Cette contribution n'engage pas la Fédération des Associations
Franco-Allemandes.
EUROPARTENAIRES
Agir pour l'Europe et avec les Européens
Juillet 2003
France et Allemagne
en Europe :
le leadership se mérite
|
Il y a quarante ans, le traité de l'Elysée faisait de
la coopération franco-allemande "une étape indispensable sur
la voie de l'Europe unie". Nous sommes tous des "enfants du traité
de l’Elysée", âgés d’environ quarante ans, connaissant
bien les deux cultures. Attachés à l’Union européenne,
nous avons réfléchi ensemble à ce que peut être
le sens, dans l’Europe à vingt-cinq, d'une relation parfois jugée
dépassée.
Nous avons aussi voulu témoigner que la relation franco-allemande
conserve, pour notre génération, tout son intérêt.
Son caractère exceptionnel dans l'histoire internationale, sa place
dans l'intégration communautaire en font une contribution à
la gouvernance du monde de demain. Enfin la dissemblance de nos cultures
lui confère un charme tout particulier.
Nos réflexions ont été menées en toute indépendance
; nos propos n’engagent que nous et aucune des institutions auxquelles chacun
de nous appartient ou a appartenu.
Groupe de réflexion sur la France et l'Allemagne dans l'Union
européenne de demain
Sylvie Goulard
Jacqueline Hénard
Thomas Klau
André Loesekrug-Pietri
Nikolaus Meyer-Landrut
Avec le concours de Tjark Egenhoff
Résumé
- L'augmentation prochaine du nombre des Etats membres de quinze à
vingt-cinq modifie incontestablement le rôle traditionnel de l'Allemagne
et de la France dans l'UE. Désormais le leadership devra se mériter.
Ces deux pays demeurent cependant bien plus que "deux Etats sur vingt-cinq"
en raison des exigences de la légitimation démocratique (142
millions de citoyens), de leur poids économique (41 % du budget)
et de leur influence politique globale. Dans une UE plus hétérogène,
la capacité à transcender les intérêts nationaux,
comme Français et Allemands en ont l'habitude ensemble, devient capitale.
En tant que fondateurs, ils ont toute légitimité à
perpétuer un projet communautaire politique qui aille bien au-delà
du marché unique.
- Les initiatives communes prises à l'occasion du quarantième
anniversaire du traité de l'Elysée et au sein de la Convention
ont suscité de nombreuses réactions négatives chez
les tiers. Sur la méthode qui a été utilisée
pour diffuser ces idées et sur certains accents, on peut effectivement
s'interroger. Tout occupés à "cicatriser leurs blessures"
après une période difficile, Français et Allemands
ont sous-estimé la nécessité de travailler en bonne
intelligence avec les autres membres de l'Union et candidats. Des progrès
en la matière sont indispensables. Sur le fond en revanche,
Français et Allemands doivent assumer leurs responsabilités
sans se démonter. Les tiers agitent parfois sans fondement le reproche
du "directoire". La France et l'Allemagne peuvent et doivent continuer à
chercher ensemble à défricher les chemins du compromis à
25. Les deux pays doivent même redevenir le champ privilégié
de la mise en œuvre par anticipation d'initiatives européennes
: par exemple, lorsqu'ils proposent de créer un corps de garde-frontières
européen, ils accroîtraient la crédibilité de
la proposition s'ils commençaient immédiatement à deux,
à y travailler. De même, la défense systématique
de positions communes dans les institutions internationales (ONU, FMI, Banque
mondiale notamment) concrétiserait utilement la politique extérieure
commune européenne. Leur leadership sera consolidé
si des réalisations concrètes, menées dans l'esprit
de la méthode Monnet, voient le jour chaque fois qu'ils font des
propositions pour l'Union.
- Le concept d'avant-garde est ambigu : il est positif lorsqu'il suscite
un effet d'entraînement, comme pour l'Euro. En revanche, le noyau
dur qui tend à se débarrasser de contraintes telles que l'obligation
de débat avec les autres partenaires européens, l'intervention
de la Commission, du Parlement européen et de la Cour de Justice,
doit être proscrit. L'Union européenne de demain a besoin
de légitimité démocratique et de processus ouverts,
pas d'alliances qui, comme on l'a vu récemment, susciteraient des
contre-alliances. La France et l'Allemagne n'auraient rien à gagner
à s'engager dans cette voie.
- Quelques propositions d'impulsions franco-allemandes pour l'Europe
Gouvernance économique
- réformer le mode de financement de l'UE pour la doter
de ressources propres (notamment via un impôt sur les sociétés
unifié, reposant sur une assiette identique dans toute l'Union ;
chaque Etat membre resterait maître du taux, sous réserve d'un
taux minimal );
- anticiper la représentation externe unifiée de la
zone Euro en intégrant les sièges français et allemands
dans les institutions financières internationales ;
- encourager une approche commune, stratégique, de la compétition
économique (renseignement économique, lutte contre la
fuite des cerveaux, programmes de recherche) ;
- faire converger les "policy mix" des deux pays, poids lourds
de la zone Euro.
Politique étrangère
- travailler à une réforme des Nations Unies et des
institutions de Bretton Woods ;
- définir des priorités stratégiques ciblées
(par exemple le Mercosur, la Chine etc) et faire converger, à cette
fin, les moyens communautaires et nationaux ;
- anticiper sur la création du service diplomatique commun en
procédant à des rapprochements plus novateurs entre le
Quai d'Orsay et le ministère allemand des affaires étrangères.
