Qu'est-ce qu'être français en 2004 ? Dans quelques jours, les Français éliront leurs députés européens, ces hommes et ces femmes chargés d'injecter un peu de France dans la grande mécanique parlementaire de la construction européenne... Une certaine idée de nous-mêmes Une conception ouverte de la nationalité Qu'est-ce qu'être français en 2004 ? par Stéphane Marchand
Le Français se sent toujours investi d'une mission universelle Une certaine idée de nous-mêmes Christine Clerc [08 juin 2004]
«Et c'est un vieux pays, la France... Un vieux pays qui sait tout ce qu'il doit aux combattants de la liberté, venus d'Amérique et d'ailleurs. Et qui, pourtant, n'a cessé de se tenir debout face à l'histoire et devant les hommes...» Vendredi 14 février 2003 à l'ONU. Quelques phrases dans le long discours de Dominique de Villepin visant à retarder l'intervention américaine en Irak, quelques phrases seulement, sur une musique gaullienne, et nous étions repartis... comme en 14. Ou comme au lendemain de la Coupe du monde de football de 1998, quand nous ne pouvions plus nous arrêter de chanter sur tous les tons «On est les champions..., on est les cham pions...». Ah, la grandeur ! Vieux rêve français. Charles de Gaulle le résumait ainsi dans ses Mémoires de guerre : «J'ai d'instinct l'impression que la Providence l'a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires... Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur.» Par sa taille, sa vision poétique et l'ambition qui l'habite depuis l'enfance, le Général est certes un personnage unique de notre histoire. Il ne fait là qu'exprimer, pourtant, ce qui reste encore, au coeur de nombreux Français, une secrète croyance : notre peuple serait investi par le destin d'une mission universelle. Dans sa Jeanne d'Arc et la France (Fayard), Edouard Balladur explique ainsi notre goût pour les grands hommes qui, de Saint-Louis à de Gaulle en passant par Napoléon et Clemenceau, nous démontrent que notre faiblesse peut triompher de la force, grâce à notre courage et à la supériorité de nos idées. C'était vrai du temps des croisades. Cela le fut plus encore quand la «fille aînée de l'Église» devint la patrie de la liberté. «La foi dépérit, Dieu s'éloigne», constate Edouard Balladur. «Mais la France, aussi laïque et libérée des vieilles croyances qu'elle se veuille, s'estime encore le peuple élu : les droits de l'homme, inventés par elle, deviennent la nouvelle religion universelle.» Malheur à celui qui néglige, au nom de la modernité, ce rêve de grandeur ! Valéry Giscard d'Estaing, en expliquant que nous ne pesions plus que 1% de la population mondiale, Michel Rocard, en renvoyant François Mitterrand et son «salut aux fils de la Révolution» à «l'archaïsme», en feront la cruelle expérience. Ne dites jamais aux Français qu'ils sont petits. Ne leur dites pas que le monde bouge et qu'il leur faut s'y adapter. Ce monde n'est-il pas fait pour être changé, et par eux ? C'est en défiant une superpuissance, en affirmant «les pacifistes sont à l'Ouest, les fusées sont à l'Est», que François Mitterrand retrouve une aura nationale. C'est en se posant en chef de file des pays qui disent non à la guerre de George W. Bush en Irak que Jacques Chirac sauve son quinquennat. Quinquas et quadras ont retenu la leçon. Voyez José Bové, l'exaspérant Gaulois moustachu. Son succès ne vient-il pas de ce qu'il incarne le petit Français indomptable face aux multinationales ? Voyez François Bayrou. N'est-ce pas en prêchant pour une «Europe puissance» aux accents gaulliens que le président de l'UDF réussit sa percée ? Voyez enfin Nicolas Sarkozy. Du jour où il découvre le bonapartisme, l'aiglon de Neuilly prend son envol. En allant voir les ouvriers d'Alstom et en proclamant à la face du commissaire européen Mario Monti : «Je ne laisserai pas casser l'industrie française», il séduit le peuple. Hélas ! Le chômage reste invaincu, les délocalisations menacent, le rayonnement de la francophonie s'éteint peu à peu et l'Amérique et la Grande-Bretagne attirent nos jeunes diplômés... Passés de brefs moments d'illusoires exaltations, la déprime revient : «La France tombe !» N'est-ce pas, presque mot à mot, le titre du best-seller de l'automne dernier ? (*) Cette peur du déclin, tous les pays européens à la population vieillissante la connaissent. Mais on dirait qu'elle nous fait plus cruellement souffrir que les autres. Comme si la France ne pouvait être la France sans dominer, au moins par ses idées. Alors, oubliant tous les atouts qui font encore de nous un numéro un (Airbus, le TGV, les ponts suspendus...), nous cultivons notre jardin et faisons mijoter notre poule au pot. Nous devenons les rois du bricolage et du jardinage. Il ne faut pas nous chatouiller, pourtant, sur notre «exception culturelle». Le cinéma américain triomphe sur 80% des écrans européens ? Oui, mais nous avons produit Amélie Poulain et Les Choristes. Christine Clerc vient de publier chez Plon Le bonheur d'être français.
2- Pour ce romancier anglo-libanais, le salut de l'identité nationale passe par la préservation du français et un changement des rapports entre l'Etat omnipotent et le citoyen Percy Kemp : «La langue comme véritable dénominateur commun» Sa mère est libanaise, son père britannique, il est marié à une Moldave : Percy Kemp, 52 ans, ancien étudiant à Oxford et à la Sorbonne, vit entre Paris, Londres et les multiples capitales de pays à risques où son métier de conseiller d'entreprises le conduit. Il parle l'arabe, l'anglais et le français, et c'est dans la langue de Molière qu'il écrit ses romans – traduit dans plusieurs pays – dont le dernier, Le Muezzin de Kit Kat, est paru récemment chez Albin Michel. Propos recueillis par Baudouin Bollaert [08 juin 2004] LE FIGARO. – Avez-vous l'impression que les Français sont mal dans leur peau ? Percy KEMP. – Je pense que les Français ne vivent la France que dans les moments de crise. Au quotidien, ils ne vivent pas tant la France que la République. Et la République, finalement, ce n'est qu'un moment de la France : la France n'est républicaine que depuis un peu plus d'un siècle. Les Français, en vérité, ne se posent pas beaucoup de questions – ils sont français – alors que pour un étranger c'est un choix de venir vivre ici. Et sans cette décision volontaire, on ne peut pas, à mon avis, avoir une idée précise de ce qu'est ce pays... J'ignore si les Français sont mal dans leur peau. Mais, s'ils le sont, c'est mal dans leur peau de républicains... Souhaitez-vous un changement de régime ? Non ! C'est le rapport de l'Etat au citoyen et du citoyen à l'Etat qui doit changer. Prenez la culture : en Angleterre, il existe une culture qui prospère en dehors de la sphère publique. En France, ce serait impensable. L'Etat gère, distribue, sponsorise, subventionne... Tout devient une affaire d'Etat ! Or, identifier la France à l'Etat français, c'est perdre la France ! Les Français ne sont-ils pas avant tout nostalgiques de leur grandeur passée ? La France est prise entre son passé glorieux et son avenir européen, avec tout ce que cela implique de dilution de l'identité nationale. Mais ce qui est important, en ce début de XXIe siècle, c'est la langue, dénominateur commun des Français. Et de même qu'aux XVIIIe et XIXe siècles les intellectuels russes avaient un désir de France lié aux Lumières, c'est la langue qui représente pour moi la France. C'est elle qui déterminera s'il y a survie de l'identité ou non. Vous êtes pour l'exception culturelle ? Je ne sais pas, mais l'attrait que la France exerce sur moi est l'attrait de l'exceptionnel ! Dans un monde où c'est l'anglais – ou plus exactement le pidgin english – qui domine, le français est devenu mineur. Mais il permet de dire des choses plus difficilement exprimables dans la langue dominante. Dans ce sens, je suis partisan de l'exception française. C'est peut-être un effet de ma perversité : je suis pour le français, comme je suis pour acheter des voitures anglaises rares ! L'anglo-américain est une langue opérationnelle. Mais, une fois qu'on l'a acquise, on revient au français. Langue superflue, peut-être, mais langue d'élite. Signe de reconnaissance entre esprits éclairés ! Vous êtes un esthète... La diversité est importante, et trop de sympathie pour les autres étouffe l'identité. Il faut une diversité qui, sans être agressive, ne craint pas la polémique. Trouvez-vous les Français arrogants ? Les Français ne vont pas assez vers les autres. Par exemple, ils ne s'expatrient pas aisément. Vous me direz qu'un habitant d'Aix-en-Provence n'a pas envie d'aller vivre à Manchester ! Mais les Français – c'est leur côté «aristocratique» – pensent que les choses leur sont dues et qu'ils n'ont pas à aller vers les autres pour demander. D'où, parfois, une impression d'arrogance. N'est-ce pas plutôt la crainte – crainte de la mondialisation, par exemple – qui les caractérise ? Sans doute, car on est en train de basculer d'une France et d'une langue française de pouvoir à une France et une langue française de contre-pouvoir. D'un côté, les Français craignent donc de rater le coche de la mondialisation et, de l'autre, de ne plus exister tels qu'ils sont. L'importance de la langue française n'en est que plus évidente. Sa préservation est, à mon avis, le principal combat à mener. Paradoxalement, si Jeanne d'Arc n'avait pas existé, le français serait aujourd'hui la langue dominante. Mais il n'y aurait plus d'exception culturelle ! Croyez-vous à une France «black, blanc, beur» vraiment solidaire ? Cela sera difficile. Dans la mesure où l'on applique la devise liberté, égalité, fraternité et que l'Etat intervient pour distribuer au mieux la richesse nationale, le manque prévisible de ressources va créer des tensions très fortes sur l'identité nationale républicaine. Et ce, malgré le souvenir de la grand-messe du Mondial de football en 1998, dont je ne nie pas l'importance mais qui relève surtout du wishfull thinking (NDLR : voeu pieux)... La laïcité n'est-elle pas un bon ciment pour fédérer les communautés ? Oui, mais dans l'affaire du voile, par exemple, l'Etat a d'une certaine façon violé la sphère privée, comme les droits de l'homme, et attaqué ses propres fondements. Pour moi, la France pérenne n'est pas cette France institutionnelle. Ce qui est pérenne, ce sont la langue et la culture françaises.
