale assume cette responsabilité depuis un certain temps dans sa politique, dans sa justice aussi.

Mesdames, Messieurs,

Les jeunes gens, hommes et femmes, que vous voyez sur cette photo - il s'agit d'anciens détenus pendant l'été 1945 - se tiennent fort. Comme la plupart des survivants, nombre d'entre eux ont suivi des chemins très différents après la libération: vers Israël, l'Amérique du Nord ou du Sud, les pays européens voisins ou ils sont retournés dans leur pays.

Mais certains sont restés en Allemagne ou ils sont revenus dans le pays dans lequel avait été décidée la "solution finale".

Cela a été pour chacun une décision extrêmement difficile, et très fréquemment d'ailleurs il ne s'agissait pas d'une décision prise librement mais du résultat du désespoir total. Et pourtant, l'espoir est revenu dans leur vie meurtrie, et beaucoup sont restés en Allemagne. Nous leur en sommes reconnaissants.

La communauté juive d'Allemagne est aujourd'hui la troisième d'Europe.
Elle est vitale et elle grandit. De nouvelles synagogues voient le jour. La communauté juive est et reste un élément indissociable de notre société et de notre culture. Son histoire aussi brillante que douloureuse demeure à la fois un engagement et une promesse.

Nous la protégerons par la puissance de l'État contre l'antisémitisme de ceux qui persistent dans l'erreur. Il est impossible de nier que l'antisémitisme existe toujours. Il incombe à la société tout entière de le combattre. Les antisémites ne devront plus jamais parvenir à harceler les citoyens juifs, pas seulement ceux de notre pays, à les blesser et à couvrir ainsi notre nation de honte.

La police, les services de protection de la Constitution, ainsi que la justice, s'intéressent certes de près aux forces d'extrême droite, à leurs slogans creux et à leurs gribouillages. Mais c'est à nous tous ensemble de mener la confrontation politique avec les néonazis et les vieux nazis.

Tous les démocrates ont pour devoir commun de s'opposer avec détermination aux répugnantes incitations à la haine des néonazis et à leurs tentatives incessantes visant à minimiser les crimes nazis. Il ne saurait y avoir de tolérance envers les ennemis de la démocratie et de la tolérance.

Mesdames, Messieurs,

Les survivants d'Auschwitz exigent de nous que nous soyons vigilants, que nous ne détournions pas le regard et que nous ne fassions pas semblant de ne pas entendre. Ils exigent de nous que nous appelions par leur nom les crimes contre les droits de l'homme et que nous les combattions. On les écoute, surtout les jeunes, par exemple ceux qui découvrent aujourd'hui de leurs propres yeux le mémorial d'Auschwitz.
Ils parlent avec d'anciens détenus. Ils aident à entretenir et à conserver le mémorial. Ils aideront aussi à faire connaître aux générations à venir les crimes du national-socialisme.

Mesdames, Messieurs,

L'écrasante majorité des Allemands qui vivent de nos jours ne sont pas les auteurs de la Shoah. Et pourtant, ils portent une responsabilité particulière. En effet, la mémoire de la guerre et du génocide sous le régime national-socialiste est devenue une partie intégrante de notre Constitution vécue. Pour certains, cette partie est d'ailleurs lourde à porter.

Ce qui n'empêche que cette mémoire fait partie de notre identité nationale. La mémoire de l'époque du national-socialisme et de ses crimes est une obligation morale. Nous le devons non seulement aux victimes, aux survivants et à leurs familles et leurs proches, mais aussi à nous-mêmes.

Mesdames, Messieurs,

Il est vrai qu'il est fort tentant d'oublier et de refouler le passé.
Mais nous résisterons à cette tentation.

Le champ de stèles du mémorial de la Shoah au coeur de Berlin ne peut rendre aux victimes ni la vie ni la dignité. Il peut peut-être symboliser leurs souffrances pour les survivants et leurs descendants.
Pour nous tous, il sert de signal contre l'oubli.

Car, nous le savons, il ne pourrait y avoir ni liberté, ni dignité de l'être humain, ni justice si nous venions à oublier ce qui s'est produit quand la liberté, la justice et la dignité de l'être humain ont été foulées aux pieds par l'État. Nombre d'écoles allemandes, d'entreprises, de syndicats et d'Églises fournissent un travail admirable. L'Allemagne assume son passé.

De la Shoah, de la terreur nationale-socialiste est née une certitude pour nous tous, qui se traduit au mieux par ces mots "plus jamais ça".
Nous voulons préserver cette certitude. Tous les Allemands, mais aussi tous les Européens et la communauté internationale tout entière doivent sans cesse réapprendre à vivre ensemble dans le respect et la paix et avec des rapports humains.

La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide est l'enseignement immédiat de l'Holocauste dans le droit international. Elle engage tous les êtres humains quelle que soit leur origine, leur appartenance culturelle, leur religion et leur couleur à respecter et protéger la vie et la dignité humaine dans le monde entier. Vous luttez vous aussi pour cela au sein du Comité international d'Auschwitz avec le travail remarquable que vous fournissez dans l'intérêt de tous.

Je m'incline avec vous devant les victimes des camps d'extermination.
Même si, un jour, les noms des victimes venaient peu à peu à s'effacer de la mémoire des hommes, leur destin demeure à jamais gravé dans notre mémoire, car ils reposent au coeur de l'Histoire.




Pour en finir avec le mot Holocauste, par Jacques Sebag
LE MONDE | 26.01.05 | 16h21

On célébrait officiellement dans la France entière, le 18 juillet 2004, le 62e anniversaire de la rafle du Vel'd'Hiv'. Dans ces moments solennels, nous sommes toujours nombreux, à l'écoute des discours, à la lecture des plaques commémoratives, en proie au même embarras, habités par un malaise persistant.

La cause de ce trouble tient en un mot, toujours le même : Holocauste. Terme qui ne cesse d'être employé dans le langage courant pour désigner l'extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale, mais dont l'usage reste toujours catégoriquement réfuté par les victimes, et n'a du reste jamais été adopté par les historiens occidentaux.

Holocauste fut emprunté à la Bible par les historiens américains, certainement du fait de son étymologie grecque - "brûler en entier" -, afin de qualifier, dès l'après-guerre, le massacre de tout un peuple dans les fours crématoires. Or, pour le sens commun, Holocauste reste principalement évocateur de sacrifice dans l'Ancien Testament, qui renvoit à la consumation totale par le feu de l'animal sur l'autel du temple. Il peut paraître aberrant de devoir le rappeler, mais il serait plus aberrant encore d'entretenir la moindre confusion ou de laisser subsister la plus infime allusion : les victimes des camps nazis ne furent pas sacrifiées, pas plus qu'elles ne se seraient sacrifiées et n'ont accepté le sort qui les conduisait vers les chambres à gaz.

Flagrante maladresse de langage, contresens majeur qui continue à nourrir une certaine idée du "peuple martyr", un peuple résigné à son funeste destin, s'offrant en sacrifice afin d'expier une faute originelle imaginaire, dont peut-être lui-même ignorait la nature. Un sacrifice dont la cause lui échapperait. Notion qui n'est pas non plus étrangère à l'élucubration aux relents antisémites du juif mouton de Panurge, s'étant laissé mener sans réagir à l'abattoir.

Délirante et obscure construction de l'esprit, qui trouve dans la notion de sacrifice le fondement nécessaire pour pousser la fantasmagorie jusqu'à l'obscénité, qui fait de l'anéantissement de six millions d'humains un événement inéluctable, déjà écrit, programmé. Le déterminisme dans sa plus sotte et abjecte illustration. Sort réservé à ce peuple, comme une contrepartie, par Celui qui, quelques millénaires plus tôt, avait décidé de son élection, et qui aurait choisi là de rompre l'alliance, le temps d'une tragédie...

Ce qui rend radicalement inadéquat, impropre, l'emploi du mot Holocauste dans ce contexte historique, c'est qu'il porte en sa définition même la raison du crime, la justification des morts, là où nous nous évertuons à dire qu'il ne peut y avoir d'autre réponse possible que celle du silence. Répondre au "pourquoi", c'est en arriver systématiquement et invariablement à la même conclusion, énoncée par André Frossard : les victimes de la Shoah furent massacrées sous le seul prétexte d'être nées. Morts pour avoir existé.

Si le terme Holocauste, bien qu'inapproprié, perdure, c'est que nous l'avons accepté d'abord par convention, puis par usage. Aux Etats-Unis, le citoyen américain, à l'instar de la communauté juive dans sa grande majorité, emploie quasi exclusivement le mot Holocauste. La poignée d'enfants survivants, nés pendant cette période en Pologne, se désignent eux-mêmes par "dzieci Holocaustu", les enfants de l'Holocauste. Le texte de déclaration de l'indépendance d'Israël, dans sa version anglaise, utilise le mot Holocauste. Sur Internet, Google laissait encore apparaître il y a peu que le mot juif s'associait 38 000 fois au terme Shoah et près de 26 000 à Holocauste. Jacques Chirac, le chef de l'Etat, a employé dans ses discours depuis 1995 à 23 reprises le terme Shoah, et 13 fois Holocauste.