- Quelques propositions pour renforcer le tissu de la coopération
bilatérale
- créer un vrai dialogue de fond entre les pouvoirs législatifs
(séminaires voire débats conjoints sur des sujets importants
d'intérêt européen ; travail en commun des commissions
spécialisés ; échanges réguliers entre élus
et fonctionnaires ; voyages communs d'élus français et allemands
dans des pays tiers) ;
- soutenir l'apprentissage de la langue de l'autre afin de maintenir
un vivier suffisant de personnes connaissant l'autre pays ; il y a urgence
à enseigner deux langues étrangères de manière
précoce ;
- changer l'image du « franco-allemand » en le tournant
vers l'avenir ; une fois la réconciliation achevée, une
« nouvelle frontière » commune, propre à motiver
les jeunes dans les deux pays, doit être définie ; poursuivre
la construction européenne et améliorer le sort des populations
du reste du monde pourraient être les axes majeurs de l’action conjointe
;
- toucher plus largement les populations en utilisant mieux et plus
systématiquement la télévision (à travers
les chaînes ordinaires et non pas seulement via Arte qui a une audience
restreinte, notamment en RFA) ;
- encourager la coopération culturelle (notamment en
menant une politique de traduction littéraire et en sciences humaines
plus volontariste ; en favorisant des politiques conjointes de soutien au
secteur cinématographique ou encore, en développant des projets
concernant Internet qu'il s'agisse du futur archivage du « web »
ou de l'utilisation des supports numériques pour faciliter les recherches
historiques ;
Introduction
L’arrivée prochaine de dix nouveaux membres modifie en profondeur
la physionomie de l’Union européenne. Comme l'a écrit Alain
Lamassoure, "ce sera une autre Europe" (1). Dans ce contexte, quel rôle
peuvent jouer Allemands et Français ? En 1963, ils concevaient leur
coopération comme une étape indispensable sur la voie de l'Europe
unie. A l'occasion de la Convention européenne et du quarantième
anniversaire du traité de l'Elysée (2), les initiatives conjointes
franco-allemandes se sont multipliées mais elles ont suscité
chez les tiers des critiques dont certains, en France comme en Allemagne,
ne semblent pas toujours mesurer l'ampleur. D'autres, au contraire, voient
dans ces réactions négatives une raison de relativiser une
relation qui leur paraît dépassée. Entre ces deux extrêmes,
l’indifférence prédomine.
La crise irakienne a montré qu'à court terme, l'Union est
divisée sur certains sujets majeurs de politique internationale. En
Grande-Bretagne, une approche différente de la relation transatlantique
prévaut. Plusieurs membres actuels ou futurs de l’Union, comme certains
courants de pensée à l'intérieur des deux pays sont en
désaccord avec les gouvernements allemand et français et partagent
cette conception plus atlantiste. A moyen terme, les positions des uns et
des autres pourraient néanmoins se rapprocher, notamment si l'ONU
finit par apparaître comme la seule instance globale légitime
dont même les plus puissants ne peuvent se passer.
Dans ce contexte incertain, la présente note cherche à répondre
à quatre questions qui nous ont souvent été posées.
Tout d'abord, la relation franco-allemande a-t-elle encore une légitimité
dans l'Union élargie? En second lieu, pourquoi les initiatives récentes
des deux pays ont-elles suscité de si vives critiques? Que recouvre
le concept "d'avant-garde"? Enfin, comment agir pour renouveler la relation
bilatérale ?
(1) Note de la Fondation Robert Schuman n°14
(2) Les textes sont disponibles sur le site web du ministère des
affaires étrangères français (diplomatie.fr) et de l'Auwswärtiges
Amt (auswaertiges-amt.de)
I. La relation franco-allemande a-t-elle encore une légitimité
dans l'Union élargie?
Mathématiquement, le calcul semble imparable. Dans l’Union européenne
élargie, France et Allemagne ne représentent plus que deux
Etats sur vingt-cinq. Pour les nouveaux venus, notamment pour les huit pays
qui ont connu le communisme et s’en sont libérés, il est impensable
que leur arrivée puisse ne rien changer aux équilibres et
aux habitudes de travail de l'Union. Attachés à leur souveraineté
retrouvée, ils revendiquent leur spécificité et s'interrogent
sur l’usage voulant que les compromis franco-allemands facilitent l'accord
de tous. Le rôle moteur des deux pays est également contesté
en raison de leurs performances économiques médiocres. Le
chômage élevé et les résistances à la
réforme n'en font plus, a priori, des modèles.
Il faut tenir compte de ce nouvel état d'esprit. Désormais
le leadership ne va plus de soi, il se mérite. Objectivement,
Français et Allemands ont perdu un peu de terrain. En la matière,
le mépris envers les autres Etats membres ou l'arrogance envers les
pays candidats ne sont pas de mise. Ceci posé, le tableau doit cependant
être sérieusement nuancé.
Tout d'abord, l’équation "France + Allemagne = seulement 2/25
èmes de l’Union" est radicalement erronée. L’Union européenne
n'est pas une simple union d'Etats, une Union intergouvernementale ; c'est
d'ores et déjà un processus démocratique qui touche
directement les citoyens, notamment via un Parlement européen élu
au suffrage universel direct. A cet égard, la France et l'Allemagne,
riches de 142 millions d'habitants représentent toujours un pourcentage
important de la population et du PIB. Elles contribuent au budget de l’Union
pour 41 %. Un raisonnement fondé uniquement sur le nombre des Etats
correspond à une vision de l’Union qui ne fait pas grand cas des citoyens
et escamote certaines réalités objectives.
Ensuite, l’exemplarité de la réconciliation et l’apport intellectuel
des Allemands et des Français à la construction européenne,
pour être immatériels, ne sont pas négligeables. C'est
la capacité à transcender les intérêts nationaux
immédiats, capacité dont Français et Allemands ont
souvent fait preuve ensemble, qui permet d'avancer. Si l'Allemagne et
la France ne sont pas propriétaires de l'Union, la poursuite du projet
leur incombe tout particulièrement. En tant que fondateurs, ils ont
des responsabilités spécifiques. Ainsi, ils doivent rappeler
que l'Union européenne n'a pas été conçue comme
une zone de libre échange ou, encore, que le choix de rejoindre l'Euro
n'obéit pas à des considérations purement économiques.
Comme le disait le Chancelier Kohl pour marquer les esprits, c'est une question
"de guerre ou de paix". Lors des élargissements précédents
- au Royaume-Uni et au Danemark en 1973 mais aussi, plus récemment,
en 1995 - l'erreur a malheureusement été commise de minimiser
la portée politique de l'adhésion. Cette erreur n'autorise
aucun des Etats membres "tard venus" à nier la finalité politique
de la construction communautaire.
Il n'en demeure pas moins que la coopération franco-allemande, à
l’origine indissociable du Benelux, subit le contrecoup de l'opposition
aujourd'hui exacerbée des "grands" et des "petits". Certains
« petits », voire la Commission, évoquent de plus en
plus l'égalité des Etats alors que, là où elle
est magnifiée et coexiste avec un droit de veto national, par exemple
à l’Assemblée générale des Nations Unies, les
coopérations entre Etats sont peu consistantes. A l'inverse, la coopération
supranationale extrêmement poussée qui existe dans l’Union
européenne tient à la pondération équilibrée
des différents partenaires. Cette dernière facilite les partages
de souveraineté et, plus encore, le recours à la majorité
qualifiée ; par contre le droit de veto peut aboutir à des
situations aberrantes d'un point de vue démocratique, un grand nombre
de citoyens européens se trouvant pris en otages par une infime minorité.