3- pétri de contradictions, notre pays n'en attire pas moins chaque année plus de 120 000 candidats à la naturalisation venus du monde entier Une conception ouverte de la nationalité Marie-Christine Tabet [08 juin 2004] Qui sont les 122 834 nouveaux Français qui ont obtenu leur naturalisation en 2002 ? Apparemment, la variété est au rendez-vous. Les dernières statistiques disponibles fournies par la Direction de la population et des migrations du ministère de la Cohésion sociale montrent en effet que, parmi les 226 États souverains et territoires sous tutelle de la planète, 180 ont au moins un ressortissant à avoir acquis la nationalité française en 2002. Une diversité toutefois en trompe-l'oeil puisque 50% des «petits nouveaux» sont originaires de trois pays : le Maroc (33 967 personnes), l'Algérie (15 711) et la Turquie (10 468). A y regarder de plus près encore, on s'aperçoit que la part des Européens est seulement de 15%, dont 9,5% issus de l'Union des Quinze (avant l'élargissement à 25 de mai dernier). En 1998, ces derniers représentaient encore 21,5% des naturalisés. Mais ils ont acquis, depuis la création des frontières Schengen, une partie des droits liés à l'acquisition de la nationalité, comme le droit de vote ou de résidence. Aujourd'hui, près de 63% des personnes qui choisissent de devenir français sont originaires du continent africain dont 48% des trois pays du Maghreb. Les Asiatiques comptent pour 17,9% et les Américains du Nord et du Sud pour moins de 5%. Ces chiffres globaux masquent des évolutions lentes mais perceptibles. «La part des Africains subsahariens progresse plus vite que celle des Maghrébins, analyse le démographe du ministère de la Cohésion sociale, André Lebon. Les demandes turques et chinoises augmentent sensiblement. Le poids relatif de l'ancienne Indochine se contracte, lui, fortement.» Ces nouveaux Français sont jeunes – 50% ont moins de 18 ans – et les femmes sont légèrement plus nombreuses puisqu'elles représentent 51,5% des naturalisés de 2002. Pour devenir français, il existe depuis 1998 trois grandes voies : l'acquisition par décret ou par décision de l'autorité publique, l'étranger installé en France depuis au moins cinq ans demandant la nationalité française ; l'acquisition par déclaration consécutive à la situation individuelle de l'intéressé, après un mariage avec un Français, ou sur demande d'un mineur né en France de parents étrangers dont l'un au moins est en situation régulière ; enfin, l'acquisition sans formalité, quasi-automatique pour les jeunes majeurs nés en France de parents étrangers. Il existe en outre des dispositions particulières pour les enfants recueillis, adoptés ou confiés au service de l'aide sociale à l'enfance (généralement après démantèlement d'une filière d'immigration clandestine). «La France a une conception ouverte et spirituelle de la nationalité, explique Hugues Fulchiron, sociologue, responsable du département droit de la Famille à l'université Lyon II. Ainsi, devient français celui qui adhère à une communauté de valeurs. C'est une vision très différente de celle des Allemands pour qui la nationalité se fonde sur une appartenance ethnique. Ils ont dû revoir leur législation, notamment pour intégrer une communauté turque grandis sante.» Les Français s'accommodent par ailleurs très bien du binationalisme, que les Allemands acceptent très mal. Dans l'acception française, le naturalisé est «assimilé» – même si le terme est désormais banni. Du coup, le fichier du recensement fait rapidement disparaître les origines de chacun. L'Insee ne reconnaît ainsi que trois catégories de personnes – les étrangers, les Français par acquisition et les Français – alors que dans la plupart des pays anglo-saxons les personnes se définissent par leur communauté d'origine. La nouvelle conception de la frontière dans l'espace Schengen, l'émergence de communautés religieuses et ethniques revendiquées en France sont autant de nouveaux facteurs qui brouillent la conception de la nationalité. «L'idée du contrat d'intégration, concept ancien remis au goût du jour par l'actuel gouvernement, montre la nécessité de trouver un sens à cette vie en commun afin qu'elle ne corresponde pas uniquement à un choix économique ou administratif», poursuit Hugues Fulchiron. A Bobigny, dans la salle de réception de la préfecture de Seine-Saint-Denis, deux à trois fois par mois, un sous-préfet remet très officiellement son extrait de décret de naturalisation à un nouveau français. «L'instant est toujours empreint d'émotion», explique l'un d'eux. A Bobigny, la préfecture a pris l'initiative de faire jouer la Marseillaise pour clore la cérémonie. L'Etat n'impose aucune formalité particulière. 4- La France telle qu'on l'enseigne Thierry Portes [08 juin 2004] «La nationalité, c'est aussi le sentiment d'appartenir à une communauté dont on partage les valeurs ou les coutumes et la langue.» Ainsi s'ouvre, ô combien prudemment, le second chapitre, consacré à l'identité nationale, du manuel d'éducation civique édité par Hatier pour les élèves de 6e. Les hussards de la République, dont l'oeuvre est par ailleurs vantée dans cet ouvrage, se seraient étranglés devant pareille prose ! Est-il si difficile, dans les quartiers «sensibles», d'affirmer que les citoyens, quelles que soient leurs origines, appartiennent à une seule et unique communauté nationale ? Faut-il à nouveau incriminer les travers d'une idéologie dominante dont les Verts sont aujourd'hui les hérauts ? Dans ce même Journal de l'apprenti citoyen, une seule formation politique – les Verts – est honorée par la reproduction d'une de ses affiches électorales. Avant le chapitre sur les «éco-citoyens», l'élève, à son entrée au collège, aura aussi pu apprécier la pensée du responsable des Verts Alain Lipietz, le seul homme politique cité. Dans l'extrait choisi, tiré d'un article publié par Libération du 22 octobre 1998, M. Liepietz délivre la leçon suivante : «Certains sans-papiers, dont on a refusé la régularisation (c'est-à-dire de leur accorder une carte de séjour ou la nationalité française), font la grève de la faim. Le refus de régulariser les sans-papiers qui en ont fait la demande perturbe la vie de nos communes des banlieues populaires, il pèse sur le marché du travail en offrant aux employeurs clandestins des dizaines de milliers de travailleurs sans droits ; ainsi, il renvoie dans les ténèbres extérieures des femmes et des hommes qui vivent et travaillent depuis des années pour nous, parmi nous, qui ont amis, compagnes et compagnons chez nous.» Quel professeur de banlieue osera, après cette lecture, suggérer à ses élèves que l'admission, au collège comme sur le sol national, répond à des lois et règles que personne n'est censé enfreindre ? «Les éditeurs sont libres», rappelle Alain Bergougnioux, inspecteur général de l'Éducation nationale en charge du suivi de l'enseignement civique. Vieux débat sur les programmes et la manière dont les éditeurs appliquent les consignes de l'Éducation nationale... Ces petits écarts idéologiques exceptés, le manuel de Hatier est de bonne facture et permet à l'élève d'aborder, grâce à une présentation attrayante, toutes les grandes notions qui structurent la citoyenneté française. Et puis, comme le souligne Alain Bergougnioux, «toute l'éducation est civique». Les cours d'histoire et géographie – dans 80% des cas, ce sont les professeurs de ces disciplines qui dispensent les cours d'éducation civique –, mais également les cours de français et de philosophie participent à l'instruction des élèves citoyens. C'est Jean-Pierre Chevènement, en 1984, qui a remis l'instruction civique dans les programmes français. Son prédécesseur giscardien à l'Éducation nationale, René Haby, en même temps qu'il créait le collège unique, avait supprimé l'éducation civique à la sortie du primaire. Entre 1975-1976 et 1984, pendant une dizaine d'années, la citoyenneté ne fut donc plus enseignée. «La vision de l'école républicaine propre à Jean-Pierre Chevènement, le début de la crise des banlieues et les difficultés de la société multiculturelle ont fait apparaître le manque», poursuit Bergougnioux. L'effet Chevènement a rejailli sur les premiers manuels, mais la raideur de