L'ENA quitte définitivement Paris pour Strasbourg
LEMONDE.FR | 07.01.05 | 18h12

Au total, la délocalisation de l'école aura un coût global "supérieur à 20 millions d'euros", selon la CGT, qui dénonce "un coût faramineux".
L'Ecole nationale d'administration (ENA) n'est plus parisienne. A partir du lundi 10 janvier, la prestigieuse école sera définitivement installée à Strasbourg, au terme d'un déménagement longtemps controversé. Tout a commencé en 1993, quand l'Ecole a commencé un premier transfert de ses activités vers Strasbourg, sous la houlette du premier ministre de l'époque, Edith Cresson.

La décision du déménagement, annoncée en 1991, avait provoqué un tollé au sein du célèbre établissement, fleuron de la haute fonction publique française. Le dossier du transfert de l'ENA était vite devenu emblématique de la difficulté du gouvernement à mettre en pratique ses beaux principes affichés en matière de décentralisation.

Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts et, lundi, les élèves de quatre des cinq formations proposées par l'ENA, 145 Français et 47 étrangers, intégreront finalement le site alsacien, pour y effectuer la totalité de leur formation. Le déménagement vers la capitale européenne met ainsi fin à d'incessants allers-retours entre Paris et Strasbourg, dont se plaignaient les élèves.

LA CGT DÉNONCE "UN COÛT FARAMINEUX"
Mais la double localisation de l'ENA à Paris et Strasbourg, ces dernières années, aura coûté de l'argent : 16 millions de francs, selon le Sénat.

Au total, la délocalisation de l'école aura un coût global "supérieur à 20 millions d'euros", a indiqué chiffres à l'appui la CGT, qui dénonce "un coût faramineux". S'y ajouteront la gestion des transferts de personnel : 622 000 euros pour les primes de mobilité et de déménagement et 2,2 millions pour le sureffectif temporaire, selon le syndicat. Un plan social va en outre toucher 36 personnes, principalement employées à Paris, pour l'entretien des bâtiments et le parc automobile, rappelle-t-il.

Mais le déménagement de l'ENA devrait aussi rapporter de l'argent aux caisses de l'Etat. Ses 6 000 m2 de locaux situés rue de l'Université, dans le très chic 7e arrondissement, ont été estimés à 40 millions d'euros. Ils seront vendus "au plus offrant", a indiqué le ministre de la fonction publique, Renaud Dutreil.

Pour l'heure, l'installation définitive dans les locaux strasbourgeois risque d'être quelque peu chaotique. En effet, le bâtiment de la commanderie Saint-Jean qui avait déjà commencé à accueillir l'ENA, n'a pas la capacité suffisante pour recevoir l'ensemble des formations et agents permanents. Si la construction d'un second corps de bâtiment est prévue dans le projet du gouvernement, elle a pris du retard, et aucun appel d'offres pour la maîtrise d'oeuvre n'a encore été lancé, selon des sources syndicales. En attendant, l'ENA va s'installer dans d'anciennes archives municipales louées à la municipalité de Strasbourg pour un loyer annuel de 44 200 euros.

Et le déménagement ne devrait pas pour autant calmer les revendications récurrentes aux différentes promotions, qui demandent notamment la suppression du classement de sortie et une révision d'un enseignement jugé inadapté. En mars 2004, à l'issue de leurs vingt-sept mois de scolarité, 132 élèves de la promotion Léopold-Senghor avaient dénoncé, dans un rapport, des "dysfonctionnements majeurs" de la scolarité. Renaud Dutreil avait rappelé les jeunes énarques à leur devoir "de neutralité et de discrétion". "Les énarques, on en a besoin, mais il ne faut pas qu'ils se croient tout autorisé", avait-il déclaré.

Avec AFP



Freiner la collecte peut mettre en danger la capacité d'action de l'ensemble des organisations.
Solidarité avec les ONG

Par Pierre MICHELETTI  / mardi 11 janvier 2005

   
L 'annonce récente de Médecins sans frontières (MSF) de ne plus faire appel à la générosité de ses donateurs a entraîné des interpellations de la part des médias vis-à-vis des ONG et provoqué un certain émoi parmi les associations de solidarité internationales. Si le réalisme et le souci de transparence de cette décision obéissent, de la part de MSF, à de louables mobiles, la médiatisation de cette décision interroge et n'est pas sans conséquences potentielles sur l'opinion publique, voire les donateurs institutionnels.