Comme l'a très clairement dit Jean-Luc Dehaene, ancien Premier ministre
belge, vice-président de la Convention, "dans l'Union européenne,
l'égalité des Etats n'existe pas". Dans la CEE des origines,
cet équilibre se reflétait notamment dans le fait que la France,
l’Allemagne et l’Italie avaient chacune deux commissaires, contre un pour
chacun des trois Etats du Benelux et, au conseil des ministres, un nombre
de voix supérieur. Ce "bonus" ne doit pas être surestimé,
les talents personnels jouant souvent un rôle plus important que le
passeport d'origine, comme en atteste justement la place des Belges ou des
Luxembourgeois dans l'histoire communautaire. La sur-représentation
des « petits » doit naturellement continuer à faire partie
des règles de l’Union élargie mais nier le poids des grands
et la légitimité de la relation franco-allemande est vraiment
un jeu dangereux pour l'esprit communautaire. Le décalage entre
la taille de certains futurs Etats, représentés au Conseil et
disposant d'un Commissaire, et des Länder comme la Bavière ou
la Rhénanie du Nord Westphalie, introduit d'ores et déjà
des tensions lourdes de conséquences.
Ignorer ces réalités pourrait conduire les gouvernements
allemand et français de demain, sous pression de leurs populations,
à défendre plus brutalement leurs intérêts voire
à mener des actions hors traité dans un esprit d'exclusion.
Enfin, en cas de désaccord bilatéral durable, la France et
l’Allemagne pourraient paralyser l’Union, même lorsqu'elle comptera
vingt-cinq membres. En dépit de certaines apparences, leur concorde
demeure donc encore et toujours dans l’intérêt général.
II. Pourquoi les initiatives récentes, liées au 40ème
anniversaire du traité de l'Elysée, ont-elles été
si critiquées par les tiers ?
Dans la réaction des tiers, on peut faire la part entre plusieurs
phénomènes :
Durant la dernière décennie, Français et Allemands
ont tout d'abord sous-estimé la signification de l'arrivée
des pays d'Europe centrale et orientale dans l'Union. Nous avons peu expliqué
le "software" européen c'est-à-dire l'importance de la réconciliation
ou l'existence d'une finalité politique. Les Européens ont
rarement débattu de la place de l'Union européenne vis-à-vis
des Etats-Unis. Ils s’en sont le plus souvent tenus au "hardware" c'est à
dire à des négociations sur les règles du marché
(ce qu'on appelle, dans le jargon, "l'acquis communautaire"). Comme l'a déploré
Pascal Lamy, nous avons plus parlé des institutions que de notre projet
commun. A un niveau interétatique, l'intuition géniale du "triangle
de Weimar" est malheureusement restée en friche. Si l'Allemagne a
créé l'Office germano-polonais pour la jeunesse (3) et utilisé
la force de ses nombreuses fondations, la France, traditionnellement peu
à l'aise sur le terrain de la société civile, a été
plus en retrait. Les deux pays n'ont probablement pas noué des contacts
suffisants - et en tout cas pas suffisamment ensemble - avec les journalistes,
les intellectuels, les églises, les syndicats, les ONG des futurs
membres de l'Union, d'où l'ampleur des malentendus actuels.
De même, les deux gouvernements n'ont pas toujours saisi le changement
de méthode que représente la Convention : enceinte quasi-parlementaire
siégeant en public, la Convention exigeait plus de présence
dans l'hémicycle qu'une conférence internationale où
l'essentiel se passe en coulisses. Comme l'a dit Giuliano Amato, vice-président
de la Convention, dans cette enceinte, celui qui n'était pas d'accord
devait dire publiquement ses objections et convaincre les autres de leur
bien fondé.
En second lieu, la peur du "directoire" franco-allemand est récurrente.
Quiconque connaît bien les deux pays sait que cette peur est largement
exagérée : la dissemblance culturelle prémunit - et
prémunira longtemps - contre les convergences spontanées. Cette
peur est cependant latente chez nombre de tiers, encouragée par la
maladresse de certains responsables politiques français et allemands.
Sur l'Irak, dans la perception commune à Bruxelles, Allemands et
Français ont placé les autres, de manière inacceptable,
devant un fait accompli. Ils ont agi sans débat préalable
à Quinze, sans « réflexe communautaire ». Les propos
du Président Jacques Chirac envers les candidats, après l’épisode
de la lettre pro-américaine de huit pays membres ou candidats, ont
été ressentis comme …"abracadabrantesques". Ce serait une grave
erreur morale et tactique que de répondre à ces craintes par
un "circulez, y a rien à voir". Le mélange d'ignorance réciproque
et de mépris qui a dominé jusqu'ici certains rapports avec
des pays candidats est un passif qu'il faut apurer le plus rapidement possible.
C'est notamment le cas en France, encore qu'il y ait aussi en RFA des attitudes
négatives liées à la peur d’un afflux de main d'œuvre
de l'Est ou à des contentieux historiques comme sur les Sudètes.
Il faut absolument cesser de donner aux futurs Etats membres l'impression
qu'ils sont un problème désagréable à gérer
ou des partenaires de deuxième classe. Avec le temps, les sensibilités
seront moins vives. Autant éviter aujourd'hui les blessures qui laissent
des traces durables.
Ceci posé, reconnaissons aussi qu'il est très facile pour
les tiers, en jouant sur des ressentiments historiques, de discréditer
Français et Allemands en leur imputant une prétendue volonté
hégémonique. Certains des membres actuels et futurs de
l’UE exagèrent manifestement en ce sens. Les propos explicites de
Mme Palacio, ministre espagnole des affaires étrangères, contre
la "mégalocratie" des plus grands Etats (4), en sont un bon exemple.
C'est en général au niveau du Chancelier et du Président
de la République que sont faits les ultimes arbitrages. Si nos partenaires
peuvent légitimement attendre que Français et Allemands expliquent
leurs positions et engagent un vrai débat avec eux, il n'est ni matériellement
possible, ni toujours souhaitable de divulguer préalablement tous
les détails des initiatives franco-allemandes. Ce ne sont après
tout, le plus souvent, que des contributions à un débat ouvert,
démocratique.
Le troisième phénomène est une certaine crispation
transatlantique. Entrés de plein pied dans la mondialisation,
nous sommes désormais confrontés à des choix fondamentaux.
Dans la foulée du 11 septembre, l’actuelle administration américaine
a brutalement fait les siens. Qu’il s’agisse du « multilatéralisme
», de la place du droit international dans la résolution des
conflits ou de la prévention civile des crises, elle a choisi une
ligne assez éloignée des vues européennes traditionnelles.