présentation a été corrigée sous François Bayrou. À la suite d'une consultation lycéenne menée en 1998, Claude Allègre a institué, de la seconde à la terminale, six séances de deux heures «d'éducation civique, juridique et sociale» par an, autour d'un thème d'actualité, prétexte à des débats. La qualité de la discussion devant beaucoup à celle du pédagogue, des séminaires ont été organisés pour les nombreux professeurs qui n'avaient pas été formés à l'enseignement de cette nouvelle matière. Autre courte séance de rattrapage, pour les jeunes cette fois, la Journée d'appel de préparation à la défense est depuis peu agrémentée par la projection d'un film. Celui-ci rappelle le lien unissant les générations d'une nation qui doit «se battre pour défendre les valeurs de la démocratie». Mieux conçu, le film diffusé aux «primo-arrivants» (lire notre encadré ci-contre) doit prochainement être revu afin de prendre en compte le récent contrat d'accueil et d'intégration mis en place par le gouvernement Raffarin. Dans son dernier rapport, publié à la documentation française, le Haut Conseil à l'intégration demande que le nouveau film parle de la Constitution, qu'il mette en valeur les fonctions régaliennes de l'État et l'apport à la culture française de personnalités issues de l'immigration.
5- Le message aux nouveaux arrivants : tradition chrétienne et liberté de religion T. P. [08 juin 2004] Le film Vivre en France, projeté dans leur langue natale aux primo-arrivants, délivre quelques messages, énoncés en voix off sur des images symboliques. Une vue de l'Assemblée nationale accompagne le commentaire suivant : «Comme tout pays, comme le vôtre, la France et les Français sont attachés à une histoire, à une culture et à certaines valeurs fondamentales...» Un tableau d'une bataille révolutionnaire – «La Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen proclame que tous les hommes naissent libres et égaux en droits»... Une église – «C'est un pays de tradition chrétienne où chacun peut pratiquer la religion de son choix» –, une mosquée, une synagogue – «ou ne pas en avoir»... Un homme marche dans la rue, passe un porche, la lourde porte se referme – «La religion relève du domaine privé». Une avocate quitte deux de ses collègues masculins également en robe – «La France est très attachée au principe d'égalité entre les hommes et les femmes». Un père vient chercher son fils à la sortie d'un établissement primaire – «L'école est la clé de la réussite de vos enfants». Enfin, après un clin d'oeil au mur marseillais dédié à Zinédine Zidane, un groupe reprend sur scène la chanson de Maxime Leforestier Être né quelque part. Dernier mot de la voix off : «Nous vous souhaitons la bienvenue.»
6- A la veille des élections européennes, Paris tire la sonnette d'alarme. L'influence française en recul au Parlement européen Bruxelles : de notre correspondante Alexandrine Bouilhet [08 juin 2004] Elèves absents, dispersés, aucune assiduité dans les matières essentielles : tel pourrait être le commentaire d'un professeur jugeant le travail des députés français au cours de la dernière législature. Avec un avertissement en rouge au bas du carnet de notes : «Risquent d'être noyés dans le prochain Parlement». A la veille des élections européennes, Jacques Chirac ne dit pas autre chose. Comme un entraîneur d'une écurie en perte de vitesse, le président français ne cesse de réclamer des eurodéputés «plus forts» et «plus actifs». A Paris comme à Bruxelles, le sujet a été érigé au rang de cause nationale. «Il faut que la France essaie d'améliorer sa force de frappe au Parlement européen !», implorait Jacques Chirac, le 2 juin, dans un dernier appel à ses «compatriotes», peu motivés par ce scrutin. «Nous sommes parmi les plus faibles à Strasbourg, en raison de la dilution et de la dispersion des représentants français», regrette le chef de l'Etat. L'Elysée n'est pas la seule institution à tirer la sonnette d'alarme. Le Medef a fustigé le manque d'influence des députés français, dès le mois de février, dans une étude au vitriol. Suivait, en mai, un rapport complet de l'Assemblée nationale sur le déclin de la France dans les arcanes du pouvoir européen, présenté par le député socialiste Jacques Floch. Fut ensuite publié un opuscule de la Fondation Robert-Schuman, rédigé par deux chercheurs français, Yves Bertoncini et Thierry Chopin, donnant plusieurs pistes à suivre pour enrayer la débâcle. La plus évidente d'entre elles consiste, à leurs yeux, à voter utile. «Il est contre-productif d'envoyer à Strasbourg des députés qui seront inscrits dans des groupes qui n'ont pas d'influence», écrivent-ils. Autrement dit : hors du PPE et du PSE, les groupes parlementaires conservateurs et socialistes, et du groupe libéral, point de salut. A regarder l'Hémicycle, les députés français remportent, il est vrai, la palme de «l'éclatement» politique. Ils sont les seuls à être dispersés dans l'intégralité des groupes politiques européens, de l'extrême droite à l'extrême gauche. Contrairement à l'Allemagne, au Royaume-Uni, à l'Italie et à l'Espagne, ils sont surreprésentés dans les formations minoritaires et sous-représentés dans les principaux groupes. Cette dilution est encore plus visible dans le Parlement «élargi» à 732 députés depuis le 1er mai, où la France n'a plus de 78 sièges – contre 87 auparavant. Vu le nombre record de listes qui s'offrent cette année encore aux électeurs – une vingtaine de partis par circonscription, soit plus de 120 listes –, cette tendance à l'éparpillement s'annonce plus forte que jamais, notamment à droite. Le départ annoncé des élus UDF du groupe conservateur (PPE), où siège l'UMP, et le succès du vote protestataire décelé par les sondages promettent une dilution maximale des eurodéputés français, qui n'est pas étrangère à l'intervention de l'Elysée dans la campagne. Une fois élus et assurés de gagner leurs 5 205 euros par mois – un salaire doublé grâce aux enveloppes de frais –, les députés français doivent se mettre au travail, un effort qui semble souvent au-dessus de leurs forces. Il faudrait d'abord qu'ils se déplacent plus nombreux à Strasbourg. D'après une enquête officieuse fondée sur les registres de présence en séance plénière – quatre jours par mois –, les Français, maîtres dans l'art du cumul des mandats, se situent à l'avant-dernier rang de la classe européenne, avec un taux de présence très en dessous de la moyenne. Seuls les Italiens, les mieux payés de l'Hémicycle, les dépassent par leur absentéisme. Les plus assidus sont les élus allemands, finlandais, luxembourgeois. Autre caractéristique peu flatteuse des Français : les têtes de liste sont souvent tentées de quitter l'Hémicycle en cours de législature pour rejoindre les états-majors de leurs partis lorsqu'un scrutin national se profile. Ce fut le cas, après les élections de 1999, de François Bayrou, François Hollande, Nicolas Sarkozy, Philippe de Villiers, Alain Madelin et Robert Hue. Une fois installés dans leurs groupes respectifs, les eurodéputés français délaissent les commissions parlementaires stratégiques, celles qui influent sur la législation communautaire. Aux commissions décisives, comme les affaires économiques ou juridiques, les Français préfèrent les commissions de «bavardage», celles où l'on débat des droits de l'homme ou de la politique étrangère, deux matières nobles, mais qui échappent aux pouvoirs du Parlement. «La France n'a pas encore pris la mesure des pouvoirs du Parlement européen», regrette un diplomate. Lors de la dernière législature, la France ne présidait que deux commissions sur dix-sept – agriculture et culture –, alors que l'Italie en présidait quatre. Pendant la même période, les députés allemands rédigeaient 299 rapports parlementaires, alors que les Français n'en produisaient que 199. Le Medef a relevé que le taux d'activité était de 3,45 rapports pour un député néerlandais contre 1,36 pour un Français. Lorsque vient l'heure du bilan, les plus travailleurs ne sont pas toujours récompensés par les états-majors de parti à Paris. Ce fut le cas pour le député Olivier Duhamel, qui n'a pas été réinvesti par le PS cette année, alors qu'il a joué un rôle décisif dans la rédaction de la future Constitution.