La portée symbolique des prises de parole des grandes ONG constitue l'un des atouts majeurs au service des causes qu'elles défendent, leur contenu n'est donc jamais totalement anodin. Quels sont les éléments d'analyse brute de cette catastrophe humanitaire en Asie ? Avec toute la prudence de rigueur quant à la fiabilité définitive des chiffres annoncés, les premières estimations font état de 160 000 morts, environ 500 000 blessés, des dizaines de milliers de sans-abri, de déplacés et de réfugiés.

En regard nous avons, en France, des ONG qui interviennent dans le champ de l'aide humanitaire d'urgence, et qui, pour les plus importantes d'entre elles, mobilisent un budget annuel, toutes actions confondues (y compris leurs frais de fonctionnement) variant de 50 à 100 millions d'euros.

Pour donner un ordre de grandeur, et de comparaison, la principale ONG humanitaire française dans le champ de la santé a donc un budget de fonctionnement équivalent à celui de l'hôpital de Vichy, soit celui de l'hôpital d'une ville française de taille moyenne.

C'est dire, à la fois, combien l'aide humanitaire non-gouvernementale d'urgence témoigne du combat de David contre Goliath, mais c'est également pointer les rôles de révélateur et d'aiguillon que jouent les ONG vis-à-vis de la communauté internationale afin d'avoir un effet d'entraînement et de mobilisation qui démultiplie le volume de l'aide en complément des actions mises directement en oeuvre auprès des populations sur le terrain.

Nous pouvons tirer les leçons opérationnelles d'autres catastrophes antérieures : les difficultés d'accès se traduisent par de fortes difficultés à entrer en contact avec les populations concernées et encore isolées. Il s'ensuit que certains des postes de dépenses vont être fortement augmentés, tels les frais logistiques et de transports.

Dans la plupart des régions concernées, les professionnels de santé locaux ont eux-mêmes été victimes des événements et de ce fait, cette urgence va nécessiter de mobiliser un grand nombre de compétences extérieures. Après la mobilisation des premières semaines, un certain nombre d'acteurs vont se désengager du terrain et, dès lors, les besoins vont être répartis entre un nombre plus restreint d'intervenants.

Les urgences vitales une fois passées, il s'agit de travailler sur le moyen terme et d'assurer une aide qui tourne autour de la couverture des besoins de base : abris, nourriture, accès à l'eau potable, combustible pour la cuisine et de prodiguer des soins qui ne relèvent plus de l'urgence mais n'en restent pas moins absolument nécessaires : soutien psychologique, suivi de la prise en charge des blessés, restauration des traitements chez les patients chroniques, surveillance des phénomènes épidémiques.

Enfin, dans la posturgence, la question de la réhabilitation des infrastructures sera cruciale et grosse consommatrice de financements. Au-delà de cette période de quelques mois, les ONG auront la possibilité, au travers des accords et des partenariats locaux, de poursuivre des actions de reconstruction qu'on ne peut décemment interpréter comme sans lien avec le récent raz de marée. La réponse à la récente urgence intègre ces différentes phases d'intervention que sont la prise en charge des blessés, la réhabilitation puis la reconstruction des systèmes locaux de santé.

Aucune ONG ne peut revendiquer de façon dogmatique l'exclusivité de la définition de ce qu'est ou doit être l'aide humanitaire. Les populations locales ne font pas ces subtiles distinctions. Ainsi, le problème soulevé par MSF amène à rappeler que les associations humanitaires agissent comme un levier symbolique et politique de la mobilisation internationale face à des besoins d'une très grande ampleur mais qu'elles-mêmes mobilisent des ressources qui restent modestes. La grenouille ne doit pas se prendre pour le boeuf.