En outre, diviser l’Europe pour mieux régner semble devenu une option
parmi d'autres à Washington. Si ce contexte devait durer, les ambiguïtés
entre Etats membres de l’Union européenne vis-à-vis des Etats-Unis,
jusqu’ici tolérables, seraient plus difficiles à gérer.
Pour tous ceux qui ont fait le choix - tout à fait raisonnable en
l'état actuel de l'Europe de la défense- de privilégier
l’OTAN pour des raisons de sécurité, « l’alliance franco-allemande
» perçue à la fois comme anti-américaine et sans
contenu militaire, crée un dilemme intolérable. On ne peut
pas reprocher à des pays qui ont connu la domination soviétique
et continuent de se sentir menacés dans leur sécurité,
de ne pas vouloir lâcher la proie pour l'ombre. Cette angoisse n'est
en général pas prise assez au sérieux à Paris
et Berlin.
Enfin, Français et Allemands ont incontestablement pris, ces dernières
années, de mauvaises habitudes. Ils sont les premiers responsables
de la situation qu’ils ont créée par leur propre incapacité
à tenir leur rang. Depuis le projet de monnaie unique, les relations
franco-allemandes ont végété malgré des annonces
périodiques de « relance ». A Paris, la cohabitation
a compliqué les rapports franco-allemands. En rejetant, en 1994,
le papier du groupe parlementaire CDU-CSU de M. Schäuble et M. Lamers,
éclaireurs du Chancelier (5), la France est passé à
côté d'une des rares analyses stratégiques de l'élargissement
de la décennie. Ce fut une grande occasion manquée. A Berlin,
les incertitudes à la tête de la CDU-CSU après la destruction
du "mythe Kohl", l’arrivée en 1998, d’un G.Schroeder relativement
inexpérimenté et peu intéressé par les dossiers
européens, a appauvri la politique européenne allemande. Le
débat s'est polarisé sur la répartition des compétences
et la contribution fédérale au budget communautaire, sans approche
d'ensemble, ni vision stratégique.
Dans ce contexte, le grand discours de J.Fischer à la Humboldt Universität,
en mai 2000, fait exception, comme celui de J.Chirac, un mois plus tard,
au Bundestag. La Convention européenne et la Constitution sont probablement
nées, indirectement, de ce double appel mais bien des annonces sont
restées lettre morte. Six mois après ces deux discours, le
conseil européen de Nice, sous présidence française
a débuté sans position commune des deux partenaires, ce qui
a eu de graves conséquences quant à la réforme de l’Union.
Dés janvier 2001, les responsables ont heureusement lancé
un processus de « cicatrisation », consistant en des dîners
au plus haut niveau (6). C’est dans ce contexte morose qu'après les
élections législatives/ présidentielle dans les deux
pays sont intervenues, entre octobre 2002 et le 22 janvier 2003, plusieurs
initiatives franco-allemandes successives.
La première est un accord sur la politique agricole commune consistant
à garantir que, d'ici 2013, l'enveloppe globale sera inchangée
; comme elle inclut le "chèque britannique" (7), elle a suscité
de vives réactions, notamment à Londres mais aussi à
Madrid. Une faille est apparue entre les Français et les Allemands
d'un côté, absorbés par leurs retrouvailles, et le reste
des Européens, inquiets de ces discussions dont ils avaient perdu
l'habitude. Vinrent ensuite les différentes contributions à
la Convention [sur la sécurité et la défense (8), la
justice et les affaires intérieures (9), la coordination des politiques
économiques (10) et les institutions (11)]. Ces documents contiennent
des propositions concrètes et utiles ; en matière institutionnelle,
un gros effort de rapprochement a été fait. (12)
*
Il faut pourtant comprendre que ce sursaut ne suffit pas.
Comme nous l'avons indiqué précédemment, la manière
de présenter les choses compte énormément. Une meilleure
explication des positions agréées à deux et un ton
plus ouvert seraient les bienvenus pour apaiser certaines susceptibilités.
Cela étant, les tiers ne nous feront pas de cadeau. Le seul leadership
incontestable est celui qui découle de la capacité à
faire avancer des projets concrets, fédérateurs. On peut
en donner des exemples: lorsque les deux pays proposent qu'au niveau européen
soit créé un corps de garde-frontières, pourquoi n'annoncent-ils
pas simultanément, à titre expérimental, la fusion
progressive des services concernés français et allemands ?
De même, lorsqu'ils proposent le partage de sièges au FMI ou
dans d'autres institutions internationales, pourquoi ne s'engagent-ils pas,
en attendant la décision communautaire, à mettre en commun
leurs propres sièges ou, du moins, à expérimenter une
nouvelle forme de coopération de leurs missions diplomatiques auprès
de ces institutions ? Être plus souvent un laboratoire d'expérimentation
renforcerait la crédibilité des deux pays, notamment envers
les petits Etats qui les soupçonnent souvent de ne pas être
sincères dans leurs annonces pro-communautaires.
Enfin, les documents franco-allemands ne devraient jamais comporter d'options
juxtaposant une vision française et une vision allemande : lors de
la préparation de la monnaie unique, l'absence de "faille" dans la
position commune a joué un rôle décisif pour convaincre
nos partenaires de se joindre au projet. Notre valeur ajoutée
réside justement dans notre capacité à transcender
nos divergences.
En matière de politique étrangère, il faut faire
sauter des verrous psychologiques et avoir désormais l'audace de
penser ensemble "l'impensable". A cet égard, il est regrettable
que l'engagement franco-allemand de janvier 2003 d'accepter la majorité
qualifiée pour la PESC se soit délité au fil de la
Convention et que le projet de Constitution soit en retrait sur les propositions
équilibrées du groupe de travail de Jean-Luc Dehaene. Il
serait temps aussi de se poser ensemble ouvertement la question de l’avenir
des diplomaties nationales. Fallait-il, à l’occasion du 40ème
anniversaire du traité de l'Elysée, rouvrir à Berlin
une ambassade de France sur la base de la Convention de Vienne sur les relations
diplomatiques, comme si l'existence de l’Union européenne et du traité
de l'Elysée n’avaient rien changé à nos relations ?
Peu nombreux sont ceux qui se sont interrogés sur ce que signifie,
en 2003, ce retour à la Pariser Platz. Une belle occasion d’innover
en créant une nouvelle forme de représentation au sein de
l'Union, à partir d'équipes mixtes par exemple, a sans doute
été manquée.