À moins d'une semaine des élections européennes, «Le Figaro» s'interroge sur l'identité française, bousculée par l'Europe et la mondialisation. Accusé d'arrogance, Qu'est-ce qu'être français en 2004 ? Dans quelques jours, les Français éliront leurs députés européens, ces hommes et ces femmes chargés d'injecter un peu de France dans la grande mécanique parlementaire de la construction européenne. Nous profitons de cet événement pour publier à partir d'aujourd'hui dans nos pages Débats et Opinions une série de contributions qui tentent de répondre à cette interrogation : qu'est-ce qu'être français ? Stéphane Marchand [08 juin 2004] Si les Français étaient sûrs d'eux, l'idée de se projeter dans l'Europe, d'accéder à une dimension nouvelle, de peser collectivement plus lourd au sein d'une communauté élargie, serait enthousiasmante. Mais voilà, ils doutent. Ils ont peur de dissoudre dans la Grande Europe une identité qui leur file entre les doigts. La mondialisation les bouscule, l'immigration les perturbe, l'Europe les agace. Bref, la cinquième puissance économique du monde rumine. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la France a le sentiment d'avoir rétréci. La fin de l'empire a emprisonné dans d'étroites frontières son rêve de grande puissance. La réunification allemande l'a éloignée du centre de l'Europe. Tout montre qu'elle n'a pas encore absorbé ce double choc. Le langage officiel reste gorgé de grandes valeurs universelles mais le pays peine à mobiliser des moyens à la hauteur de ses ambitions. Déçus par ce que nous sommes, obsédés de ce que nous fûmes, nous tournons en rond en nous posant inlassablement la même question mi-cynique, mi-inquiète : comment peut-on être français ? Comment démêler l'incroyable écheveau de paradoxes qui incarne l'état de Français, ce poète râleur dont la nature, plaisantait déjà Henri IV, est de «ne point aimer ce qu'il voit» ? De Gaulle offrait ce résumé du problème : «Le désir du privilège et le goût de l'égalité sont les passions dominantes et contradictoires des Français de toute époque.» Voilà sans doute pourquoi les Français ont renversé la royauté pour installer une monarchie républicaine. Nous nous faisons une plus haute idée des droits que des devoirs de l'homme, au point de risquer le nivellement par le bas. Un bon siècle avant le général, Tocqueville prenait moins de gants : «Les Français veulent l'égalité dans la liberté et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage.» Faut-il y voir une description prémonitoire des grandes grèves de 1995, quand des salariés vulnérables du secteur privé avaient applaudi aux arrêts de travail paralysants d'une poignée de fonctionnaires intouchables qui n'avaient pourtant aucunement l'intention de partager avec eux leurs juteux privilèges, en une sorte de prosternation devant le graal de l'emploi à vie ? Cette année-là, la France schizophrène ressemblait fort à la caricature que lui brossent les tabloïdes britanniques : un pays assez riche pour pouvoir se jouer la comédie du Grand Soir, et qui se dupe sans fin sur ce qu'il est. Égalitariste, le Français est aussi un individualiste forcené qui tire plaisir de toutes les oppositions qu'il peut susciter, de toutes les différences qu'il peut ériger entre lui et les autres, de toute l'altitude qu'il peut gagner sur eux. Pierre Daninos, qui en connaissait un brin, avait cette formule : ajoutez en France dix citoyens à dix autres, «vous ne faites pas une addition, mais vingt divisions» ! C'était il y a presque un siècle, mais l'auteur des Carnets du Major Thompson voyait diablement juste. Cette esthétique de la contradiction, qui fait souvent de l'intellectuel français un magnifique conquérant de l'inutile, peut prendre toutes les formes, de la plus vile à la plus splendide, depuis le contribuable qui peste contre l'administration tout en rêvant d'être fonctionnaire, jusqu'au chef de la diplomatie qui harangue les super-puissants au Conseil de sécurité de l'ONU en oubliant que son pays est devenu une puissance moyenne. Pas totalement submergée par l'État providence, la France fabrique encore des aventuriers, qu'ils soient volontaires de la Légion étrangère, «french doctors» présents sur tous les fronts de la planète ou entrepreneurs en fuite vers la Californie ou la City de Londres. Car l'individualisme comporte aussi des devoirs, une sorte de «logique de l'honneur» qui persuade le Français qu'il doit de lui-même prendre les choses en main, improviser en temps de crise face à l'imprévisible. Là gît un des mystères français : d'une même glaise sort grandeur et mesquinerie, arrogance et don de soi. Un certain général n'a-t-il pas célébré la gloire d'une nation qu'il jurait pourtant être peuplée de veaux ? De drôles d'animaux qui ont inventé ces derniers temps un nouveau sport national, le déclinisme, qui se joue avec des statistiques truquées entre intellocrates des bords de Seine. Quand l'arrogance devient impossible, le Français pourrait retrousser ses manches. Il préfère se couvrir la tête de cendres
Le versant linguistique de la mondialisation est à l'image de l'opposition entre libre-échange et protectionnisme. Pour une organisation mondiale des langues Par Louis-Jean CALVET Libération, vendredi 25 juin 2004 Louis-Jean Calvet, professeur de linguistique à l'université de Provence. Dernier ouvrage : Léo Ferré, éditions Flammarion, mai 2003. Toutes les langues officielles des 25 pays membres de l'Union européenne ont les mêmes droits, le même statut, ce qui pose un certain nombre de questions. Ce problème est à la fois une patate chaude que tout le monde se repasse et une bombe à retardement qui finira bien par éclater. On a souligné le coût élevé de la traduction et de l'interprétation, on a signalé la difficulté de trouver des interprètes entre des langues peu parlées, l'obligation de passer par des langues pivots, les ratés du système, en particulier le retard énorme pris pour la traduction en certaines langues... Bref, tout le monde sait que l'égalité entre les langues est théorique et qu'il s'agit là d'une aimable plaisanterie : toutes les langues sont égales mais il y en a de plus égales que les autres. Cette situation n'est jamais que l'illustration d'une réalité mondiale, celle de ce marché aux langues sur lequel certaines sont mieux cotées que d'autres, pour des raisons historiques, économiques, démographiques qu'il est inutile de rappeler ici. L'ennui est que ce marché qui s'impose à l'Europe est nié, contre toute évidence, par le discours de l'Europe, et que cette négation, ou cet aveuglement, ne peut que renforcer le marché et mener, à terme, à la domination d'une seule langue, l'anglais. Les hommes politiques, qui ne sont pas nécessairement polyglottes, parlent cependant tous la langue de bois, particulièrement en ce domaine, ce qui leur permet d'oublier la réalité : trop de plurilinguisme institutionnel et coûteux ne peut que mener au monolinguisme. Le dossier est d'autant plus compliqué que la langue est majoritairement vécue comme un symbole identitaire, singulièrement dans les vieux Etats européens, où l'on trouve dans un même paradigme le nom du pays, celui de la langue et celui des citoyens : en France, il y a des Français qui parlent français, en Italie des Italiens qui parlent italien, en Allemagne des Allemands qui parlent allemand, etc. Même si cette série s'arrête aux frontières de la Belgique (les Belges ne parlent pas belge), il y a là une égalité constitutive de notre façon de considérer nos rapports à notre langue : je suis Français donc je parle français, je suis Grec donc je parle grec, je suis Maltais donc je parle maltais... Et tant pis si ce «loquor ergo sum», je parle donc je suis, doit mener à la suprématie de l'anglais. Est-elle pourtant inéluctable ? En 1944, lors des accords de Bretton-Woods, un certain nombre de pays décidaient d'organiser le système monétaire international en instituant progressivement une convertibilité de toutes les monnaies avec le dollar (lui-même indexé sur l'or). Trois ans plus tard, à Genève, était créé le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), censé gérer l'organisation mondiale du commerce à partir de quelques principes fondamentaux : non-discrimination des pays, élimination des restrictions limitatives (c'est-à-dire des droits de douane), interdiction des pratiques de vente à perte (dumping), réglementation des subventions, etc. Or le versant linguistique de la mondialisation est un peu à l'image de l'opposition entre libre-échange et protectionnisme : le libre-échange se traduit par la véhicularité généralisée de l'anglais, tandis que le combat de certaines organisations linguistiques (la Francophonie, l'Hispanophonie et la Lusophonie par exemple, qui ont entrepris des actions communes) est du côté d'un certain protectionnisme linguistique. La grande différence est qu'il n'y a pas de législation internationale en ce domaine, aucun «Bretton-Woods» linguistique. Le statut international de l'anglais ne repose sur aucune concertation, sur aucun traité, sur aucun accord. Et lorsque certaines institutions internationales ont un règlement linguistique, elles ne le respectent pas. Pour sortir du cercle vicieux dans lequel s'enferme l'Europe (défendre toutes les langues et du même coup les condamner à s'effacer devant l'anglais), cercle vicieux qui fait croire aux «petites» langues que leur salut est dans une égalité trompeuse avec les «grandes», il faudrait entamer une réflexion sur l'organisation mondiale des échanges linguistiques, aller en quelque sorte vers un «Bretton-Woods» linguistique. L'Europe s'honorerait si elle se lançait dans une telle réflexion, car elle agirait pour toutes les langues du monde et pas seulement pour les siennes.