Il ne s'agit pas ici d'instaurer un quelconque débat linguistique et d'attiser des querelles sémantiques qui deviendraient vite incongrues face à la précellence des faits. L'enjeu est bien moins anodin. Il s'agit de dire que là où telle expression erronée demeure, et n'a que peu ou pas d'incidence, il en va de façon radicalement différente avec le terme Holocauste qui, rattaché à cet événement, peut en modifier la perception, la compréhension, et finir par influer sur le sens. Un mot qui trompe l'Histoire, qui à lui seul déjà la révise.

Notre volonté de ne pas oublier, notre exigence d'éduquer, de transmettre aux futures générations, notre combat contre la négation, doit nécessairement passer par cette exigence première : bien nommer est le premier devoir de mémoire.

Si les mots Shoah et "génocide nazi" font l'objet d'un large consensus quant à la terminologie à adopter, en revanche, encore peu de voix prônent et professent l'indissociabilité des termes. Car ils compensent l'un envers l'autre leurs failles respectives. Shoah, parce que son origine hébraïque permet immédiatement d'identifier la victime, alors que génocide nazi cite l'agresseur, et désigne le coupable.

Shoah dit la judéité de la victime et souligne, à juste titre, sa spécificité religieuse et culturelle. Génocide nazi rappelle que cette spécificité fut aussi multiple. Ainsi, les victimes, essentiellement juives, furent aussi, dans d'autres proportions, tziganes, slaves, résistants, prisonniers de guerre, communistes, homosexuels, francs-maçons, Témoins de Jéhovah, "déficients physiques et psychologiques".

Shoah, donc, dont la signification en hébreu est "destruction", "anéantissement" ; et génocide pour "extermination de tout un groupe humain". L'un et l'autre pour rendre parfaitement compte, ici, de l'ampleur, de la multitude, là, du crime de masse. L'un avec l'autre, indissociables, pour nommer à la fois l'élimination systématique des juifs d'Europe et des Tziganes ainsi que l'ensemble des divers groupes et autres communautés humaines qui subirent le joug criminel nazi.

"Nous sommes en présence d'un crime sans nom", disait Churchill. Face à un crime sans précédent, la seule alternative pratique et morale fut d'en inventer un. Le langage humain était orphelin ou trop pauvre en vocabulaire devant la singularité et l'énormité de l'événement. D'autre part, notre seule façon de reconnaître et de formuler son unicité fut de créer un mot qui lui soit spécifiquement dédié. En cela, peut-être, le mot génocide a plus de légitimité que Shoah, qui existait déjà, avait sa propre origine et son histoire.

Shoah, dont la connotation religieuse désigne également un "déluge", un "cataclysme", renvoie aussi à l'idée de "catastrophe naturelle". Etymologie biblique dont la modernité du terme se serait bien passée, introduisant du providentiel là où le mot génocide, fort d'avoir été créé "sur mesure" en 1944 par Raphaël Lemkin et repris à Nuremberg, balaie toute équivoque, définissant un acte rationnel, où la volonté humaine est souveraine.

Cependant parce que le Rwanda et la Bosnie nous ont réappris que l'Histoire est un "éternel retour", nous avons dû rappeler à nous le mot génocide, que nous ne pensions destiné qu'à des faits vécus cinquante ans plus tôt. De cette barbarie fin de siècle, "génocide" en fut la juste appellation. Dès lors, Shoah distinguait davantage l'extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale.

Aussi, parce que la formule est devenue commode, que l'époque est à l'effet d'annonce et que les mots, autant que les images à outrance, se médiatisent, le mot génocide s'est galvaudé, banalisé, victime de sa surexposition. C'est en cela que nous devons relever et combattre tout usage du mot Shoah qui tend à en faire un nom commun, voudrait l'associer à d'autres crimes, voire le récupérer, façon carmel d'Auschwitz.

C'est en cela aussi que Shoah doit être préservé de toute inflation du langage, qui pourrait à terme entamer son identité, et finir par le désingulariser. L'emploi qui en est fait aujourd'hui, et qui s'est imposé à nous depuis l'oeuvre indépassable de Claude Lanzmann, doit être strictement réservé à l'histoire contemporaine du peuple juif - au demeurant, histoire universelle de l'humanité.

2005 célèbre le 60e anniversaire de la libération des camps. N'est-il pas de notre devoir de demander solennellement que la journée du 27 janvier, visant à perpétuer la mémoire des crimes nazis et nommée "Journée de la mémoire de l'Holocauste et de la prévention des crimes contre l'humanité", soit rebaptisée "Journée de la mémoire de la Shoah, du génocide nazi, et de la prévention des crimes contre l'humanité" ?

Saluons les instigateurs de cette journée, et rappelons l'honneur des ministres européens de l'éducation qui ont adopté, en octobre 2002, la déclaration qui en fait une institution. Néanmoins, soucieux que le sens de cette commémoration ne se délite pas, que la transmission de la mémoire se fasse sans confusion et que les victimes de la barbarie nazie ne ressentent encore la moindre amertume, la moindre douleur, ne serait-il pas légitime qu'à cette occasion le terme Holocauste soit remplacé, et substitué par les mots Shoah et génocide nazi ?

Jacques Sebag est financier et administrateur de biens

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 27.01.05 


Jacques Chirac évoque la "conscience d'une faute" pour la France
LEMONDE.FR | 27.01.05 | 15h26

Le président français a déclaré, jeudi à Auschwitz, que le souvenir des déportés juifs était pour la France "plus qu'une douleur", "la conscience d'une faute" et "une exigence de responsabilité".
Jacques Chirac évoque "la conscience d'une faute" pour la France. Le président français a déclaré, jeudi à Auschwitz, que le souvenir des déportés juifs était pour la France "plus qu'une douleur", "la conscience d'une faute" et "une exigence de responsabilité".

M. Chirac a affirmé vouloir "exprimer devant l'Histoire" une triple volonté : "volonté de témoigner et de transmettre, volonté d'honorer, volonté d'agir". Il a souligné "le devoir des peuples qui refusent qu'à la trahison des valeurs de l'homme s'ajoute l'outrage de l'oubli".
Le chef de l'Etat français a inauguré la nouvelle exposition du Pavillon français, installé, a-t-il rappelé, dans le "bloc 20, lieu du sinistre hôpital du camp".
L'exposition "traduit la réalité de la déportation" à travers des destinées individuelles, et "honore la mémoire de tous les déportés morts tragiquement dans cette enceinte de souffrance et d'extermination", a-t-il dit. Des "destins, a-t-il ajouté, auxquels je veux rendre l'hommage de la nation".
M. Chirac était notamment accompagné de Simone Veil, ancienne ministre et présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, elle-même déportée à Auschwitz.

Moshe Katsav reproche aux Alliés de ne pas avoir empêché l'Holocauste. Le président israélien, Moshe Katsav, a reproché jeudi aux Alliés de la seconde guerre mondiale d'avoir laissé faire l'Holocauste. "Les Alliés n'ont rien fait pour arrêter les chambres à gaz et les fours crématoires", a déclaré M. Katsav devant quatre cents responsables de différents pays, des survivants d'Auschwitz et leurs libérateurs de l'Armée rouge.
"Il était possible de sauver des vies. Il y avait des milliers de bombardements, y compris aux alentours d'Auschwitz-Birkenau, mais personne n'a pensé à bombarder le camp ou les voies ferrées par lesquelles arrivaient des transports" de prisonniers destinés à l'extermination, a déploré M. Katsav.
"Aujourd'hui, soixante ans après, nous avons toujours du mal à comprendre pourquoi au XXe siècle le monde a pu garder le silence sur l'Holocauste", s'est-il interrogé.
Le chef de l'Etat israélien ! a lancé un appel à l'Union européenne à s'opposer à toute forme de racisme.
"J'en appelle à l'Union européenne : empêchez que le nazisme germe dans les esprits de jeunes Européens. (...) J'appelle la jeunesse du monde entier à entretenir un dialogue entre jeunes de tous les pays, pour protester contre le racisme et la xénophobie", a-t-il lancé.
"Nous avons peur du négationnisme de l'Holocauste, nous avons peur d'une compréhension déformée de l'Histoire dans les esprits des jeunes", s'est inquiété M. Katsav.