(3) Sur le modèle de l'Office franco-allemand du traité
de l'Elysée
(4) "Danger in reforms that could lead to EU becoming a megalocracy", Ana
Palacio, in Scotsman, 12 juin 2003
(5) "Überlegungen zur Europäischen Politik", 1er septembre 1994,
toujours disponible sur le site web de la CDU
(6) Appelés par la presse « dîners de Blaesheim
» du nom d’une localité alsacienne
(7) Ristourne sur sa contribution garantie à la GB depuis le Conseil
européen de Fontainebleau, en 1984, pour compenser le fait que ce
pays profite peu de la politique agricole commune.
(8) Document CONV 422 /02 du 22 novembre 2002 sur le site web de la Convention
européenne
(9) Document CONV 435 / 02 du 28 novembre 2002 (idem)
(10) Document CONV 470 / 02 du 22 décembre 2002 (idem)
(11) Document CONV 489 / 03 du 16 janvier 2003 (idem)
(12) Par exemple le renforcement des pouvoirs des gouvernements membres
de la zone Euro pouvant aboutir à terme à la création
d'un conseil Ecofin restreint ou un Parquet européen et le renforcement
d'Europol. C'est en matière de défense que les propositions
vont le plus loin avec la création d'une agence d'armement, la proposition
d'une clause de solidarité mutuelle et un recours accru à
la coopération renforcée.
III. Que recouvre le concept d'avant-garde?
L'idée d'une "avant-garde" rassemblant Français et Allemands
au sein d'un "noyau" politique interne à l'UE élargie, est
de plus en plus souvent évoquée sans que l'on sache très
bien de quoi il s'agit.
Parmi ceux qui l'évoquent, il y a ceux qui veulent sincèrement
faire progresser la construction communautaire ; ceux-là croient
l’aiguillon nécessaire, à titre transitoire au moins. C'était
l'état d'esprit du papier précité de M. Schäuble
de M. Lamers en 1994. Pour eux, une "avant-garde" a la vertu de surmonter
l'opposition d'une minorité qui aurait décidé souverainement
de ne pas aller de l'avant. Ils espèrent aussi, in fine, piquer au
vif les partenaires, personne ne voulant rester en dehors si cela revient
à être un Européen de "deuxième classe". La réaction
des pays du Sud, lors de la qualification pour l'Euro, a montré la
justesse de cette analyse.
Mais il y a aussi ceux qui, par ce biais, entendent se débarrasser
des contraintes de la méthode communautaire, qu'il s'agisse de l'obligation
de consulter de nombreux partenaires, de l'intervention de la Commission,
du contrôle du Parlement européen ou des juges communautaires.
Cette approche est dangereuse ; elle doit être rejetée
: le risque de diviser durablement l'Union est, dans ce cas de figure, infiniment
plus grand qu'il n'y paraît. Comme on l'a vu avec la crise irakienne,
personne n'aime être placé devant un fait accompli. C'est aussi
une approche rétrograde vis-à-vis des citoyens, un "secrétariat
léger" chargé de la coordination n'étant pas susceptible
d'assurer la légitimation démocratique des décisions,
ni d'offrir les voies de recours dignes d'une démocratie moderne.
Est-il envisageable, au moment où la Charte des droits fondamentaux
va acquérir force de droit, de contourner sciemment les juges communautaires?
Est-il pensable de se passer de débat parlementaire pour des questions
de politique étrangère, d'économie ou de défense
?
En d'autres termes, construire une avant-garde ne pourra être profitable
à tous les intéressés qu'à certaines conditions
:
- Assurer la légitimation démocratique de l'ensemble
par l'implication du Parlement européen, la consultation de la société
civile et l'existence de voies de recours juridiques ;
- Aller dans le sens de plus d’intégration : l’acceptation
de procédures supranationales contraignantes est, à cet égard,
absolument nécessaire ; à défaut, les tiers auront
beau jeu de dénoncer la constitution d'un "directoire" et le retour
aux alliances précaires du XIXème siècle. Une alliance
"metternichienne" à l'intérieur de l'UE serait la négation
de l'UE. À cet égard, il est regrettable que les initiatives
franco-allemandes n'impliquent plus autant qu'autrefois la Commission.
Responsable de l’intérêt général, cette institution
peut rassurer les petits Etats et contribuer à infléchir les
projets des deux « grands » pour les rendre acceptables par tous.
- Être ouverte à tous les pays européens de
bonne volonté. Cette coopération ne doit être dirigée
contre personne, notamment contre aucun Etat membre de l'UE. Nous partageons
l'Euro avec dix autres Etats et le marché unique englobera bientôt
vingt-trois autres pays. Une crise de confiance au sein de l'UE aurait des
répercussions économiques désastreuses.
À cet égard, ce serait une erreur grave, pour les
Français, de penser entraîner plus facilement les Allemands dans
une avant-garde, en cas de crise. Il y a incontestablement un changement
d'état d'esprit, en RFA, vis-à-vis des Etats-Unis. Ainsi, par
exemple, l'existence du centre de détention de Guantanamo Bay heurte
particulièrement les Allemands, attachés aux droits de l'homme
et aux valeurs démocratiques des Etats-Unis. La RFA entretient toutefois,
pour des raisons historiques évidentes, un autre rapport que la France
avec la première puissance mondiale. Les relations sont infiniment
plus denses (13); elles jouent sur des ressorts où culpabilité,
fascination et gratitude se mêlent. Dès lors, il est peu probable
que la majorité des Allemands soient favorables à un "noyau
dur" dirigé, comme en rêvent certains à Paris, à
voix haute ou en catimini, contre les Etats-Unis. L'histoire du préambule
"atlantiste" ajouté par le Bundestag au traité de l'Elysée
en 1963 devrait faire méditer les Français. L'avant-garde ne
devrait pas être dirigée contre les Etats-Unis, ni contre aucun
autre Etat démocratique ; face aux Américains, une position
commune reste entièrement à définir entre les anciens
stéréotypes positifs des Allemands et les préjugés
négatifs persistants des Français.
Notons aussi que la majorité des Allemands ne sont pas non plus
habités, comme les Français, par une approche universaliste.
L’engagement actuel de la RFA en Afghanistan et en Afrique constitue une
innovation majeure dont certains Français sous-estiment la portée
: jusqu’en 1994, ce genre d’hypothèse était encore considérée
comme anti-constitutionnelle. La volonté de défendre "la diversité
culturelle", récurrente dans les discours français, n'est
pas non plus spontanément présente dans les esprits allemands,
même si le gouvernement fédéral a soutenu la France à
la Convention. Il est vrai qu'à Paris, cette problématique
mêle la défense d'une noble cause à une certaine nostalgie
francophone et au jeu des lobbies de ceux qui vivent des subventions publiques.