LIBERATION
Les nouveaux habits européens de M. Trichet LE MONDE | 14.07.04 | 14h27 "I'm not a Frenchman" ("Je ne suis pas -ici- en tant que Français"), s'était exclamé le futur président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, lors de son audition devant la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, en septembre. La formule s'adressait à quelques députés britanniques et allemands qui lui reprochaient d'appartenir à un pays enfreignant les règles de bonne conduite budgétaire européenne, le pacte de stabilité et de croissance. A la tribune de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe à Strasbourg, le 21 juin, M. Trichet s'est attiré les critiques inverses, pour avoir utilisé la langue de Shakespeare dans la première partie de son discours sur "l'euro et la grande Europe". La délégation française a alors quitté bruyamment l'Hémicycle, dans un mouvement jamais vu au sein de cette institution. M. Trichet leur a expliqué, sans les convaincre : "Dans ma propre organisation, la langue de travail est l'anglais." "VANITÉ PERSONNELLE" L'ouverture manifestée par M. Trichet sur l'un des sujets les plus sensibles et symboliques de la construction européenne, la langue, n'est pas un lapsus. Il achève ainsi d'endosser son nouveau costume européen et de rassurer ceux qui le voyaient comme le lobbyiste de la France. L'ancien grand commis de l'Etat se mue en garant de la construction européenne au moment où elle passe par une zone de turbulences et de conflit entre les institutions. A Paris, certains n'acceptent pas cette position : "Ce n'est pas la première fois que, par vanité personnelle, de hauts fonctionnaires français accréditent par leur comportement linguistique l'idée selon laquelle l'anglais doit devenir inéluctablement la seule langue véhiculaire des institutions européennes", a notamment protesté l'ancienne présidente du Parlement européen, Nicole Fontaine, dans un communiqué. Comme elle paraît loin, maintenant, cette époque où le directeur du Trésor Jean-Claude Trichet qualifiait de "terrible catastrophe" la possible localisation de la BCE en Allemagne ou aux Pays-Bas, dans une note de 1991 rapportée par les journalistes Jean Quatremer et Thomas Klau dans leur livre Les Hommes qui ont fait l'euro (Plon). Le futur président de la BCE écrivait même, en marge d'une autre note datée du 9 mars 1992, qu'il "ne fallait pas faire l'Union économique et monétaire" si cela faisait de Francfort le "New York européen". Fini, aussi, le rôle de gouverneur de la Banque de France, qui, dix ans durant jusqu'à son départ pour Francfort, a dû affronter les divers gouvernements français en combat solitaire sur la politique du franc fort et l'orthodoxie budgétaire. Arrivé à Francfort en novembre, M. Trichet a été confronté, depuis, à une succession de coups de théâtre. Après la polémique sur le pacte de stabilité et de croissance en Europe, il est surpris par le premier échec du projet de Constitution européenne, mis à l'épreuve par la hausse de l'euro, gêné par la plainte de la Commission européenne contre la décision d'exonérer la France et l'Allemagne des amendes prévues aux contrevenants du pacte de stabilité. Il confie aussi, dans un entretien au Monde, à El Pais et à La Repubblica, en juin, être étonné de la faible participation des citoyens aux élections européennes dans les nouveaux pays membres d'Europe de l'Est. De son bureau au sommet de l'Eurotower de Francfort, avec vue imprenable sur la ville et le massif du Taunus, sa chic et verdoyante campagne alentour, M. Trichet n'a pas seulement le sentiment, alors, d'être responsable de l'inflation et des taux d'intérêt. Mais aussi d'être un peu en charge de l'essentiel pour l'avenir du continent européen. Et il va de capitale en capitale plaider la cause européenne, avec un optimisme volontariste. Citations de Jean Monnet aux lèvres, comme à Paris devant l'Académie des sciences morales et politiques, en mai : " Ceux qui ne veulent rien entreprendre parce qu'ils ne sont pas assurés que les choses iront comme ils l'ont arrêté par avance se condamnent à l'immobilité. Personne ne peut encore dire aujourd'hui la forme qu'aura l'Europe où nous vivrons demain, car le changement qui naîtra du changement est imprévisible." Depuis son arrivée, les gouvernements européens lui ont fourni l'occasion de se poser en "recours" européen. En janvier, à Bruxelles, l'Eurogroupe, le collège des ministres des finances de la zone euro, adopte finalement mot pour mot une position énoncée pour la BCE par M. Trichet une semaine plus tôt à propos du lien euro-dollar : "Dans les circonstances actuelles, nous insistons particulièrement sur la stabilité et nous sommes préoccupés par les mouvements excessifs des taux de change." Un texte qui deviendra la position européenne au sommet du G8 de Boca-Raton, en février, et qui permettra à M. Trichet de se féliciter de la stabilisation de l'euro comme un succès de la BCE. Les dirigeants européens semblaient croire que leur coopération serait payée en retour par une bienveillance vis-à-vis de leurs demandes de baisses des taux d'intérêt. Le 24 janvier, sous la neige de Davos, où se tient comme chaque année le sommet des puissants de la planète, le ministre de l'économie français d'alors, Francis Mer, lâche, devant la presse, que l'éventualité d'une baisse des taux d'intérêt a fait l'objet d'une discussion une semaine plus tôt, lors de la réunion à huis clos de l'Eurogroupe à Bruxelles, entre la BCE, les ministres des finances et le commissaire européen Pedro Solbes : "Nous avons discuté de ce sujet", assure M. Mer. "Les taux ne sont discutés que dans le cadre du Conseil des gouverneurs de la BCE, et nulle part ailleurs", a répondu M. Trichet par la voix d'un porte-parole de la BCE à Francfort. Un peu plus tôt, sous la houlette de M. Trichet, les banquiers centraux européens avaient déjà dénoncé dans un communiqué les "graves dangers" recelés par les entorses de la France et de l'Allemagne aux règles budgétaires du pacte de stabilité, à l'issue d'une réunion exceptionnelle du Conseil des gouverneurs par téléconférence. Cette procédure solennelle n'avait jamais été employée depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. MÉNAGER LES ORTHODOXES Soucieux de son indépendance, M. Trichet doit aussi ménager les banquiers centraux considérés comme les plus orthodoxes au sein de la BCE, notamment l'ancien économiste de la Bundesbank Otmar Issing, responsable des études économiques, membre du directoire et du Conseil des gouverneurs. Dans les milieux politiques européens, où le manque de dialogue avec la BCE est fréquemment déploré, on accrédite l'idée selon laquelle M. Trichet n'aurait pas eu les coudées franches pour baisser les taux d'intérêt au cours du printemps. La conjoncture était pourtant favorable, alors que l'inflation décroissait, à un geste pour conforter l'économie. Sur ce débat de fond, M. Trichet a toujours indiqué qu'il n'avait pas eu de divergence avec les autres banquiers centraux. Et M. Issing dément toute opposition de sa part, réduisant cette rumeur à de la "science-fiction". Tant que les débats du Conseil des gouverneurs ne seront pas publiés - comme le réclame notamment le ministre de l'économie et des finances Nicolas Sarkozy -, le doute devrait persister. En maintenant le statu quo, M. Trichet donne l'impression, comme son prédécesseur Wim Duisenberg, qu'il n'arrive pas à mettre en mouvement une équipe de gouverneurs qui a érigé la stabilité en vertu cardinale. Adrien de Tricornot . ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.07.04
On ne parle que de l'anglais, si les sejours en GB sont si dangereux, allons en Allemagne !!!!!!