Viktor Iouchtchenko : plus jamais d'antisémitisme en Ukraine. Le président ukrainien, Viktor Iouchtchenko, a pris la parole à la place de son homologue russe, Vladimir Poutine, absent à cause du mauvais temps. Il a promis de faire en sorte qu'il n'y ait plus jamais d'antisémitisme dans son pays.
"En tant que président, je ferai en sorte qu'il n'y ait plus jamais en Ukraine d'antisémitisme, de xénophobie et de haine entre les gens", a dit M. Iouchtchenko, après avoir évoqué avec émotion le souvenir de son père, ancien prisonnier d'Auschwitz, qui avait survécu à sa détention en 1944.
"Je vous promets qu'il n'y aura plus jamais de question juive dans mon pays, en Ukraine, je le jure", a dit M. Iouchtchenko, après avoir déclaré que la "révolution orange" ukrainienne avait pour but de "défendre les valeurs humaines sacrées".
Il a indiqué être allé à Auschwitz avec ses enfants. "Je pense que j'y irai aussi avec m! es petits-enfants", a-t-il ajouté. Enfin, M. Iouchtchenko a souhaité que la mémoire de l'Holocauste donne aux nouvelles générations "force, puissance et sagesse" pour éviter sa répétition. "Les portes de l'enfer sont fermées", a-t-il lancé.

M. Poutine évoque le racisme dans son pays aujourd'hui. Le président russe, dont le voyage en Pologne a été retardé de près de vingt heures par le mauvais temps, est arrivé au Théâtre Slowacki de Cracovie quelques minutes après la fin du discours de M. Iouchtchenko, pour s'adresser à son tour à l'audience.
Vladimir Poutine a appelé l'humanité à méditer "la terrible leçon" de l'Holocauste, tout en mettant en garde contre la présence aujourd'hui encore de germes de racisme et de xénophobie, y compris en Russie.
"Même en Russie, qui a fait plus que d'autres pour sauver les autres nations, même chez nous, on voit des manifestations de cette maladie, et j'en ai honte moi aussi", a déclaré M. Poutine.
"Je dois dire que la Russie combattra toujours ces phénomènes, et je dois dire devant ce forum que la civilisation se trouve confrontée aussi à d'autres défis, tel le terrorisme, qui lui aussi méprise la vie humaine", a poursui! vi M. Poutine, avant de lancer un appel à l'unité de la communauté mondiale.
"Les terroristes, comme les nazis, exterminent les gens. Je suis convaincu que notre civilisation peut être préservée en s'unissant contre l'ennemi commun. Comme au XXe siècle, il faut s'unir pour préserver l'humanité", a encore dit le président russe.

Avec AFP



Les Européens se plongent dans leur mémoire
LE MONDE | 27.01.05 | 14h36

Hongrie.
Le 60e anniversaire de la libération d'Auschwitz a été précédé en Hongrie par celui de la libération, le 18 janvier 1945, du ghetto de Budapest, où 70 000 juifs avaient été enfermés à partir de novembre 1944.

Les commémorations ont permis de poursuivre le travail de mémoire engagé depuis la chute du rideau de fer. "Votre tragédie est la mienne, c'est celle de la nation toute entière.(...) L'Holocauste ne fut pas un crime parmi d'autres, mais le crime des crimes, impardonnable", a déclaré, à la Synagogue de Budapest, le premier ministre, Ferenc Gyurcsany, en présence des membres d'une communauté juive aujourd'hui en renaissance. Les déportations de juifs hongrois vers Auschwitz ont eu lieu en mai et juillet 1944, pour l'essentiel. La collaboration du régime pro-nazi des Croix fléchées qui a permis ces déportations n'a été reconnue officiellement qu'en avril 2004 lors de l'inauguration du musée de l'Holocauste à Budapest.

Roumanie.
Après avoir nié sa participation à l'Holocauste pendant un demi-siècle, la Roumanie a assumé, en novembre 2004, sa responsabilité dans la mort de 270 000 juifs des 750 000 qui vivaient en Roumanie. La Roumanie s'apprête à construire un mémorial de la Shoah et un musée de l'Holocauste, tandis que ce sombre épisode de l'histoire roumaine sera intégré dans les manuels scolaires.

Pays baltes.
Très peu des quelques 250 000 juifs baltes ont survécu à l'arrivée des Allemands après le lancement de leur offensive contre l'URSS en 1941. Derrière les troupes, qui repoussent l'Armée rouge des trois républiques annexées par Staline au début de la guerre, au prix de déportations massives en Sibérie, les groupes d'extermination nazis se lancent dans une traque systématique, avec l'aide d'une partie des populations locales. 130 000 juifs périssent en Lituanie, 70 000 en Lettonie et 2 000 en Estonie. La plupart sont massacrés sur place. Le ghetto de Vilnius, surnommée "la Jérusalem du Nord", est liquidé dès le 23 septembre 1943. La Lituanie commémore, ce jour, la mémoire de la Shoah. Des commissions ont été mises en place pour étudier les responsabilités locales, mais, malgré quelques procès, aucun criminel de guerre n'a été condamné. Les commémorations de la fin de la guerre suscitent des polémiques avec la Russie, les pays baltes n'oubliant pas que la fin de l'occupation! nazie est aussi pour eux le début de la soviétisation.

Italie.
Parmi les cérémonies, la plus émouvante devait avoir lieu à Trieste, dans l'ancien camp de la mort de San Sabba où des dizaines de milliers victimes des régimes nazi et fasciste ont transité avant leur déportation. La communauté juive a été choquée par les déclarations de Domenico Gramazio, un élu d'Alliance nationale, le deuxième parti de la coalition gouvernementale, qui, en visite au mémorial Yad Vashem, a expliqué que le fascisme "n'a pas eu de responsabilité dans l'extermination des juifs". Au même endroit, l'an dernier, son président, Gianfranco Fini, avait dénoncé les lois raciales de 1938.

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28.01.05 


Portée par une nouvelle génération très active, la communauté juive de Pologne connaît un renouveau identitaire et culturel
LE MONDE | 27.01.05 | 14h36
Varsovie de notre correspondant

Kasia Czerwonogora appartient à cette nouvelle génération de juifs polonais qui participe au renouveau démographique des petites mais très actives communautés religieuses de son pays.

L'histoire de cette étudiante en sociologie de 19 ans ressemble à celle de milliers d'autres jeunes.

Adolescente, elle tombe par hasard sur des documents en hébreu enfouis dans un tiroir de la maison familiale. Ses parents, quinquagénaires, n'opposent qu'un silence gêné à ses questions insistantes."C'est typique pour leur classe d'âge. Un mélange de peur et de honte. Un malaise", explique Kasia en évoquant les fantômes de la Shoah et la purge antisémite du régime communiste en 1968, à l'issue de laquelle les deux tiers des 25 000 juifs de Pologne émigrèrent.

Progressivement, Kasia démêle les fils de ses origines en fréquentant la communauté de Wroclaw, "conservatrice mais non orthodoxe". Elle découvre qu'en d'autres temps sa famille s'appelait Rottenberg et non Czerwonogora, sa traduction polonaise ; que son grand-père, communiste, apprenait le yiddish à son fils avant qu'il ne se marie à une polonaise catholique.

"L'ÉPOQUE A CHANGÉ"
"Je comprends mon père, concède Kasia. Mais l'époque a changé. Nous appartenons à la première génération, depuis longtemps, à pouvoir être fiers de nos origines." Pour partager une révélation tardive qu'ils ont commune, répondre à leurs doutes et retrouver leurs racines, Kasia et une poignée de ses amis créent donc il y a quelques mois l'association Choulent.

Le nom est un clin d'oeil, emprunté à la cuisine juive. "Un plat dans lequel on met tout ce que l'on a sous la main mais dont le résultat est bon. C'est un peu comme nous", rigole-t-elle attablée à un café de Kazimierz, l'ancien quartier juif de Cracovie où elle habite dorénavant. A Choulent, groupement microscopique d'une vingtaine de membres, certains sont pratiquants, Kasia ne l'est pas - "mon problème, c'est que je ne crois pas en Dieu". Certains sont de vrais juifs selon les canons de la religion. La mère de Kasia, elle, est catholique. "Notre point commun est de nous sentir une identité juive", explique-t-elle. Et peut-être Kasia finira-t-elle par attirer son père à la synagogue.

"La jeune génération et les enfants représentent enfin une chance d'assurer l'avenir de notre communauté", affirme Konstanty Gebert, publiciste et grand artisan du renouveau juif en Pologne. "Il y a quelques années, il n'y avait que des personnes âgées à la synagogue. Maintenant, le problème, ce sont les enfants qui courent dans les travées", se réjouit-il. Andrzej Zozula, directeur exécutif de l'Union des communautés juives religieuses de Pologne, se rappelle lui aussi qu'il y a dix ans, "à l'ouverture de l'école juive, on manquait d'écoliers. Maintenant il y a une liste d'attente".