Là encore, le rapprochement avec la RFA serait utile pour trier ce
qui mérite d'être défendu à l'extérieur.
De son côté, la RFA y gagnera si elle échappe, par ce
biais, à une tentation de repli liée, entre autres choses,
à certains excès du fédéralisme. Pour que la
convergence soit profonde et durable, de gros efforts de compréhension
mutuelle sont nécessaires.
Dans un article conjoint avec G. Verheugen, P. Lamy (14) est celui qui
a poussé l’épure de l'avant-garde le plus loin : pour
les deux commissaires, il faut construire une Union franco-allemande,
un "Bund" germano-français c'est à dire une structure
fédérale, reposant schématiquement sur la mise en commun
de la politique étrangère et de la gouvernance économique
et supposant des institutions communes.
Cette proposition peut effrayer par son audace ; elle peut sembler ne pas
répondre aux critères que nous venons de définir pour
une avant-garde. Cet article a cependant le mérite de donner un horizon
de long terme, de provoquer un débat salutaire tant la routine s'est
peu à peu installée. France et Allemagne sont au pied du mur
: la quasi-totalité des mesures symboliques ont été
prises (la brigade franco-allemande par exemple) ou étudiées
puis abandonnées (ambassades communes). En rester à ce niveau
reviendrait à se limiter à des "gadgets" qui ne sont pas à
la hauteur des défis actuels.
Cet article a aussi esquissé les éléments du "deal"
qui pourrait permettre aux deux pays de franchir une étape décisive
de leur rapprochement mutuel, au service de l'intégration communautaire
: la France peut apporter dans la "corbeille de mariage" son approche diplomatique
globale, l'Allemagne accepter une plus grande intégration économique
(qu'elle avait refusée lors de la création de l'Euro). En
faisant ce pacte, Français et Allemands ne verrouilleraient pas un
noyau fermé, ils jetteraient des passerelles vers leurs partenaires
dans les deux domaines où la Convention a montré que l'audace
n'était pas très répandue en Europe. En s'engageant
ainsi mutuellement, et en entraînant les autres Européens,
les deux pays regagneraient à l'échelle globale des marges
de manœuvre que leurs attitudes défensives actuelles érodent
lentement, invisiblement mais sûrement.
Naturellement, des étapes sont nécessaires pour atteindre
un tel but ; l'essentiel est de lancer sans tarder le processus en combinant
vision de long terme et progrès très concrets, sur des sujets
précis, compréhensibles pour les citoyens ordinaires, rassurants
pour les tiers partenaires.
Voici quelques pistes :
- Économie :
- La priorité devrait être de réformer le financement
de l'UE ; un système fondé sur des contributions nationales,
verrouillé par l'unanimité à 25 au Conseil et par les
ratifications nationales de 25 Parlements, risque assez vite de se bloquer.
La Convention a manqué de courage en ce domaine. Français
et Allemands doivent promouvoir une réforme conforme à la
nature double de l’UE (Union d’Etats et de peuples), plus démocratique
que les contributions nationales et assurant durablement à l’UE les
moyens de ses politiques. Les deux pays pourraient proposer un impôt
sur les sociétés unifié, reposant sur une assiette
identique dans toute l'Union. Chaque Etat membre resterait maître
du taux, sous réserve d'un taux minimal l'impôt sur les sociétés
ainsi harmonisé serait destiné à financer en partie
le budget communautaire. D'autres ont évoqué la possibilité
d'harmoniser aussi le taux de TVA en France et Allemagne (15).
- La représentation économique externe des deux pays
devrait être aménagée de manière à anticiper
une représentation unifiée de la zone Euro ; il est urgent
de remédier à la faiblesse européenne au sein du FMI
et de la Banque mondiale. Dans ces enceintes vitales pour les pays émergents
et pour la réorientation de la mondialisation, il est déplorable
que l'UE, première puissance commerciale du monde, ne joue toujours
quasiment aucun rôle.
- Une approche plus stratégique de la compétition
économique est également un enjeu vital dans la mondialisation.
Aujourd'hui, l'Europe peine à protéger ses entreprises stratégiques.
Dans ce domaine, face à Echelon et aux pratiques très protectrices
des intérêts américains du National Security Council,
Français et Allemands devraient élaborer une stratégie
commune et se doter de moyens communs, au service de l'Europe. La réflexion
isolée n'est pas la bonne approche16. Les deux pays devraient aussi
chercher des moyens d'éviter la fuite définitive de jeunes
chercheurs formés à grands frais dans les universités
allemandes ou les grandes écoles françaises. A cet égard,
il faut sans cesse souligner combien la répartition des compétences
entre le Bund et seize Länder décidant par consensus constitue
un obstacle au progrès. Les études PISA de l'OCDE ont montré
les efforts à faire, en RFA, pour réformer l'éducation.
La France connaît aussi un malaise profond dans le domaine éducatif.
- Enfin, l'élaboration d’un "policy mix" adapté
à la discipline budgétaire mais résolument tourné
vers la croissance devrait être concertée : au lieu de se livrer
à des baisses d'impôt ou des réformes structurelles
parallèles mais non coordonnées, il serait bon de raisonner
enfin en acteurs d'un même marché, partageant la même
monnaie et rencontrant des difficultés structurelles largement similaires.
Naturellement, le secteur privé relève du marché et
les contextes sont si différents dans les deux pays (tradition de
négociation, filières de formation, rapports entre patrons
et salariés, problématique de l'unification etc) que les solutions
retenues peuvent être différentes. Plus de convergence ne nuirait
toutefois pas.
- Politique étrangère
- Les questions fondamentales ne sont pas toujours institutionnelles.
Il serait utile que les deux gouvernements, en liaison avec les autres Européens
intéressés, aident l'Europe à définir des
priorités stratégiques autour desquelles convergeraient
aussi bien la politique commerciale qui relève de la compétence
de l'UE, que la politique financière, la politique culturelle et les
actions diplomatiques qui, à ce jour, relèvent des Etats membres.
L'ampleur de nos réseaux ne doit pas cacher le risque actuel de saupoudrage
de nos moyens, ni celui de l’incohérence de nos diverses actions.