Séjours linguistiques : les Français cherchent à mieux concilier progrès en langues et qualité de l'accueil LE MONDE | 17.08.04 | 18h05 Chaque année, environ 128 000 jeunes de 10 à 18 ans partent pour améliorer leur niveau. Sur place, les mauvaises surprises n'ont pas disparu, malgré un net assainissement du marché. La meilleure façon d'apprendre une langue, c'est encore de la pratiquer. C'est ce qui manque probablement aux jeunes Français, dont le niveau en anglais laisse à désirer par rapport à d'autres pays européens. Plusieurs hypothèses sont avancées lors d'une étude conduite en 2002 par le Réseau européen des responsables des politiques d'évaluation des systèmes éducatifs, pour expliquer ces piètres performances françaises : "le statut de l'apprentissage de l'anglais en primaire, son usage en cours par les enseignants, et plus encore le rapport à la langue dans les contextes scolaire ou extrascolaire". Souvent les élèves interrogés jugent que c'est par le biais de cours particuliers ou de séjours linguistiques qu'ils ont le plus appris d'anglais. Chaque année, ils sont environ 128 000 jeunes de 10 à 18 ans à partir dans ces séjours linguistiques extrascolaires sur environ 5,5 millions d'élèves dans le second degré (environ 400 000 si l'on ajoute les voyages scolaires à l'étranger). Avec, comme destination phare, la Grande-Bretagne, suivie par l'Irlande et l'Amérique du Nord. Toutefois, en dépit d'un rebond depuis 2003, le marché des séjours linguistiques extrascolaires est plutôt stagnant. La maladie de la vache folle, les attentats du 11-Septembre, le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) et, à partir de 2002, la conjoncture n'ont pas incité au voyage. Sans compter l'inquiétude des parents face à des organismes pas toujours très sérieux. Jusqu'au début des années 1990, l'absence de contrôles réels des organisateurs de voyages linguistiques a donné lieu à des abus qui ont nui à l'image de la profession. Mais si, depuis une dizaine d'années, le marché se professionnalise, les déconvenues, petites ou grandes, persistent. Hormis la qualité de la nourriture, traditionnellement décriée par les Français, l'accueil des familles pose souvent problème. Ainsi Thierry Houdard avait-il choisi d'envoyer son fils de 12 ans, à l'été 2003, sur l'île de Wight par l'entremise d'EF Education, une entreprise d'origine suédoise implantée dans cinquante pays. La facture de 1 356 euros n'a pas été à la hauteur de ses attentes. Son fils n'a pas été placé dans la famille prévue mais dans une autre, qui, en plus de ses deux enfants, accueillait déjà quatre étudiants dont deux autres jeunes Français. On lui a demandé de l'argent sur place pour financer des activités de loisir. Plus ennuyeux, les enfants participaient régulièrement à des soirées disco auxquelles ils se rendaient seuls en bus. "Notre fils nous a raconté s'être perdu lors du retour d'une de ces soirées, raconte son père. Lui et ses camarades se sont trompés de bus et se sont retrouvés à Newport." "COMME DES CHAMPIGNONS" En réponse aux lettres de réclamations de M. Houdard, l'entreprise lui a renvoyé un argumentaire indiquant que les pratiques qui l'avaient choqué étaient prévues dans les "conditions générales EF et textes réglementaires", joints au courrier. Il y est en effet précisé que les enfants se rendent seuls aux sorties le soir, sous la responsabilité de la famille d'accueil, qu'ils sont hébergés avec au moins un autre hôte francophone (sauf choix d'une option particulière), que les excursions et activités facultatives ne sont pas incluses dans les tarifs, etc. "C'est aux parents de juger de la maturité des enfants mais, pour les plus jeunes,explique Mats Ulenius, directeur d'EF France, nous recommandons plutôt le séjour en résidence." Et de préciser que, en 2003, 87 % des clients qui ont rempli le questionnaire d'évaluation ont jugé le séjour bon ou excellent, 10 % moyen, et 3 % non satisfaisant. En 1998, on recensait 372 opérateurs de séjours linguistiques, dont 25 % n'étaient pas en conformité avec la loi, selon un recensement du ministère du tourisme : soit ils ne disposaient pas de licence tourisme en ce qui concerne les sociétés, soit d'un agrément tourisme dans le cas d'associations. Les organismes spécialisés dans le séjour linguistique scolaire et extrascolaire ne seraient plus qu'environ 150 en France, selon l'Union nationale des organisations de séjours linguistiques et des écoles de langues (Unosel). "Avant, les organismes poussaient comme des champignons, estime la déléguée générale de l'Unosel, Sylviane Alphen. Maintenant, les créations sont plus rares et la montée de la qualité a fait que certains ont calé en route." Car pour se maintenir sur ce marché très concurrentiel et devenu très technique, des professionnels se sont regroupés en associations avec comme exigence commune affirmée la qualité. L'Unosel et l'Office national de garantie des séjours et stages linguistiques sont les plus importantes. La première, créée en 1978, demande à sa quarantaine d'adhérents d'être en conformité avec une norme de qualité Afnor publiée en 1999 - qui impose certains critères notamment au niveau de l'accueil et des cours - et de se soumettre à des contrôles réguliers. "UN MANQUE D'ADÉQUATION" La seconde, créée en 1997, rassemble, autour de 36 organisateurs de séjours linguistiques, des représentants des trois grandes fédérations de parents d'élèves et des partenaires de la jeunesse, de l'éducation et du tourisme. Les adhérents s'engagent, pour leur part, à respecter un contrat "approuvé" pour l'amélioration de la qualité. Enfin, cinq organismes (Cap monde, Club langues et civilisations, Nacelle, SILC, STS) ont obtenu une certification Afnor pour l'organisation de séjours linguistiques, la procédure la plus contraignante. Une norme européenne est en cours de discussion et devrait voir le jour en 2005. Mais ces initiatives n'ont pas totalement mis fin aux pratiques douteuses. "Il persiste, pour certains, un manque d'adéquation entre les prix demandés et les services rendus, explique Françoise Cotten, de l'Office national de garantie des séjours et stages linguistiques. Et le discours de l'organisme ne correspond pas toujours à la réalité de l'offre." L'office, qui s'est doté d'une commission de médiation, a enregistré 22 réclamations en 2003, tandis que l'Unosel en avait elle-même une quarantaine : des chiffres très bas compte tenu des milliers de séjours effectués. Martine Laronche . ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 18.08.04
"ß", "ss", "fff": les subtilités du nouvel allemand, tel qu'il ne parvient pas à s'écrire... LE MONDE | 11.08.04 | 13h35 Berlin de notre correspondant Comme il existe sur Internet des convertisseurs de devises, la réforme de l'orthographe allemande a suscité la création d'outils orthographiques qui donnent à l'ignorant (ou à l'hésitant) l'orthographe nouvelle d'un mot écrit avec l'orthographe ancienne. Petit exercice pratique : mouliné par le convertisseur, "sitzenbleiben" ("rester assis" en ancienne orthographe) s'écrit en allemand nouveau "sitzen bleiben". La même machine indique que le mot "die Straße" ("la rue") continue de s'écrire avec cette lettre particulière allemande qu'est le eszett (ß) car la voyelle qui le précède est longue. En revanche, ce qui s'écrivait avant "der Haß" ("la haine") s'écrit désormais "der Hass" car la voyelle est courte. Simple ? Certes, mais cela peut singulièrement se compliquer. Ainsi, si vous habitiez, avant, dans la Friedrich Schiller Straße, vous demeurez désormais dans la Friedrich-Schiller-Straße. En foi de quoi, une bonne partie des plaques de rue allemandes, orthographiées, suivant les localités, totalement ou partiellement sans trait d'union, et presque toujours avec le mot "Strasse" plutôt que le mot "Straße", comportent