Faire vivre une langue, c'est aussi défendre les valeurs de paix et de démocratie qu'elle véhicule. Une francophonie plurielle Par Abdou DIOUF jeudi 25 mars 2004 Abdou Diouf, secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie Nous ne sommes pas opposés à la mondialisation, mais nous voulons un monde solidaire, où le dialogue des cultures soit possible. La francophonie n'est pas contre l'anglais. Elle est contre une langue unique, une culture unique, une pensée unique La célébration, le 20 mars, de la Journée de la francophonie, n'est pas l'hommage rendu à un glorieux passé. C'est la démonstration d'une réalité vivante, présente partout sur la planète. C'est l'affirmation d'une volonté politique de promouvoir certaines valeurs fondamentales dans le monde actuel si cruellement démuni de points de repère. La francophonie, c'est d'abord bien sûr une langue partagée par près de 200 millions d'hommes et de femmes dans le monde, l'une des dix langues les plus parlées sur les quelque 2 000 langues pratiquées sur notre planète. Elle est, avec l'anglais, la seule langue enseignée dans tous les pays du monde. Sait-on que les établissements de l'Alliance française, présents dans plus de 140 pays à travers un réseau de plus de 1 000 associations de droit local, l'enseignent à plus de 400 000 étudiants avec le concours de professeurs le plus souvent nationaux ? Instrument de communication international, le français est langue officielle et de travail dans les organisations les plus importantes, et d'abord aux Nations unies. Bien sûr, on ne peut se satisfaire de ces constatations : si l'usage de la langue française et le désir de la pratiquer progressent dans le monde, notre langue est en recul relatif par rapport à l'anglais. Je sais le combat incessant qu'il faut mener pour que le français garde son statut dans certaines enceintes officielles, y compris au sein de l'Union européenne. Je suis d'ailleurs surpris de voir la facilité avec laquelle certains Français renoncent, dans leur travail, à pratiquer leur langue, alors que d'autres francophones dans le monde, fiers de pratiquer la langue de Molière, se battent pour la faire vivre dans un environnement culturel autrement difficile. C'est le rôle de chaque francophone de veiller à ce que sa langue soit utilisée, dans son travail et dans sa vie quotidienne. Il faut se réjouir, à cet égard, que les futurs commissaires des nouveaux Etats membres de l'Union européenne élargie bénéficient, à l'initiative du gouvernement français, d'une formation à notre langue. Mais la francophonie, ce n'est pas seulement le partage d'une langue. A travers et par la langue s'expriment une philosophie, une culture, une histoire, des valeurs. Les pays francophones ont en commun, pour le meilleur et pour le pire, une histoire, qu'ils l'aient voulue ou, dans le cas de la colonisation, qu'ils l'aient subie. Cette histoire nous a laissé en héritage indivis des valeurs qu'il nous appartient de défendre et de promouvoir dès lors qu'elles sont au service de la justice et du progrès de l'humanité. Nous avons reçu en partage la philosophie des Lumières, les idéaux de la Révolution, l'aspiration à davantage d'égalité, de liberté, de fraternité. Il nous appartient de faire fructifier cet héritage, en l'enrichissant des valeurs issues des autres pays francophones et des leçons que nous avons tirées de cette histoire commune, et en l'adaptant aux réalités du monde d'aujourd'hui, si terriblement dépourvu d'idéal. Pour promouvoir ces valeurs, les pays francophones se sont dotés d'une organisation commune dont le siège est à Paris : l'Organisation internationale de la francophonie (OIF), forte de cinquante et un membres, Etats et gouvernements, et de cinq pays observateurs, rassemblant au total 500 millions d'hommes et de femmes vivant sur les cinq continents. La première des actions à mener par la communauté francophone, c'est celle en faveur de la paix, de la démocratie et des droits de l'homme. Agir en faveur de la paix et de la démocratie, cela peut paraître abstrait à ceux qui ont eu la chance de naître et de grandir dans cette partie de l'Europe préservée de la guerre depuis près d'un demi-siècle. Mais pour celles et ceux, hélas très nombreux, qui vivent dans l'autre partie de l'Europe et dans certains pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, pour tous ceux et celles qui sont contraints de fuir leur pays d'origine pour trouver la paix ou le travail, ces mots prennent tout leur sens. Les terribles attentats de Madrid nous rappellent que la paix et la démocratie sont des valeurs fragiles et menacées, même dans cette partie-ci de l'Europe, et que la vigilance permanente de tous est nécessaire pour les sauvegarder. Dans le domaine démocratique, la francophonie doit être exemplaire si elle veut être légitime. Mais, pour que les droits de l'homme et les pratiques démocratiques progressent en francophonie, il est impératif que chaque gouvernement développe l'enseignement des droits de l'homme et des principes de la démocratie à tous les niveaux des systèmes éducatifs. Plus généralement, l'effort essentiel, au niveau des budgets publics doit porter d'abord sur l'accès de tous à l'éducation et la possibilité de se former à différents âges de la vie. L'ignorance est, avec la misère et l'injustice, la source essentielle de tous les conflits et de toutes les violences, y compris le terrorisme si dramatiquement présent dans le monde actuel. Aujourd'hui, dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne, un enfant sur trois ne va pas à l'école, et