REVIREMENT DÉMOGRAPHIQUE
Mais Konstanty Gebert ne se laisse pas griser : "Ce revirement démographique est merveilleux, mais il ne garantit pas notre autonomie financière." Ce n'est pas un point de détail. Les huit communautés juives de Pologne sont confrontées à un véritable dilemme avec les 1 500 cimetières construits au long de siècles florissants. Il faudrait tout à la fois les entretenir, les délimiter - tout ou en partie lorsque des immeubles ont été érigés dessus pendant le communisme, comme c'est souvent le cas - sans avoir les moyens financiers de leurs obligations sacrées. "De plus, comment récupérer une partie de notre patrimoine immobilier, source de revenus futurs, alors que nous ne pouvons pas financer les restaurations ?", ajoute Andrzej Zozula. "Mais surtout, ajoute Konstanty Gebert, la perpétuation démographique de nos communautés n'est pas encore assurée."

En 1939, les quelque 3 millions de juifs polonais représentaient près de 10 % de la population, soit la plus grande communauté après celle des Etats-Unis. Et aujourd'hui ? Difficile à dire. Konstanty Gebert énumère dans sa barbe : "Le recensement de 2002 pointait 1 237 personnes se déclarant volontairement juives - pour une population totale de 38 millions de Polonais -. Les institutions communautaires en comptent environ 8 000. Elles seraient 15 000 à en croire, en 1989, le général Kiszczak - ministre de l'intérieur communiste -, qui savait de quoi il parlait. Et pour moi, nous serions 25 000, si l'on compte ceux qui ignorent leurs origines."

En revanche, le renouveau culturel, dont les prémices remontent au milieu des années 1970, apparaît quant à lui bien vivace. Parce que la dynamique a été largement initiée par de non-juifs et donc qu'il déborde largement du petit cadre communautaire. En atteste l'intérêt grandissant pour des ouvrages ou des magazines d'initiés. Le prouvent la fréquentation au Salon du livre juif, l'énorme succès du Festival annuel de culture juive au printemps à Cracovie, ou encore le foisonnement de groupes polonais de musique klezmer...

"À CONTRE-COURANT"
Pour Andrzej Zozula, "cela s'apparente même à un phénomène de mode". "C'est une boule de neige qui n'en finit pas de grossir", illustre la sociologue et anthropologue Annamaria Orla-Bukowska. "Les Polonais redécouvrent une partie de leur identité en se penchant sur la culture juive florissante avant guerre", ajoute-t-elle.

Et si les communautés sont si actives et si diverses - "il naît chaque jour de nouvelles associations", observe Annamaria Orla-Bukowska -, "c'est qu'elles se sentent ici en sécurité", ajoute-t-elle. De quoi tordre le cou à l'image persistante d'une Pologne antisémite. "Je me sens plus à l'aise ici avec ma kippa que dans certains quartiers parisiens", lance Konstanty Gebert dans un français châtié. Il ne s'agit pas de tomber dans l'angélisme ni d'annoncer le retour de l'âge d'or de la Pologne quand, du XVIe au XVIIIe siècle, le pays accueillait juifs et calvinistes persécutés en Europe. La bête n'est pas encore morte. "Les juifs ne sont presque plus là, il reste les stéréotypes", analyse Annamaria Orla-Bukowska. Mais le discours ouvertement antisémite, électoralement contre-productif, a disparu du paysage politique.

"Une nouvelle fois, ironise Konstanty Gebert, la Pologne se trouve à contre-courant du reste de l'Europe. Là-bas, on assiste à une montée d'un nouvel antisémitisme, pas ici."

Christophe Châtelot



Une nouvelle génération d'historiens allemands a multiplié les champs d'étude de la Shoah
LE MONDE | 27.01.05 | 14h36

Même si l'historiographie de la Shoah a été longtemps dominée par les Américains ou les Israéliens, en Allemagne des historiens consacrent très tôt des oeuvres importantes à l'analyse du régime et de son organisation criminelle, à commencer par l'opposant déporté, l'intellectuel catholique Eugen Kogon, auteur de L'Etat-SS (1946).

Dès 1949 fut aussi créé un Institut d'histoire contemporaine de Munich (Institüt für Zeitgeschichte, IFZ) dont l'essentiel des travaux portait sur la période nazie. L'Institut de recherches sociales de Hambourg, fondé par Jan Philipp Reemtsma en 1984, joue également dans ce champ de recherche un rôle important.

Martin Broszat, qui dirigea l'IFZ, ou Hans Mommsen, patron en Allemagne de l'école dite "fonctionnaliste" (qui explique la Solution finale par la mécanique de la guerre et du régime et non par l'intention des acteurs), font partie des figures importantes de l'historiographie du nazisme. Mais une autre génération de chercheurs - seulement connus en France de quelques spécialistes, dont Dominique Vidal, auteur en 2002 de Les Historiens allemands relisent la Shoah (Complexe) - a, depuis les années 1980, bouleversé la recherche. Elle peine, il est vrai, à trouver sa place dans l'université allemande et plusieurs de ses tenants ont rejoint les universités américaines.

Nés bien après le conflit et dégagés des ambiguïtés de leurs prédécesseurs, certains ont été mêlés de près, comme l'historien et journaliste Götz Aly ou Karl-Heinz Roth, au 68 allemand. "S'agit-il d'un groupe ?, s'interroge l'historien berlinois Peter Schottler (Institut d'histoire du temps présent, IHTP). S'ils se connaissent tous, leurs itinéraires politiques divergent. Certains sont d'anciens leaders étudiants, comme Roth ; d'autres, plus jeunes, ont été proches des Verts et des "ateliers d'histoire"."

Malgré leurs itinéraires politiques divers, l'effet de groupe provient de leur participation à des ouvrages collectifs suscités par l'ouverture des archives de l'Est. Ainsi, la publication du Calendrier d'Himmler (Hans Christians Verlag, 1999) a-t-elle associé plusieurs noms caractéristiques de cette nouvelle histoire comme Christian Gerlach, Dieter Pohl et Michael Wildt.

RACINES COMMUNES
Götz Aly est également l'auteur, avec Christian Gerlach, d'une récente somme sur la déportation des juifs de Hongrie en 1944, Das Letzte Kapitel (" Le Dernier Chapitre", DVA, 2001). Ce travail montre que ces chercheurs n'hésitent plus à s'aventurer sur des terrains extérieurs à l'histoire allemande.

On peut également trouver des racines communes à cette "nouvelle école" dans les travaux du sociologue allemand émigré aux Etats-Unis Franz Neumann, le premier à avoir, dans son Behemoth de 1942, mis en évidence la multiplication des instances de décisions au sein du régime nazi. Neumann dirigea en outre la thèse de l'historien américain Raul Hilberg, auteur en 1961 de la classique Destruction des juifs d'Europe (Fayard, 1988). Beaucoup ont en outre lu l'oeuvre du sociologue anglais d'origine polonaise Zygmunt Bauman qui, dans Modernité et Holocauste (1989 ; La Fabrique, 2002, pour la traduction française), a tenté de montrer la relation entre la rationalité moderne et l'entreprise de destruction nazie. De fait, Götz Aly s'est intéressé, dès les années 1980, aux techniques sophistiquées d'enregistrement employées par les nazis.

Pour Pieter Lagrou, de l'Université libre de Bruxelles, qui, avec Peter Schottler et Florent Brayard (IHTP), s'efforce de faire connaître en France cette production, ces historiens pratiqueraient tous "une critique des concepts qui se fondent sur la conception de la singularité du génocide". Loin d'être un événement qui pourrait être traité en lui-même, ou expliqué par le seul antisémitisme allemand - thèse soutenue par l'Américain Daniel Goldhagen -, l'assassinat des juifs d'Europe devrait au contraire être replacé dans le contexte de la politique nazie de restructuration, notamment ethnique, de l'Europe.

Ainsi, dans Endlösung ("Solution finale", Fisher, 1995), Götz Aly a montré comment les déportations de juifs, tout autant que l'extermination systématique des malades mentaux par le programme T4 sont arrimées aux décisions de "réintégrer" dans le territoire du Reich les "Allemands ethniques" dispersés à l'est de l'Europe.

Ces nouvelles approches portent aussi sur les experts et les intellectuels : géologues s'assurant, en 1940, que le sol de Madagascar était suffisamment pauvre en ressources minières pour qu'on y projette d'y déporter les juifs en masse ; juristes, médiévistes, ethnographes, hygiénistes, géopoliticiens, raciologues mettant leur savoir au service d'une reformulation des profils démographiques d'une Europe soumise à un redécoupage manu militari et où les juifs n'avaient plus leur place.