une ou deux fautes d'orthographe. MULTIPLICATION DES CONSONNES Avec la réforme orthographique, la langue allemande, dont de nombreux mots proviennent de l'association de deux autres mots, vit désormais sous le règne de la multiplication des consonnes. Selon la nouvelle orthographe, "die Schiffahrt"("la navigation"), mot dérivé de "das Schiff" ("le bateau") et de "fahren" ("se déplacer" ou, ici, "naviguer"), devrait normalement s'écrire "die Schifffahrt", ce qu'aucune publication n'ose faire tant paraît saugrenue cette concentration de trois "f". Dernier exemple avec les mots étrangers germanisés par la nouvelle orthographe : "die Mayonnaise" devrait, aujourd'hui, normalement s'écrire "die Majonãse". En trois ans de présence à Berlin, jamais le correspondant du Monde n'a eu le bonheur de rencontrer cette fantaisie culinaire. Traductrice dans une maison d'édition de Stuttgart, Tanja Felder, dont les subtilités de la langue sont pourtant le métier, avoue ne pas toujours maîtriser les finesses de la réforme. "J'y ai été confrontée lorsque j'étais à l'université, en 1997, dit-elle. J'ai acheté le Duden - l'équivalent allemand du Larousse - et j'ai lu le cahier explicatif qu'il contenait. Sept ans plus tard, j'ai toujours des difficultés à respecter certaines règles, telles celles concernant les verbes composés, à séparer ou non, suivant les cas." Pour de nombreux Allemands, la place des virgules et celle des traits d'union, malgré des règles strictes, n'obéissent qu'aux aléas de la fantaisie. "Tout est possible et personne ne s'en formalise", reconnaît Tanja Felder. Même ses clients, dont certains demandent que les textes qu'ils veulent faire traduire soient écrits selon l'orthographe ancienne. Georges Marion . ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 12.08.04
Cher(e)s ami(e)s D’urgence nous vous adressons la copie de cet article paru le 15.10.2004. Le thème est pour nous tous très « important » et nous souhaitons que vous le lisiez et vouliez bien faire connaître votre avis à M. Pierre Martin –mail : pierremartin@skynet.be Votre réponse avant la date de la réunion annoncée, voir le dernier paragraphe « agrandi ». Merci pour votre participation. Amicalement Henri Godart POINT DE VUE Plurilinguisme : la dernière bataille, par Claude Hagège LE MONDE | 14.10.04 | 14h54 A l'issue des 81es consultations franco-allemandes, le 18 septembre 2003, le président Jacques Chirac tint les propos suivants, exactement retranscrits : "Nous avons conclu sur un point qui nous préoccupe, qui est le seul en réalité, me semble-t-il, qui soit un peu préoccupant dans le cadre de la coopération de plus en plus intime entre l'Allemagne et la France, et de plus en plus nécessaire si nous voulons assumer convenablement la construction européenne, c'est le problème de la langue. Nous sommes convenus que nous devions, dans ce domaine, faire un effort, que trop peu nombreux étaient les Français parlant allemand ou les Allemands parlant français (...). Il n'y a (...) qu'une seule solution pour permettre un rapprochement fraternel entre nos deux peuples, plus encore qu'il ne l'est aujourd'hui, c'est de prendre des initiatives nous permettant de donner beaucoup plus de chances aux Français d'apprendre l'allemand et aux Allemands d'apprendre le français." Huit mois plus tard, le 13 mai 2004, en clôture du conseil des ministres franco-allemand, M. Chirac déclarait, plus précisément encore : "Dans cette évolution positive de notre relation (...) vitale pour l'Europe de demain, il y a un point noir, une chose difficile, et cette chose difficile c'est la langue (...). Cette barrière va finalement rester la seule (...) entre l'Allemagne et la France (...). Alors, il y a probablement des méthodes. Il y a l'idée que chaque jeune Allemand, chaque jeune Français soit encouragé ou conduit, dès le plus jeune âge, à apprendre deux langues étrangères (...). Nous avons demandé à nos collaborateurs compétents et à nos ministres compétents de bien vouloir en faire l'un des points prioritaires du prochain conseil des ministres, que nous tiendrons dans quelques mois." Deux langues étrangères enseignées à l'école primaire : telle est la suggestion qui circule depuis de nombreuses années et qu'il est heureux de voir ici clairement exprimée. Le français et l'allemand sont une illustration parmi d'autres, certes non négligeable puisque l'Allemagne est le premier partenaire politique et commercial de la France. On ne peut manquer d'être fort surpris quand on rapproche ces propos d'un texte adressé par le ministère de l'éducation nationale, dans le Bulletin officiel n° 6 du 5 février, à tous les recteurs, inspecteurs et directeurs des académies et services départementaux. On y apprend, en effet, que le projet du ministère est de "proposer aux élèves des parcours linguistiques cohérents de l'école au lycée, reposant sur une diversification maîtrisée (...), sur un pilotage académique fort, prenant appui sur la carte des langues et associant étroitement premier et second degré (...). Dans ce cadre, on veillera (...) à favoriser l'apprentissage à l'école primaire des langues enseignées au collège du secteur et à assurer la poursuite de cet apprentissage au collège en affichant explicitement l'obligation de continuité". Cette obligation est soulignée à plusieurs reprises dans la suite du texte. Il n'y aurait pas lieu de s'en inquiéter si l'étrange notion de "diversification maîtrisée" et celle de "pilotage académique fort" s'appliquaient à l'enseignement bilingue donné dès l'école primaire, tel qu'il est souhaité au sommet de l'Etat comme nécessaire à la construction européenne. Or la seule mention qui en soit faite ici demeure aussi vague que peu compromettante : "On encouragera également toutes les possibilités de commencer l'étude de la langue vivante II avant la classe de 4e." En réalité, ce texte, inspiré par le souci de maintenir le volume actuel du personnel enseignant, est un instrument de promotion d'une seule langue, évidemment non désignée. On voit de quoi il s'agit quand on sait que la majorité des professeurs des écoles considérés comme compétents dans une langue le sont en anglais. Si de surcroît, comme le préconise le texte, des pôles regroupent l'enseignement de telle ou telle autre langue, il est clair que l'éloignement du domicile conduira les familles à les abandonner au profit de l'anglais. L'espagnol pourrait conserver une place, mais une menace pèse sur l'allemand, déjà en déclin rapide (le choix en a décru de 10 % entre 2001 et 2003 dans le premier et le deuxième cycle). Cette situation est d'autant plus absurde que, pour un francophone, à rebours d'un préjugé tenace, une compétence moyenne pour la communication est plus facile à acquérir en espagnol ou en allemand qu'en anglais. C'est donc l'apprentissage de deux langues étrangères qu'il faut promouvoir à l'école primaire. C'est bien du primaire qu'il s'agit, et non de la classe de 4e ou de celle de seconde, où l'enfant n'a plus la disponibilité et l'insatiable curiosité d'apprendre que lui reconnaissent, à l'encontre des opinions attardées encore présentes dans les familles, les travaux les plus récents des meilleurs spécialistes. La France, où existent encore de nombreuses langues régionales et où vivent beaucoup de communautés parlant des langues étrangères, se doit de favoriser cette politique linguistique plurilingue, dont le bilinguisme est un cas particulier. Comment pourrait-elle donc être le pays qui préparerait à la domination de l'anglais un tunnel arc-bouté sur l'enseignement primaire, et où seront immolées, à moyenne échéance, toutes les autres langues, y compris le français en Europe ? Triste reflet d'une complaisante tradition de reculade, de soumission complexée et d'immersion masochiste dans la contradiction, qui juge