Il serait à cet égard important d’offrir une alternative aux
pays tiers peu satisfaits des choix souvent de très court terme des
Etats-Unis. La constitution d’une Europe multilatérale forte est dans
l’intérêt d’un certain nombre de pays non européens ;
nous devons jouer cette carte, y compris avec ceux que l’adhésion
ne concerne pas ou pas immédiatement (environnement proche à
l’est de l’Europe, dans le Maghreb, en Afrique et au Moyen-Orient mais aussi
Mercosur par exemple). Entraîner ces pays, derrière l’UE, dans
une réforme ambitieuse de l’ONU et des institutions de Bretton
Woods pourrait également être un objectif communautaire
majeur, porté par la France et l'Allemagne.
- Le service diplomatique commun évoqué par le
projet de Constitution de la Convention européenne ne pourra pas voir
le jour si les Français et les Allemands qui possèdent des réseaux
étendus, ne sont pas prêts à rapprocher leurs propres
personnels, leurs expériences et leurs outils, ce qui permettrait
aussi des réductions de coûts. C’est possible en privilégiant
une approche pragmatique, ciblée sur les pays stratégiques
et visant l'impact maximal. Jusqu’à présent, nous avons trop
souvent envisagé des montages juridiquement compliqués (créer
une véritable ambassade commune) dans des pays mineurs (la Mongolie)
; ne changeons rien aux structures, apprenons plutôt à travailler
ensemble dans des pays clés (Chine, Canada, Brésil, Japon,
Etats-Unis etc). Sur les comportements rarement « européens
» des diplomates des Etats membres, la plupart des témoignages
concordent: malgré 45.000 diplomates européens17, l'Europe,
sur le terrain, est rarement identifiée comme un acteur cohérent.
Nul ne saurait rendre mieux la réalité que ce haut responsable
de la Banque mondiale confiant : "Hors d'Europe, les délégations
de la Commission et les diplomates des Etats européens, comme d'ailleurs
les diplomates des Etats européens entre eux, passent leur temps
à se pisser dessus" (sic).
- En matière de défense, la mise en œuvre rapide
des propositions de la contribution conjointe à la Convention et
du sommet à Quatre de Bruxelles du 29 avril 200318 constituerait
déjà un bel agenda. C'est notamment le cas pour l'agence d'armement
et la clause de solidarité en matière de défense. Il
n'est pas pensable d'attendre la conférence intergouvernementale
puis la fin du processus de ratification de la Constitution, pour mettre
en oeuvre des mesures jugées urgentes par tant de conventionnels
et attendues par les opinions publiques. Dans le domaine de la défense,
il est heureux que la Belgique ait pris l'initiative et fasse ainsi la preuve
que l'avant-garde autour de la coopération franco-allemande n'est
pas une "OPA" de deux grands Etats sur la sécurité européenne
mais un projet qui s'inscrit dans le droit fil du projet des Etats fondateurs
de 1957.
- Justice et affaires intérieures
- Dans ce domaine, la priorité devrait être aussi donnée
à la mise en œuvre effective plutôt qu’à l’innovation
proprement dite ; l’essentiel serait que la France et l’Allemagne mettent
en œuvre la Constitution, au besoin par anticipation, projet concret après
projet concret. Le champ d’action est vaste puisqu’il touche Europol, Eurojust,
un possible parquet européen, la police des frontières (y
compris des garde-côtes pour lutter contre la pollution maritime).
L’exécution des décisions de justice par-delà les frontières,
notamment en matière civile, concerne des milliers d’entreprises
et d’individus.
(13) Réseaux d'anciens élèves d'universités
américaines ; présence des bases de l'OTAN ; programmes d'échanges
financés par le gouvernement fédéral ou des organismes
tels que le German Marshall Fund créé pour remercier l'Amérique
du plan Marshall ; bourses du Congrès et du législatif allemand
; liens familiaux etc
(14) Libération et Süddeutsche Zeitung du 21 janvier 2003
(15) Paul Mentré, Le Figaro du 6 juin 2002 "TVA, impôts,
retraites : comment Paris et Berlin pourraient s'unir"
(16) Rapport du député Carayon du 8 juillet 2003, sur l'intelligence
économique, appelant notamment au "patriotisme économique".
Dans le marché unique, il ne peut s'agir du seul cadre national.
(17) Evaluation du rapport de Javier Solana au Conseil européen
de Salonique en juin 2003
(18) Allemagne, Belgique, France, Luxembourg
IV. Comment renforcer le tissu de la coopération bilatérale?
Des discours aux actes
La confiance mutuelle s'acquiert par des actes concrets. L'exceptionnelle
relation entre H.Kohl et F.Mitterrand a notamment pris appui sur le soutien
que le Président français a apporté au Chancelier pour
le déploiement des fusées Pershing (discours au Bundestag
du 20 janvier 1983). Le succès de l’Euro vient de ce que le Chancelier
Kohl a apporté dans la « corbeille » le mark qui était
le fleuron de la RFA. De même, J.Delors est très apprécié
en RFA pour son engagement concret en faveur de l'unification quand il était
à la tête de la Commission européenne.
Pour que la relation se renforce, il faut créer les conditions
de la confiance mutuelle, c'est à dire avant tout se connaître,
et ensuite prendre des décisions où chacun apporte au pot
commun quelque chose qui lui tient à cœur. Le diagnostic existe ;
la déclaration sur la coopération bilatérale du 22
janvier va dans le bon sens. Reste à prendre les décisions
urgentes, à mettre les budgets et les personnels compétents
derrière les promesses.
(1) Impliquer plus les pouvoirs législatifs.
La rencontre du Bundestag et de l’Assemblée nationale à Versailles,
le 22 janvier 2003, était hautement symbolique mais décevante
sur le fond. Plus que de rencontres protocolaires, les Parlements ont besoin
d’échanges et de travaux réguliers en Commission, ou
en groupes politiques sur des sujets précis tels que par exemple
la PAC, les OGM, les finances de l’UE, la défense afin de prendre
en compte, suffisamment en amont dans les débats nationaux, les contraintes
du partenaire. On peut songer à multiplier les séminaires sur
des sujets importants d'intérêt européen et à
organiser des séances avec débats publics. Un travail en commun
des commissions spécialisées pourrait être utile tout
comme des échanges réguliers entre élus et fonctionnaires
et des voyages d'élus français et allemands dans des pays tiers.
La coopération des législatifs reste donc à inventer,
notamment parce qu’elle reste indispensable pour faire le lien entre le niveau
politique et les citoyens et pour "déminer" le terrain des préjugés
sur l'autre pays qui sont hélas encore trop nombreux dans la classe
politique des deux pays.