un enfant sur deux en sort prématurément. Le défi éducatif est au coeur de la réalité francophone. La réduction des inégalités, celle entre les hommes et les femmes, celle entre les nations, celle à l'intérieur de chaque nation, est un autre défi majeur pour la francophonie. Il y a, à cet égard, beaucoup à faire ! L'engagement des pays francophones riches en faveur des nations les plus pauvres et de la réduction des inégalités est un impératif absolu si l'on veut améliorer les chances de la paix dans le monde. L'effort de solidarité et de concertation en faveur d'un développement durable est et doit être davantage encore une priorité de notre communauté. L'OIF peut y contribuer en organisant la concertation entre pays francophones afin que leur voix soit mieux entendue dans les grandes négociations internationales comme celles de l'OMC. Elle peut aussi favoriser l'accès des pays les plus pauvres aux crédits des bailleurs de fonds. La progression dans la voie du développement et de la réduction des inégalités implique aussi la mise en oeuvre d'une meilleure gouvernance. Sans Etat structuré, sans administration efficiente et honnête, pas de confiance entre décideurs publics et investisseurs, pas de développement possible. En facilitant la réflexion et la concertation entre responsables politiques et économiques des pays membres, en participant à la modernisation des dispositifs de régulation économique, en aidant à la diffusion dans les pays du Sud des nouvelles technologies de l'information, l'OIF contribue à l'émergence d'une meilleure gouvernance. Il est enfin une valeur à laquelle les pays de la communauté francophone doivent prêter une attention particulière : la diversité culturelle. Nous ne voulons pas d'un monde uniforme. Nous ne sommes pas opposés à la mondialisation, mais nous voulons un monde solidaire, un monde où le dialogue des cultures soit possible, comme le prônait inlassablement Léopold Sédar Senghor. Et pour que ce dialogue entre cultures existe et soit fécond, il faut une pluralité de cultures fortes et innovantes qui puissent s'enrichir de leurs différences. La première forme de diversité culturelle, c'est d'ailleurs celle des langues. Diversité des langues, mais d'abord diversité dans la langue. Il n'existe pas une seule langue française figée dans un dictionnaire immuable. Le français du Québec n'est pas exactement celui du Sénégal qui n'est pas exactement celui de la France. En France même, la langue parlée en Provence, et la façon de la parler, n'est pas la même qu'à Paris. Et le français du début du XXIe siècle n'est pas tout à fait le même que celui du XIXe. La langue reflète la culture et l'époque en même temps qu'elle les influence. Bref, la langue est vivante, et doit le rester. La francophonie n'est pas contre l'anglais. Elle est contre une langue unique, une culture unique, une pensée unique. Elle est favorable à l'existence de grands ensembles linguistiques et culturels, espaces de culture et de solidarité qui dialoguent ensemble. C'est ainsi que l'OIF a engagé une coopération avec les hispanophones, les lusophones, les arabophones, et qu'elle en engage une avec les anglophones. La diversité culturelle n'est pas un enjeu secondaire. Elle est un enjeu politique central. Elle est la contrepartie nécessaire de la mondialisation. La culture ne doit pas être régie par les lois ordinaires du commerce. Dans ce domaine aussi, la francophonie a un rôle à jouer, pour organiser les solidarités nécessaires entre créateurs, pour faciliter l'accès des artistes aux sources de financement, pour aider à la promotion et à la diffusion des oeuvres culturelles, pour permettre l'adoption avant la fin de 2005 d'une charte sur la diversité culturelle dans le cadre de l'Unesco. S'il est vrai que la langue française porte la culture francophone, il est clair que la création culturelle, tout comme, bien sûr, le dynamisme économique, contribuent en retour à la vitalité de la langue. Favoriser la paix dans le monde, faire connaître et respecter les droits de l'homme, défendre l'accès à l'éducation pour tous, agir en faveur du développement durable et de la diversité culturelle : il va de soi que la francophonie n'a pas l'exclusivité de ces valeurs et de leur promotion ! Les droits de l'homme sont universels, et nous ne serons pas trop nombreux sur la planète pour défendre les valeurs de paix et de démocratie, si malmenées dans le monde actuel, et nous battre pour plus de justice. Mais la solidarité particulière qui unit les membres de la francophonie, le fait d'avoir une langue en partage et une histoire en héritage, nous rend peut-être plus sensibles à l'importance de certaines valeurs, à l'émergence de nouveaux droits et de nouvelles aspirations des hommes et des femmes d'aujourd'hui. Cette communauté de destin, en même temps qu'elle a tissé entre nous des liens forts, nous a conféré des responsabilités dans la mise en oeuvre de ces valeurs, à l'intérieur de la communauté des Etats francophones d'abord et nous avons beaucoup à faire à cet égard et à l'égard de la communauté internationale. Amis français, soyez-en convaincus : dans un monde déboussolé, le message véhiculé par la francophonie est d'une totale pertinence. La francophonie est d'autant plus nécessaire que la mondialisation est inéluctable. Ayez confiance dans la force de votre langue, dans le rayonnement de nos cultures et dans l'actualité des valeurs qu'elles expriment. L'ensemble des francophones, y compris les Français, doit se mobiliser pour faire vivre et diffuser les valeurs de la francophonie.