« Que restera-t-il de l’influence franco-allemande dans l’Europe élargie ? »




Tout le monde sait très bien que la France et l’Allemagne, en parvenant au cours des soixante dernières années à mener leurs relations de la réconciliation à l’amitié et à la coopération, tant au niveau officiel qu’à celui des populations, ont joué un rôle moteur dans les progrès de la construction européenne.

Mais je n’apprendrai rien à personne en disant que l’élargissement progressif et accéléré de l’Europe a pour résultat très naturel d’atténuer l’influence jusqu’alors déterminante du couple franco-allemand, notamment aux yeux des plus jeunes générations.

Pour autant, non seulement cette influence est loin d’avoir disparu, mais elle est encore susceptible de s’exercer d’une manière très positive, quel que soit d’ailleurs le résultat du referendum en France sur la Constitution européenne.

Par-dessus tout, la France et l’Allemagne sont et demeurent riches de leur réconciliation. Pour les régions d’Europe où règnent encore de sérieuses tensions de voisinage, cette réconciliation de deux pays qui se sont aussi cruellement entre-déchirés que les nôtres au cours de l’histoire est porteuse d’un inestimable message d’espoir. Elles proposent en outre les « recettes » concrètes qu’elles ont mises en œuvre pour parvenir à leur réconciliation et à leur coopération — « recettes » dont tous les pays peuvent, mutatis mutandis, faire leur profit.

Ces « recettes », quelles sont-elles ?

Elles consistent essentiellement à considérer que l’entente entre deux pays voisins n’est pas complète si elle n’est voulue qu’au seul niveau de leurs gouvernements, que rien de durable n’est fait en profondeur si les populations ne sont pas elles-mêmes désireuses de cette entente et associées à cette politique.

Or, il existe actuellement plus de 2200 jumelages franco-allemands de villes et de régions qui organisent des échanges entre nos deux pays, qu’ils soient linguistiques, professionnels, scolaires ou extra-scolaires. À cela s’ajoute un grand nombre d’associations relevant de la loi de 1901, c’est-à-dire fondées par un groupe de personnes de conviction désireuses d’apporter leur contribution, sous des formes les plus diverses (sport, musique, théâtre, cours de langue, cercles d’amitié, expositions, voyages de découverte culturelle, échanges familiaux, publications, etc.) à la connaissance de l’autre pays, à l’amitié entre les deux populations, à l’information de leurs adhérents et à la réflexion sur l’actualité franco-allemande et européenne. La voie à suivre est donc toute tracée pour tout pays désireux d’appartenir à la famille européenne.

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Pour ce qui est de la France et de l’Allemagne (je ne me place ici qu’au niveau de la société civile et n’évoque nullement l’influence que conservera peut-être en Europe le couple franco-allemand au niveau officiel), elles aussi doivent poursuivre dans la voie qu’elles ont expérimentée avec succès pour elles deux, en étendant leurs jumelages bilatéraux à un troisième, voire à un quatrième pays partenaire, selon la devise : « les amis de mes amis sont mes propres amis ». Ainsi se tissera, au sein de l’Europe, un réseau de villes fondé sur l’amitié entre leurs citoyens et sur la connaissance privilégiée des autres cultures. Pour ma part, dans ma fonction de président de la Fédération des Associations Franco-Allemandes, je ne cesse de recommander à nos associations adhérentes d’ajouter à leur jumelage actuel avec une ville de l’Allemagne de l’Ouest une autre ville de l’ex-RDA et, dans toute la mesure du possible, avec une quatrième ville plus à l’Est, Pologne, Tchéchie, Hongrie ou Roumanie, etc.

Une autre « recette » importante livrée par nos deux pays doit être soulignée : je veux parler de l’expérience pédagogique de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse. Tous les pays d’Europe auraient dû, et devraient encore, se doter d’un Office analogue, en accord avec leur plus proche voisin, comme l’ont déjà fait, par exemple, l’Allemagne et la Pologne. Pourquoi ? Pour la raison évidente que l’on ne se connaît vraiment bien qu’à deux — dualité qui n’est nullement contradictoire avec ce qui vient d’être dit sur la diversité des partenaires. De ce point de vue, je suis convaincu que l’Europe a voulu aller trop vite, et qu’elle a fautivement sauté la marche de la connaissance en profondeur de chacun des pays qui la composent et qui la composeront, sauté la marche des relations bilatérales de chaque pays avec tous les autres, en commençant par la jeunesse.

Aussi, puisque les gouvernements ont commis cette erreur historique, il revient aux   sociétés civiles (comme on nomme aujourd’hui les populations) de s’efforcer de leur côté de la réparer de leur mieux grâce à une multiplication de jumelages bilatéraux — et, donc, à relever ses manches !

En résumé : multiplions nos partenaires en Europe, mais, à l’exemple de ce qu’ont fait les Français et les Allemands, cultivons nos relations avec chacun d’eux d’une manière bilatérale.



Bernard Lallement
Président de la FAFA pour l’Europe