(2) Soutenir la langue de l’autre est la priorité des priorités,
en ayant conscience que les années perdues signifient des classes
d'âge sacrifiées. Tout a déjà été
dit et écrit là-dessus. L'objectif ne doit pas être de
concurrencer l'anglais ; il doit être de promouvoir l'apprentissage
précoce de deux langues étrangères. Il doit être
de veiller à ce que, dans chaque tranche d'âge, un nombre suffisant
d'enfants continue à apprendre la langue du partenaire et à
découvrir ainsi l'autre pays. C'est une condition sine qua non de
la perpétuation d'une relation qui est censée englober des
questions aussi délicates que le partage de souveraineté. Une
action concertée entre les régions responsables des lycées
et de la formation professionnelle en France et les Länder en RFA doit
être menée, avec un suivi régulier des résultats.
Il appartient aussi au monde de l'entreprise de contribuer à déterminer
les besoins et à offrir les incitations (bourses, stages etc) correspondantes.
(3) Changer l’image du « franco-allemand ».Les relations
franco-allemandes sont associées pour beaucoup à la réconciliation
et au travail remarquable de quelques personnalités. Ces hommes hors
du commun, comme Alfred Grosser ou Joseph Rovan pour ne citer que ceux-ci,
étaient animés par une conviction forgée dans les épreuves
de la guerre. Leur action reposait sur une certaine éthique.
Même si la réconciliation est heureusement achevée et
ne saurait désormais servir d'aiguillon, la nécessité
d'une motivation supérieure, transcendante, demeure intacte.
Les aléas des relations franco-allemandes des dernières années
sont largement imputables au flottement qui s'est fait sentir sur l'essentiel.
La perspective de travailler à l'intégration européenne
et, au-delà, à une meilleure « gouvernance mondiale
», pourrait servir de "nouvelle frontière" franco-allemande,
moins autocentrée. A côté de la défense, parfaitement
légitime, des intérêts de chacun, une petite part
de rêve ne fait pas de mal, surtout pour entretenir la flamme des
jeunes générations.
Le pari sera gagné le jour où tout jeune promis au succès,
qu'il s'agisse d'un homme politique, d’un journaliste, d’un chercheur, d’un
manager, d’un professeur etc, pourra considérer qu'un minimum de
connaissance de l’autre pays fait partie intégrante de la préparation
à l’exercice de responsabilités nationales ou européennes.
Il manque aujourd'hui des compétences. Le diagnostic est posé
depuis longtemps (19). Reste à concrétiser une politique attractive
qui implique à la fois le ministère de l’éducation
nationale, les régions françaises, l'Etat fédéral
allemand et les seize Länder. Sans s’enfermer dans une perspective
nombriliste, et tout en conservant une grande ouverture sur le reste du
monde, une bonne connaissance de l’autre pays devrait faire partie du «
bagage » de base.
(4) Entrer dans la vie quotidienne des populations par le vecteur de la
télévision. Celle-ci est sous-employée
: au-delà d'Arte, belle invention à l'audience limitée,
il serait important que le "franco-allemand" s'incarne davantage sur le petit
écran. Il suffirait que les membres des deux gouvernements viennent
plus souvent expliquer, dans les émissions politiques nationales encore
trop cloisonnées, leurs positions et leurs contraintes et écouter
celles du partenaire. La société civile des deux pays devrait
aussi être impliquée et entendue sur ce canal qui touche une
audience considérable.
(5) Encourager la coopération dans le domaine culturel. Plusieurs
actions sont envisageables telles que:
- une politique de traduction plus volontariste afin de faciliter
l'accès à la création littéraire et aux travaux
en sciences humaines de l'autre pays ;
- une politique cinématographique conjointe afin de favoriser
la création européenne ;
- ou encore, en développant des projets concernant Internet
(qu'il s'agisse de l'archivage du web ou de l'utilisation des supports
numériques pour faciliter des recherches historiques mieux coordonnées).
(19) Pour l’anecdote, Hubert Védrine déplorait déjà
en 1996, avant d’être ministre, dans « Les Mondes de François
Mitterrand » (Fayard page 426), le petit nombre de spécialistes
des affaires allemandes en France…La situation n'a pas fondamentalement
évolué depuis.
Conclusion
Comme on l'a vu encore lors de la commémoration du quarantième
anniversaire du traité de l'Elysée, Français et Allemands
demeurent intéressés par le pays partenaire et savent faire
preuve d'ouverture d'esprit et d'innovation. Certains dérapages des
tabloïds britanniques sont heureusement devenus inimaginables en France
et en RFA. En revanche, dans la gestion quotidienne des dossiers politiques,
les élites politiques et administratives paraissent beaucoup plus
sur la défensive quand il s’agit d’innover dans le franco-allemand
ou à l’échelle de l’Europe (20). C'est pourquoi il faut provoquer
un débat ouvert pour faire la part entre l'intérêt général
et les réflexes conservateurs voire catégoriels.
En matière bilatérale, il n’est pas indispensable de lancer
de nouvelles initiatives ; il serait suffisant de mettre en œuvre les
foisonnantes idées contenues dans la déclaration commune du
40ème anniversaire et dans bien des textes antérieurs, en
mettant l'accent sur les quelques priorités que nous venons d'identifier
(la culture, notamment les langues, la télévision grand public,
une coopération accrue des Parlements).
Il en va autrement pour les questions européennes : ce qui demeure
encore inaccessible à vingt-cinq, doit impérativement être
préparé à deux au moins, non pas dans un esprit d'exclusion
mais afin de défricher la voie. En donnant résolument l'exemple
de la renonciation à une souveraineté formelle pour regagner,
ensemble, de la souveraineté réelle, Allemands et Français
feront bouger l'Europe. Avec détermination, sans s'opposer à
quiconque, par étapes, il faut mettre en oeuvre ce que Pascal Lamy
et Günter Verheugen ont imaginé et baptisé "Bund germano-français"
ou "Union franco-allemande". Le terme peut paraître excessif mais
la détérioration de l'environnement, les menaces croissantes
liées à la prolifération des armes de destruction massive
et à la propagation d’idéologies extrémistes, les écarts
de richesse scandaleux entre Nord et Sud dépassent les capacités
d'un Etat isolé. Le monde a besoin de plus de coopération
multilatérale régulée par des institutions démocratiques.
La France et l'Allemagne, au service de l'Union, peuvent y contribuer utilement.
(20) Voir encore le sondage du Figaro Magazine du 21 juin 2003 montrant
que, contrairement à une idée répandue sur la "grande
Nation", les Français seraient prêts à accepter le vote
à la majorité qualifiée dans tous les domaines.
Cette contribution n'engage pas la Fédération des Associations
Franco-Allemandes.