Le croisement systématique des sources allemandes avec les documents polonais, ukrainiens, juifs représente une autre caractéristique de ces nouvelles approches. Ainsi Michael Esch, chercheur au Centre Marc-Bloch (Berlin), a-t-il recoupé les archives allemandes avec des sources laissées par les médecins juifs du ghetto de Varsovie pour étudier la politique sanitaire du Reich en Pologne occupée.

FACTEURS ÉCONOMIQUES
L'intérêt, au cours des années 1990, pour les spoliations et pour le vol des victimes juives a enfin conduit certains de ces spécialistes à se pencher sur les facteurs économiques - et non seulement idéologiques - de la violence de masse. Dans son prochain ouvrage, Hitlers Volkstaat (" L'Etat du peuple hitlérien", Fisher, 2005), Götz Aly montrera, par exemple, comment les nazis ont établi par la corruption et le pillage une solidarité criminelle entre eux et une population allemande dont la condition matérielle était préservée, voire améliorée sur le dos de l'exploitation et du massacre de peuples entiers.

Nicolas Weill

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28.01.05


Commémoration du 60e anniversaire de la libération des camps de concentration nazis - Discours prononcé par Monsieur Joschka Fischer, Ministre fédéral des Affaires étrangères, à New York, le 24 janvier 2005

Le nom du camp d'extermination d'Auschwitz symbolise la Shoah, le grand crime contre l'humanité au XXe siècle.

Le 24 janvier 1945, il y a 60 ans jour pour jour, les sbires SS allemands s'affairaient fiévreusement à Auschwitz à effacer les traces de leurs millions de meurtres: brûlant des dossiers, faisant sauter les chambres à gaz, démontant les fours crématoires et forçant une foule de détenus à bout de force à prendre part à un convoi de la mort en direction de l'ouest auquel ils furent nombreux à ne pas survivre.

Les troupes soviétiques qui entrèrent dans le camp le 27 janvier 1945 firent échouer cette tentative du régime nazi de dissimuler à la face du monde le crime contre l'humanité qu'était la Shoah.

La libération d'Auschwitz n'était pas une heure joyeuse et triomphale, car elle venait trop tard pour pratiquement tous ceux qui avaient été déportés dans ce camp: à peine plus de 7.000 survivants, voilà ce qu'y trouvèrent les soldats soviétiques. Peu nombreux étaient ceux qui avaient pu survivre à cet enfer sur Terre. Le soulagement causé par leur délivrance se mêlait à la certitude de l'horrible destin de tous les autres, qui, eux, n'avaient pu être sauvés.

Primo Levi, l'un des survivants, décrit ainsi le sentiment d'oppression des soldats lorsqu'ils pénètrent dans ce lieu de l'horreur: "Ils ne saluaient pas, ils ne souriaient pas; ils semblaient bloqués, non pas tant par la pitié que par une certaine gêne qui les rendait muets et les poussait à fixer leur regard sur le sombre spectacle."

Les troupes américaines et britanniques qui avançaient vers Allemagne venant de l'ouest se heurtèrent elles aussi à des crimes horribles dans les camps de concentration qu'elles libérèrent. Samuel Pisar, survivant de Majdanek, d'Auschwitz et de Dachau, y fut libéré par les troupes américaines. Il en a fait le récit dernièrement dans le Washington Post.

Des millions de personnes ont été victimes du meurtre de masse monstrueux et programmé de sang-froid par les nazis: les Juives et les Juifs, avant tout, mais aussi les Sinti et les Rom, les homosexuels, les personnes handicapées, les prisonniers de guerre, les opposants et beaucoup d'autres personnes venues de toute l'Europe.

À Auschwitz, Treblinka, Sobibor, Majdanek et dans d'autres camps de concentration et d'extermination, les prisonniers ont été soumis à des tortures barbares exécutées sur l'ordre d'Allemands et par des Allemands, et brutalement assassinés par le travail forcé ou des expériences pseudo-médicales, exécutés ou passés à la chambre à gaz.

Aujourd'hui, 60 ans après la catastrophe, il est toujours difficile de dire la souffrance, la douleur et l'humiliation des victimes. Nous nous inclinons en ce jour devant toutes les victimes du régime de terreur national-socialiste et c'est animés d'un sentiment de deuil profond que nous rendons hommage à leur mémoire.

Auschwitz a été l'expression la plus terrible d'un système aveuglé par la folie raciale. L'idéologie raciste de l'Allemagne nazie a également conduit à une guerre de destruction criminelle contre la Pologne et l'Union soviétique. Elle a fait s'abattre d'horribles souffrances sur les habitants de ces pays.

Auschwitz restera à jamais gravé dans l'histoire de l'humanité comme symbole du mépris de l'être humain et du génocide. Et Auschwitz symbolise aussi l'abominable projet des nazis de faire complètement disparaître les Juifs d'Allemagne et d'Europe à l'aide de toute une industrie de destruction. Six millions de Juifs - hommes, femmes et enfants - y ont succombé.

Elie Wiesel a dit un jour que le pire avait été le meurtre des enfants, cette destruction de l'avenir: "C'était toujours eux qui étaient les premiers à être saisis et envoyés à la mort. Vouloir dire leur nom à voix haute, réciter les noms de tous ces Moischele, Jankele, Sodele, me prendrait des mois, des années (.)"

Ce crime barbare sera toujours parti intégrante de l'histoire allemande. Il représente pour mon pays le point moral le plus bas, une rupture de civilisation sans pareille. La nouvelle Allemagne démocratique en a tiré la leçon. Elle est profondément marquée par la responsabilité historique et morale d'Auschwitz.

L'Allemagne démocratique a intégré l'inviolabilité de la dignité de l'être humain dans les fondements de sa Constitution en 1949: "La dignité de l'être humain est intangible. Tous les pouvoirs publics ont l'obligation de la respecter et de la protéger", est-il énoncé dans l'article 1 de la Loi fondamentale.

C'est la responsabilité de la Shoah qui engage tout spécialement l'Allemagne envers l'État d'Israël. Le président de la République fédérale d'Allemagne, M. Johannes Rau, a demandé pardon devant la Knesset pour l'infinie souffrance causée aux Juifs par des Allemands. Il l'a fait - je cite - "pour moi et ma génération, pour nos enfants et leurs enfants, dont j'aimerais voir l'avenir aux côtés des enfants d'Israël".

Les relations entre l'Allemagne et Israël auront toujours pour nous un caractère particulier. Le droit à l'existence de l'État d'Israël et la sécurité de ses citoyennes et citoyens demeureront à jamais une position fondamentale non négociable de la politique étrangère allemande. Israël pourra toujours en être assuré.

Nous célébrons cette année le 40e anniversaire de l'ouverture des relations diplomatiques entre Israël et l'Allemagne. Le fait qu'Israël nous considère aujourd'hui comme un partenaire fiable n'est pas du tout naturel et nous remplit d'un sentiment de profonde gratitude.

Notre histoire nous engage à bannir et à combattre toute forme d'antisémitisme, mais aussi de racisme, de xénophobie et d'intolérance.

C'est pourquoi nous n'avons pas le droit de ne pas réagir quand des personnes sont humiliées, attaquées et blessées en raison de leurs croyances. Nous n'avons pas le droit de détourner les yeux quand des synagogues sont souillées et profanées. Et nous n'avons pas le droit non plus de garder le silence devant des incitations à la haine antisémite. Nous devons nous opposer à la menace de l'antisémitisme avec toute la détermination et la fermeté de la loi.

Car la question de savoir si les citoyennes et citoyens juifs et leurs communautés se sentent chez eux et en sécurité dans nos pays est un indicateur-clé de l'état de notre démocratie. Dans mon pays tout spécialement, nous devons nous poser chaque jour à nouveau cette question et y répondre par l'affirmative.

Instaurer la confiance et la réconciliation par le rapprochement et une étroite coopération, voilà aussi la réponse de l'Europe à la catastrophe de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale. Il est essentiel pour nous dans ce contexte que nos voisins de l'Est, et la Pologne en particulier, soient nos partenaires depuis mai 2004 au sein d'une Union européenne en voie d'unification croissante.

Les Nations Unies ont été fondées il y a 60 ans sous l'effet des crimes horribles du national-socialisme. C'est la raison pour laquelle nous sommes réunis aujourd'hui, au siège des Nations Unies, pour rendre hommage à la mémoire des victimes du génocide commis par les nazis contre les Juifs d'Europe.

En grande partie à cause de la terrible expérience de la guerre et de la dictature nazie, les membres fondateurs des Nations Unies ont inscrit la proclamation des droits fondamentaux de l'homme et de la dignité et de la valeur de la personne humaine au début du préambule de la Charte des Nations Unies. Empêcher le génocide, le "plus jamais ça" catégorique, compte parmi les motifs qui sont à l'origine de la création des Nations Unies.