inéluctable la marche vers le tout anglais lors même que rien n'est entrepris pour démontrer, en l'exorcisant, que cette fatalité est illusoire ! Mais il existe en France d'autres courants, ouverts sur l'action lucide. Il existe aussi une association des pays francophones qui se battent pour le français, avec le souci de promouvoir, à travers lui, la diversité linguistique et culturelle. Une politique d'abandon va enfin à l'encontre de celle-là même des petits pays d'Europe qui, au lieu de donner un mauvais exemple offert à la tentation de ceux qui voudraient l'imiter, jouent la carte du plurilinguisme. Le prochain conseil des ministres franco-allemand est prévu pour la fin du mois d'octobre. C'est donc immédiatement qu'une bataille est à livrer, pour installer enfin de manière solide le bilinguisme à l'école primaire. C'est immédiatement qu'il faut relancer l'apprentissage de la langue du partenaire. Il n'y aura pas d'autre engagement politique d'envergure. Il n'y a pas d'autre victoire à espérer que celle qui s'offre à nos yeux et défie notre volonté. Claude Hagège est professeur au Collège de France (chaire de théorie linguistique) • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.10.04
Faut-il rendre l'apprentissage de l'anglais obligatoire dès le CE2 ? LE MONDE | 21.10.04 | 13h46 Le rapport Thélot, constatant la dégradation du niveau des jeunes Français, proposait d'apprendre à tous les élèves un "anglais de communication internationale". La proposition, soutenue par le premier ministre, heurte les défenseurs de la francophonie, les syndicats et même les anglicistes. Rendre l'anglais obligatoire à l'école, au même titre que le français ou les mathématiques. Jean-Pierre Raffarin y est favorable. Le premier ministre l'a clairement dit : c'est l'une des propositions de la commission du débat national sur l'avenir de l'école présidée par Claude Thélot (Le Monde du 14 octobre) qu'il compte reprendre. Celle-ci considère que tous les Français devraient maîtriser, au terme de leur scolarité, ce qu'elle appelle "l'anglais de communication internationale". Dès lors, elle propose qu'il leur soit enseigné dès le CE2, l'élève pouvant ensuite choisir sa seconde langue vivante en 5e. A écouter Matignon, donc, cette réforme a de fortes chances de figurer dans la prochaine loi d'orientation sur l'école, annoncée pour la fin de l'année. Et les arguments ne manquent pas. Non seulement, aujourd'hui, 97 % des élèves ont appris volontairement l'anglais pendant leur scolarité. Mais en plus, ils l'apprennent mal : leur niveau est médiocre et ne cesse de se dégrader. Dans les faits, l'affaire est loin d'être conclue. Les déclarations de Jacques Chirac à Hanoï, le 7 octobre, auraient pu inciter M. Raffarin à plus de prudence : "Rien ne serait pire pour l'humanité que de progresser vers une situation où l'on ne parlerait qu'une seule langue", a déclaré le chef de l'Etat, qui a toujours défendu " la diversité culturelle et la richesse des langues". "Il n'est pas exclu que cette question soit un point d'arbitrage. Il faut entendre les points de vue", commente-t-on à l'Elysée. Car une telle mesure rencontrerait de fortes résistances aussi bien du côté de la francophonie la plus traditionnelle, qui a des relais importants au sein du Parlement - notamment chez les souverainistes, mais pas seulement - que d'une partie du monde enseignant. "C'est une faute stratégique. L'anglais est aujourd'hui la langue la plus parlée, mais ça ne va pas durer. Le poids de l'espagnol va encore monter aux Etats-Unis. Celui du chinois et du japonais aussi", estime Jacques Myard, député UMP des Yvelines. Qui ajoute : "S'il faut rendre une langue obligatoire, que ce soit l'arabe. En 1914, les officiers français apprenaient l'allemand, ils avaient raison." Moins provocateur, Bruno Bourg-Broc, député UMP de la Marne et président délégué de la section française de l'Assemblée parlementaire de la francophonie (APF), qui rassemble 60 sénateurs et 90 députés, n'en est pas moins opposé à la proposition Thélot : "Le gouvernement ne peut pas parler de diversité culturelle et imposer l'anglais à l'école. Quand Claude Thélot affirme que ne pas être capable de parler anglais est un handicap majeur dans le cadre de la construction européenne, il commet un véritable contresens." La position est en tout cas difficile à défendre à la veille du conseil des ministres franco-allemand qui doit se tenir à Berlin, le 26 octobre. François Fillon, également favorable à la proposition Thélot, y présentera un plan pluriannuel pour la remontée de l'apprentissage de l'allemand en France. Aujourd'hui, seuls 7,9 % des collégiens choisissent l'allemand en première langue, et 13,5 % en seconde langue, à partir de la 4e. Et même si le Land de Bavière a fait de l'anglais une matière obligatoire, le premier partenaire commercial de la France aura du mal à voir une cohérence entre le plan du ministre de l'éducation et son souhait de voir tous les petits Français apprendre l'anglais. Les régions frontalières avec l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne ne devraient pas non plus apprécier. Aujourd'hui, tous cycles confondus, 43,8 % des élèves alsaciens apprennent l'allemand, et 50,2 % l'anglais. "Et que vont devenir les langues régionales, comme le corse ou le breton ?", s'interroge Jacques Legendre, sénateur UMP du Nord. Auteur d'un rapport en 2003 sur "L'enseignement des langues étrangères", ce proche du chef de l'Etat, dont il était un collaborateur à la Mairie de Paris, estime qu'"il est légitime d'inclure une langue étrangère dans le socle commun de compétences. Mais pas l'anglais. Idéalement, il faudrait d'ailleurs mieux commencer par apprendre une autre langue, car toute une série de facteurs poussent de toute façon à l'apprentissage de l'anglais". Claude Hagège, professeur au Collège de France aurait ainsi souhaité une loi pour interdire l'apprentissage de l'anglais en primaire. "OBJET NON IDENTIFIÉ" Les syndicats d'enseignants se soucient également de la diversification des langues. Le SNES, majoritaire dans le second degré, est, pour cela, fermement opposé à la proposition. Le Snuipp, majoritaire dans le premier degré, est plus ouvert : "L'anglais obligatoire, ça s'impose. Mais doit-il l'être dès le primaire ? En première langue vivante ?" Dans l'entourage de François Fillon, on anticipe les crispations : "Les exclus vont râler. Des professeurs de français qui trouvent qu'il n'y a pas assez d'heures pour leur matière, des professeurs d'allemand qui ont de moins en moins d'élèves..." Sans parler des anglicistes "qui ne veulent pas d'un anglais d'aéroport", y poursuit-on. A l'inspection générale des langues vivantes, effectivement, on s'offusque de l'opposition implicite que fait Claude Thélot entre "l'anglais de communication internationale" et l'anglais littéraire ou culturel. "Il y a une déterritorialisation de l'anglais que l'école ne peut plus ignorer. Mais l'anglais de communication internationale de M. Thélot est un objet non identifié. S'agit-il de l'anglais parlé par un Slovène à un Espagnol ? C'est absurde. On a tout ce qu'il faut dans les programmes actuels pour répondre à la demande de l'anglais", s'insurge un inspecteur général, qui ne veut pas admettre que l'enseignement d'anglais, tel qu'il est délivré aujourd'hui, n'est pas efficace. "En choisissant le terme d'"anglais de communication internationale", nous avons voulu rompre avec ce qui existe et qui ne marche pas", explique un membre de la commission, qui parle notamment de l'échec de l'apprentissage des langues vivantes au primaire. "Concrètement, l'anglais de communication internationale n'est pas défini, c'est un anglais flottant", poursuit-il. Un anglais à inventer. Virginie Malingre . ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 22.10.04