Un génocide n'arrivant jamais inopinément, il nous faut déjà lutter contre ses signes annonciateurs. Nous devons nous opposer résolument à la guerre, à la guerre civile et aux violations des droits de l'homme, mais aussi aux idées totalitaires, à la propagande de haine et à l'apologie de la violence. C'est une obligation morale.

Pour cela, il nous faut coopérer efficacement. L'Organisation des Nations Unies, j'en suis convaincu, dispose mieux que toute autre des qualités et de la légitimation nécessaires pour prévenir le crime de génocide. Car aucune organisation n'a autant d'expérience dans la prévention des conflits et la protection des droits de l'homme. Renforcer encore davantage cette organisation mondiale dans ce domaine demeure donc une priorité de la politique étrangère allemande. Notre histoire nous y engage.

60 ans après la libération des camps de concentration, la communauté des survivants s'amenuise de jour en jour. Aucune archive, aucun film, aucun manuel d'histoire ne peut rendre leurs douloureuses expériences comme le font les témoignages personnels. Nous qui pouvons encore écouter les survivants avons pour mission de transmettre leur histoire aux générations futures.

Afin de pouvoir vivre dans la paix et le respect mutuel, nous ne devrons jamais oublier de quelle barbarie l'homme est capable. Car, comme l'a dit le président de la République fédérale d'Allemagne, M. Richard von Weizsäcker, dans son discours du 8 mai 1985: "Quiconque ferme les yeux devant le passé ne voit pas le présent. Quiconque refuse de se souvenir de la barbarie se retrouve exposé à de nouveaux risques de contagion."

Que la Shoah ait pu se produire au XXe siècle en plein cour de l'Europe et de la main des Allemands devra toujours nous servir d'avertissement: une société éclairée, tolérante et ouverte n'est pas une évidence. Nous devons chaque jour la cultiver pour qu'elle perdure. Le souvenir de tous ceux qui ont été assassinés et la souffrance des survivants des camps d'extermination nazis nous engagent à poursuivre cet objectif commun. Nous devons y oeuvrer.
Je vous remercie.


MÉMOIRE
LE MONDE | 27.01.05 | 14h44

Ce qui frappe, derrière la particulière solennité de la célébration du 60e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz, derrière l'émotion collective palpable qu'elle suscite, derrière la multiplicité des récits, c'est un sentiment d'urgence.

Car les témoins directs s'en vont. Petit à petit nous quittent celles et ceux qui peuvent encore dire "l'entière, l'horrible vérité", celles et ceux qui, selon l'expression de l'un d'eux, Elie Wiesel, se sont assigné "l'absolue nécessité de raconter".

Face à l'incompréhensible "trou noir d'Auschwitz", pour reprendre le mot de Primo Levi, il y a la mémoire, celle des morts, que nous restitue le chef-d'oeuvre de Claude Lanzmann, Shoah, celle que perpétuent les monuments, à Berlin, à Washington, désormais à Paris. Cette mémoire est indispensable pour que l'on puisse connaître l'espèce humaine, telle qu'elle s'est révélée dans les camps nazis, même si on ne peut pas comprendre.

Monuments indispensables : une chose est de dire, d'enseigner, que 76 000 de nos compatriotes juifs ont été déportés, dont 2 500 sont revenus ; une autre est d'éprouver, physiquement, la présence des suppliciés gravée dans le marbre du mémorial de la rue Geoffroy-l'Asnier, à Paris. Mémoire des survivants, car avec leur disparition progressive se profile le risque d'une dilution de ce qui doit rester gravé à jamais : le crime perpétré contre les juifs d'Europe et les Tziganes. Auschwitz est un séisme d'une telle magnitude que, plus le temps passe, plus ces mémoires sont et seront à même de le mesurer.

Crime unique, irréductible, par sa cible, les juifs, désignés pour la seule et unique raison qu'ils "étaient"; de même qu'était unique, sans équivalent dans l'histoire de l'humanité, la machine d'anéantissement de masse mise au point par les nazis. De cette barbarie, le camp d'Auschwitz-Birkenau reste le site symbole, ces 40 km2 d'une gigantesque usine de mort. Cinq millions cent mille juifs ont été mis à mort - un tiers des juifs d'Europe.

C'est précisément parce que ce crime-là reste indicible, incompréhensible - "On ne comprendra jamais la Shoah ni la passivité des démocraties", relève encore Elie Wiesel - que les rescapés ont longtemps pensé qu'on ne les croirait pas et qu'ils se sont, un temps, abstenus de raconter. Dans un bouleversant témoignage confié au Monde 2 (publié dans nos éditions datées du 29 janvier), admirable de force et de sobriété, Simone Veil, déportée à Auschwitz à 16 ans, en mars 1944, confie l'effarement ressenti dès l'entrée dans le camp. "Nous ne pouvions pas imaginer", écrit-elle. A l'entrée d'un camp nazi tout juste libéré, à la fin de l'hiver 1945, le commandant en chef des forces américaines en Europe, Dwight Eisenhower, avait expliqué : "Je suis venu délibérément afin d'être en position de témoigner de ces choses si jamais il devait y avoir, à l'avenir, une certaine tendance à dire que toutes ces "allégations" - sur les camps de concentration - ! étaient de la propagande."

Les historiens et d'immenses témoins, l'Italien Primo Levi, le Hongrois Imre Kertesz, ou encore les Français Robert Antelme et David Rousset, parmi beaucoup d'autres, ont raconté, documenté, répertorié l'oeuvre de mort commise par les nazis. L'Histoire avait déjà connu des tentatives de génocide - celui des Arméniens au début du XXe siècle - avant la Shoah ; elle en a connu d'autres après, au Cambodge et au Rwanda.

Mais nous vivons dans la mémoire d'Auschwitz, en ce sens que le monde a tenté de s'organiser et continue d'être organisé, autant qu'il est possible, pour empêcher le retour de la barbarie. C'est ainsi, en partie, qu'est née l'ONU, en 1945, et qu'ont été jetées les bases d'un nouveau droit international ; c'est ensuite, en 1948, la création d'Israël ; c'est aussi, dès les années 1950, la volonté d'unifier l'Europe ; c'est enfin l'émergence d'un devoir d'ingérence. C'est une route qui, dans la foulée du tribunal de Nuremberg, chargé de juger les chefs nazis, a conduit à l'installation du Tribunal pénal international. C'est une route qui, au fil des ans et malgré maints retours en arrière, a permis que soit ébauché un droit international, organisé autour de l'imprescriptibilité de certains crimes : crimes contre l'humanité, génocides ; prohibition de la torture, des déplacements forcés de populations ; interdiction de la fabrication de certaines armes, jusqu'au traité de non! -prolifération nucléaire.

"PLUS JAMAIS ÇA"
"Nous devons considérer Auschwitz comme l'un des éléments fondateurs de la communauté internationale d'aujourd'hui, explique le Polonais Bronislaw Geremek, et notamment de l'Union européenne, en ce sens qu'elle a été imaginée comme une réponse à l'expérience de l'Holocauste." Evidemment, ce travail n'a pu exister que fondé sur la reconnaissance du passé. De ce point de vue, le retour sur ce passé, qu'a accompli l'Allemagne démocratique, mérite d'être salué.

Les massacres n'ont pas cessé, bien sûr : des millions de victimes du soviétisme à celles des guerres coloniales (dont la guerre d'Algérie), en passant par le goulag chinois et tant d'effroyables guerres civiles. Mais du moins s'est-on attelé à dessiner un ordre international, dont l'origine est bien l'effroi éprouvé à l'ouverture des portes des camps de la mort, il y a soixante ans.

Dès lors que les conflits résultaient d'explosions - le plus souvent ethniques -, internes à tel ou tel ensemble national, la logique née en 1945 a permis d'imaginer, puis d'appliquer un "devoir d'ingérence". Comment ne pas vouloir absolument continuer sur cette route, même si les échecs n'ont pas manqué ? Les Européens en savent quelque chose, qui assistèrent trop longtemps passifs au retour de la barbarie lors de la dissolution de la Yougoslavie.

Notre réalité est celle-ci : chaque fois que l'on a cru bon de contrevenir aux principes de la Charte des Nations unies, de s'éloigner de l'ordre rêvé en 1945, ce fut pour reculer ; et, à chaque régression, la porte entrouverte a été celle d'un possible retour à "ce qu'on ne pouvait pas imaginer". La nécessité n'est donc pas seulement de préserver, de faire vivre la mémoire d'Auschwitz, au nom du "plus jamais ça"; il ne s'agit là, en quelque sorte, que du "minimum vital" que l'on doive exiger. La nécessité est aussi de continuer à affirmer la singularité de la Shoah. Il est indispensable de reconnaître cette unicité si l'on veut connaître notre propre espèce et être en mesure de se défendre contre le renouvellement de ce qu'on "ne pouvait imaginer".

C'est la condition pour maintenir en vie l'idéal de civilisation qui a présidé au meilleur de ce qui a été accompli depuis 1945 - même si cela le fut si imparfaitement. Plus on laissera s'altérer cette mémoire, comme le redoutait Eisenhower, plus on acceptera que soit galvaudée ou relativisée la Shoah, plus on doutera de son unicité, plus on abaissera les barrières posées à la Libération.

Gardons à l'esprit ce visage de martyr peint par Zoran Music (lui-même déporté), cette tête décharnée, ce regard qu'aucun mot ne peut décrire. Music a écrit au bas de ce tableau : "Nous ne sommes pas les derniers !"

Jean-Marie Colombani

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28.01.05


"Le monde était au courant mais il restait silencieux"
LE MONDE | 28.01.05 | 13h28

Voici des extraits des discours prononcés lors de la cérémonie du 60e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau, qui a eu lieu jeudi 27 janvier.


A voir : Le discours de Vladimir Poutine (Russie), le 27 janvier

A voir : Le discours d'Alexander Kwasniewski (Pologne), le 27 janvier

A voir : Le discours de Dick Cheney (Etats-Unis), le 27 janvier

A voir : Le discours d'Elie Wiesel, le 27 janvier

A voir : Le discours de Simone Veil, le 27 janvier

Alexander Kwasniewski, président polonais. Auschwitz est un immense cimetière européen, conservant les cendres d'un million et demi de personnes de 25 nationalités. Particulièrement terrifiant fut le sort des juifs. (...) Déclenchée par les nazis, la Shoah marqua la fin d'un monde que les Polonais et les juifs avaient construit sur cette terre de cohabitation.

La communauté juive a vécu ici pendant 800 ans, prouvant que la Pologne est une terre de liberté et de tolérance. (...)

Avec un profond respect pour le sacrifice des soldats dans le sang, la Pologne honore tous les combattants, tous ceux qui sont morts héroïquement dans les rangs de l'armée rouge pour libérer notre patrie de l'occupation nazie. Nous nous rappelons l'énorme tribut versé par les Russes et par les autres peuples d'Union soviétique pour la victoire sur le nazisme. (...)

Puisse aujourd'hui, depuis cet endroit, retentir notre appel commun, l'appel pour un monde sans haine, sans racisme ni antisémitisme, ni xénophobie, pour un monde dans lequel le mot "humain" résonnera toujours avec fierté.

Vladimir Poutine, président russe. Ici, sur cette terre qui, autrefois, regorgea du sang et des cendres des victimes du nazisme, nous voyons vraiment quel type d'avenir le Reich réservait à l'Europe civilisée, fondée sur les valeurs de l'humanisme et des traditions de démocratie, et qui avait fait un long chemin depuis l'Inquisition jusqu'à la Réforme et les Lumières.

Ici, sur ce sol torturé, nous devons dire avec fermeté et sans équivoque que toute tentative de réécrire l'Histoire, de placer les assassins et leurs victimes, les libérateurs et les occupants sur un même pied, est immorale et inacceptable pour quiconque se considère européen.(...)

Cependant, aujourd'hui, nous ne devons pas seulement nous souvenir du passé mais prendre garde aux menaces qui pèsent sur le monde actuel.

Le terrorisme en fait partie, et il n'est ni moins dangereux ni moins pervers que le fascisme. Et il est aussi cruel ; il a déjà pris des milliers de vies innocentes. De la même manière qu'il n'est pas de "bon" et de "mauvais" fasciste, il ne peut y avoir de "bons" et de "mauvais" terroristes. Tout double critère sur ce point est absolument inacceptable.

Moshé Katsav, président israélien. En Europe, au coeur de la civilisation, une nation s'est dressée contre une autre nation avec pour but de l'exterminer, de l'effacer de la face du monde. Cette oeuvre de destruction a été celle d'un peuple qui avait produit les plus grands scientifiques, les plus grands musiciens. De très nombreux pays savaient que ce meurtre se perpétrait mais ils étaient indifférents. Le monde était au courant de l'extermination des juifs d'Europe mais il restait silencieux. Le refus ou les hésitations des Alliés à bombarder les camps de la mort et à détruire les voies ferrées par où l'on conduisait les juifs ont fait des victimes supplémentaires, et cela aussi reste une tache sur la conscience de l'humanité.

Soixante ans plus tard, nous assistons à un réveil de l'antisémitisme en Europe. Est-il possible que le pouvoir dissuasif de la Shoah faiblisse ? La réponse est entre les mains des dirigeants européens, entre les mains des éducateurs et des historiens. Elle est entre nos mains.

Jean Paul II, dans un message lu lors de la cérémonie. Cette tentative de destruction systématique de tout le peuple juif reste comme une ombre sur l'Europe et sur le monde. C'est un crime qui marque pour toujours l'histoire de l'humanité. Cela sonne, au moins pour aujourd'hui et aussi pour l'avenir, comme un avertissement : on ne doit pas céder devant les idéologies qui justifient la possibilité de violer la dignité humaine en se fondant sur les différences de race, de couleur de peau, de langue ou de religion. Je renouvelle cet appel à tous, et particulièrement à ceux qui, au nom de la religion, ont recours aux abus de pouvoir et au terrorisme. (...)

Evoquant les victimes d'Auschwitz, je ne peux manquer de rappeler qu'il y eut aussi, au milieu de cette indescriptible accumulation du mal, des manifestations héroïques d'adhésion au bien. (...) Même si l'homme est capable d'accomplir le mal, parfois un mal considérable, le mal n'aura pas le dernier mot. (...) Que ne se reproduise jamais plus en aucun lieu de la terre ce qu'ont subi les hommes et les femmes que nous pleurons depuis soixante ans !

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 29.01.05 



Auschwitz  : la mémoire juive et la mémoire chrétienne
LE MONDE | 29.01.05 | 14h27
Auschwitz ou l'absence de Dieu. Y a-t-il un autre lieu au monde où le Créateur ait semblé à ce point ignorer et déserter ses créatures ? Avec Elie Wiesel, le philosophe juif Martin Buber parlait d'Auschwitz comme d'une "éclipse"de Dieu. Comment Dieu a-t-il pu tolérer un tel événement, demandaient les déportés au retour des camps ? Dans la Bible déjà, Job accusait : "Dieu m'a livré à des injustes, entre les mains des méchants, il m'a jeté.

 " Et il ajoutait : "Périsse le jour qui me fit naître."

Auschwitz est la preuve de la non-existence de Dieu pour les athées et ceux qui, parfois, ont aussi perdu foi en l'homme. Sans doute aucune des catastrophes et souffrances de l'histoire n'a-t-elle de sens, la Shoah pas plus que les guerres, les périodes d'oppression de l'humanité ou les colères de la nature, comme celle qui vient d'engloutir plus de 200 000 innocents en Asie.

Mais l'expérience du Mal faite à Auschwitz, où le nazi tenta d'exterminer un peuple qui, le premier, avait reconnu Dieu, est proprement unique. Elle rend l'événement indéchiffrable, inexplicable, impénétrable. Un non-sens absolu, qui impose un silence également absolu, contre toutes les tentatives de banalisation, de négation, de récupération d'une souffrance si singulière.

Soixante ans après la libération du camp, on peut affirmer qu'Auschwitz fut, à la fois, le point culminant de siècles d'antisémitisme, dans lequel l'enseignement du christianisme porte une lourde responsabilité, et le lieu d'une conversion, voire d'une réconciliation tardive, mais réelle.

Bernard Dupuy, religieux dominicain, un des pionniers du dialogue entre juifs et chrétiens, ose dire qu'il aura fallu ce "Mal" pour que les chrétiens fassent retour sur eux-mêmes, au double sens de teshu-vah (repentance) et de metanoïa (conversion). La repentance, d'abord. Elle a été tardive.

En 1948, ils n'étaient qu'une poignée d'intellectuels catholiques et protestants à créer une Amitié judéo-chrétienne, autour de Jules Isaac et d'Edmond Fleg, dont la famille avait péri dans les camps. Les mêmes, un an plus tôt, au cours de la fameuse conférence de Seelisberg (Suisse), avaient commencé à admettre la responsabilité de "l'enseignement du mépris" dans l'extermination de six millions de juifs. Le rejet originel de la racine juive du christianisme a engendré l'antisémitisme et ouvert la voie au néopaganisme des nazis. Comme a dit un jour Emmanuel Levinas : "Les bourreaux d'Auschwitz ont dû avoir tous fait leur catéchisme, et cela ne les a pas empêchés de commettre leurs crimes."


CADUCITÉ
Il faudra attendre le concile Vatican II (1962-1965) pour que l'Eglise catholique - en retard sur les protestants héritiers de l'Eglise confessante (résistante) allemande et d'un Martin Bonhoeffer, pendu par les nazis en 1945 - commence à réviser son discours sur le "peuple déicide" et reconnaisse la caducité de la théologie dite de la "substitution" (de l'Ancienne à la Nouvelle Alliance en Jésus-Christ, l'Eglise devenant le Nouvel Israël). C'est dans la déclaration conciliaire Nostra Aetate, qui date exactement de quarante ans, que puiseront toutes les condamnations ultérieures de l'antisémitisme, que sera reconnue la permanence du peuple juif dans l'histoire et réhabilitée la nature spirituelle du lien entre juifs et chrétiens. Ainsi le pape Jean Paul II dira-t-il aux juifs, le 13 avril 1986, à la synagogue de Rome : "Vous êtes nos frères aînés."

Mais, au début des années 1960, lors du concile, pas une seule fois le mot "Shoah" n'est prononcé. Pas plus que celui d'Israël, ce qui montre la distance qui restait alors à accomplir par les Eglises dans le travail de mémoire et dans la reconnaissance du lien qui unit le peuple juif avec sa terre et avec l'Etat d'Israël. Aujourd'hui encore, on est frappé par la lenteur de certains milieux croyants, chrétiens autant que juifs, à relire les fondements de leur foi à la lumière d'un événement comme Auschwitz. On ne peut oublier les faux pas commis, au début de son pontificat, par le pape polonais lui-même, qui, pourtant, deviendra le "meilleur ami des juifs".

Lors de sa première visite, comme pape, à Auschwitz-Birkenau, en 1979, Jean Paul II a eu ce mot : "Auschwitz, Golgotha du monde contemporain", emprunté à Jacques Maritain et qui a été perçu comme une sorte d'annexion chrétienne de la souffrance juive. Le procès a rebondi au moment de la béatification, en 1987, d'Edith Stein, juive convertie au catholicisme, déportée et tuée à Auschwitz. Il y a eu, surtout, la trop longue polémique autour du carmel d'Auschwitz, quand des religieuses polonaises, par volonté d'expiation, avaient occupé le bâtiment du camp où était stocké le gaz Zyklon B, qui servait à l'extermination. Il a fallu huit ans et nombre de médiations - celles, par exemple, de Théo Klein ou du cardinal Lustiger pour la France - avant que le pape ne demande fermement aux religieuses de quitter les lieux.

Du côté juif, un triple soupçon a longtemps pesé sur l'Eglise. Elle serait incapable de faire la clarté sur ses responsabilités passées et de demander pardon. Sa théologie l'empêchant de reconnaître le caractère unique d'Auschwitz, elle tendrait à réduire l'événement à un nouvel épisode de la chute originelle et de la rupture de l'homme avec Dieu. Des courants chrétiens de "néo-évangélisation" s'efforceraient de donner une signification chrétienne à la Shoah, conçue comme l'accomplissement du mystère de la crucifixion et de la résurrection du Christ.

Un triple démenti a été apporté à ces soupçons, donnant la mesure d'une conversion aujourd'hui engagée, sinon achevée. On ne compte plus les reconnaissances de dettes au peuple juif venant des milieux chrétiens : le "repentance" de l'Eglise de France, à Drancy, en 1997, pour son silence devant les déportations ; les demandes de pardon du pape pour les "préjugés et les lectures pseudo-théologiques" (1997), à l'origine de l'antijudaïsme des chrétiens, et pour leur aveuglement devant la perversité des nazis et le malheur qui s'abattit sur les juifs. En 2000, à Rome et à Jérusalem, le pape a multiplié les actes de repentance et les gestes de réconciliation. A ses yeux, le judaïsme et le christianisme font partie de la même histoire du salut, et la reconnaissance du peuple juif comme peuple élu de Dieu fait partie de l'identité chrétienne.

Est-ce à dire qu'on est allé au bout du chemin de conversion et de réconciliation ? Loin s'en faut. Il reste des ambiguïtés, d'autant plus graves que l'antisémitisme montre sa capacité de résurgence en Europe. Autant qu'on puisse en juger par le document du Vatican de 1998 intitulé Souviens-toi !, la mémoire chrétienne d'Auschwitz n'a pas encore tiré toutes les leçons de l'événement.

La commission d'historiens juifs et catholiques, chargée par le pape, en 1999, d'étudier l'attitude de l'Eglise pendant la guerre, a interrompu ses travaux, deux ans plus tard, faute d'un accès complet et libre aux archives vaticanes. Le rôle de Pie XII reste plus que controversé, alors qu'avance, à Rome, un procès de béatification qui, s'il aboutit, relancera les polémiques.

Des zones d'ombre subsistent. Le Vatican maintient une distinction subtile entre la vulgate antijuive d'hier, qui a justifié les pogroms, et l'antisémitisme moderne, racial et païen des nazis. Imputant la faute à des individus égarés, il refuse l'idée d'une responsabilité collective de l'Eglise dans les persécutions subies par les juifs. Ce qui reste, sinon incompréhensible, au moins incompris.

Henri Tincq

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 30.01.05



Mémoire allemande
LE MONDE | 12.02.05 | 12h00

COMMENT honorer les morts de la seconde guerre mondiale, tous les morts, sans tomber dans l'amalgame entre les coupables et les innocents, les bourreaux et les victimes ?

Un peu plus de deux semaines après les cérémonies du 60e anniversaire de la libération d'Auschwitz, l'Allemagne est confrontée à cette délicate question à l'occasion du 60e anniversaire des bombardements de Dresde par l'aviation britannique, les 13 et 14 février 1945.  L'opération a fait quelque 40 000 victimes parmi la population civile.

Le problème n'est pas nouveau, mais, pendant les premières décennies de l'après-guerre, il était refoulé sous le poids de la responsabilité collective. C'était le cas, du moins, dans la partie occidentale de l'Allemagne soucieuse de réintégrer la famille démocratique, alors qu'à l'Est le régime communiste n'avait aucun scrupule à dénoncer "les bombardements des impérialistes anglo-saxons".

Le temps passant, on assiste à un réexamen de l'histoire de l'Allemagne, avec ses ombres et ses lumières. Une partie de l'opinion, qui dépasse largement les milieux de la droite extrême, considère qu'on a trop longtemps négligé les victimes allemandes. D'autres vont plus loin, en s'intéressant aux Allemands en tant que victimes. Comme si, après une période dominée par la mauvaise conscience, l'heure était venue de s'apitoyer sur ses propres malheurs.

Encore y a-t-il plusieurs façons de le faire, soit en tenant pour responsable la folie meurtrière de Hitler et de tout l'appareil nazi, soit en montrant du doigt les Alliés, jusqu'à mettre un signe d'égalité entre la Shoah et le bombardement des populations civiles ou l'expulsion des Allemands des territoires de l'Est conquis par les Soviétiques.

Tout le monde, heureusement, ne va pas aussi loin. L'extrême droite, elle, ne se gêne pas. Le NPD, le Parti national démocrate, est représenté au Parlement régional de Saxe, dont la capitale est justement Dresde. Refusant de se joindre à l'hommage aux victimes des camps d'extermination, les députés NPD de Saxe ont dénoncé le "Bomben-Holocaust", et leurs partisans s'apprêtaient à perturber, dimanche 13 février, les cérémonies officielles.

Face à ce regain d'activisme de l'extrême droite, en cette année où les commémorations autour de la fin de la seconde guerre mondiale, seront nombreuses les autorités allemandes sont perplexes. Ayant déjà échoué à interdire le NPD, elles cherchent à restreindre son droit de manifester. Mais les interdictions ne suffisent pas à résoudre le problème. L'éducation civique, l'insistance sur les responsabilités allemandes, le rappel du caractère unique de la Shoah et l'adhésion de l'immense majorité des Allemands aux valeurs démocratiques restent les meilleurs moyens d'isoler une poignée d'agités.

Avec l'affirmation, lancée le 8 mai 1985 par Richard von Weizsãcker, alors président de la RFA, que pour les Allemands aussi la défaite du IIIe Reich a été une libération.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 13.02.05



Communautarismes, racismes, antisémitisme, la société française doit interroger son histoire.
Les enjeux de mémoire


Par Claude LIAUZU
mercredi 23 février 2005

Polémiques autour des dérives de Dieudonné, manifestes, pétitions, prises de parti sur les enjeux de mémoires occupent une place grandissante dans la société française, place qui exige des interrogations.

On doit respect aux morts, on ne doit que la vérité aux vivants, disait Anatole France. P