Freiner la collecte peut mettre en danger la capacité à agir de l'ensemble des ONG, voire leur existence même, faisant courir un dangereux risque de monopole de l'action humanitaire qui se concentrerait alors sur une poignée d'associations. Nous vivons des temps de tendance aux replis identitaires et communautaristes dans un contexte de montée d'un humanitaire militaire toujours empreint d'arrière-pensées géostratégiques de la part des Etats. La nécessité d'acteurs issus de la société civile dans les actions de solidarité internationale n'en a que plus de sens. La diversité et la complémentarité des interventions en sont l'expression, parfois cacophonique, sur le terrain.

Placer le débat sur le seul plan de l'éthique prive de la perspective d'avancer dans la résolution des problèmes pointés et de contribuer ainsi à sortir de l'hypocrisie : les ONG ont toutes été amenées à percevoir des fonds de donateurs privés dont une part seulement a été réellement affectée à l'urgence ayant entraîné le don. L'expérience met en évidence le caractère souvent transitoire et émotionnel de l'acte de don dans ce type de circonstances.

Les ONG ne maîtrisent pas le volume des dons qu'elles reçoivent, c'est d'ordinaire un point de fragilité qui rend leur pilotage financier périlleux et, obligeant lorsqu'un événement survient, à diversifier les recherches de financement afin de réunir les moyens d'agir. Ces incertitudes, conjuguées avec celles qui planent au début des urgences sur l'ampleur des problèmes font qu'il ne peut y avoir une complète adéquation entre recettes et dépenses.

Dans certains cas, des sommes sont orientées vers d'autres zones d'intervention, moins sous la loupe de l'actualité. Cela place les ONG devant un problème d'affectation des recettes qu'il faut solutionner dans la transparence et pas seulement au travers de polémiques médiatiques visant à revendiquer le rôle de celui qui apporte la goutte d'eau la plus pure dans l'Océan des besoins. Il s'agit donc de ne pas déplacer les débats dans une réaction narcissique où le sujet central ne serait plus la situation des populations locales, mais la capacité et les limites à leur porter secours et à maîtriser les flux financiers.

Cela suppose qu'en France, comme sur les lieux d'action, les ONG soient capables de s'asseoir autour de la même table pour trouver des solutions collectives plutôt que de n'échanger que par presse interposée sur ces questions, sans concertation ni coordination. Périodiquement, de grandes catastrophes humanitaires viennent mobiliser l'opinion publique internationale et réactiver des comportements et des actes de solidarité. Il est souhaitable de ne pas hypothéquer cette capacité d'empathie en vaccinant contre l'acte de don ceux qui apportent un soutien individuel aux actions des ONG...

Par Pierre MICHELETTI, médecin de santé publique (Grenoble) et trésorier adjoint de Médecins du monde.



Le retour de la "politique industrielle"
LE MONDE | 14.01.05 | 15h08

Une telle harmonie est suffisamment rare pour être relevée sans tarder : les autorités françaises, Jacques Chirac en tête, et la commission dirigée par José Manuel Barroso semblent, chaque jour davantage, faire preuve d'un intérêt croissant pour la politique industrielle.

La "grande ambition industrielle" du président français et le souci de soutenir les activités innovantes affichées par le rapport Beffa coïncident, en France, avec le grand retour sur la scène européenne d'un discours pro-entreprises.

Le rapprochement est spectaculaire : voici quelques mois, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'économie et des finances, passait presque pour un extraterrestre à Bruxelles lorsqu'il négociait avec les services de la concurrence les conditions de la survie d'Alstom.

Son volontarisme microéconomique avait tout pour inciter son interlocuteur de l'époque, le commissaire à la concurrence Mario Monti, aujourd'hui rentré en Italie, à la plus grande prudence avant d'autoriser le sauvetage du constructeur du TGV, par une prise de participation massive de l'Etat à son tour de table. Quelques mois plus tard, nul doute que les gardiens de la concurrence feraient toujours preuve d'esprit critique sur les modalités du plan Alstom, mais le climat général à Bruxelles est en train de changer.

Günter Verheugen, le commissaire allemand aux entreprises et à l'industrie, entend se profiler comme l'un des poids lourds du nouvel exécutif européen, avec un leitmotiv : tout faire pour améliorer la compétitivité des entreprises européennes. A la tête d'un groupe de commissaires chargés de réfléchir à la relance de la compétitivité des Vingt-Cinq, il plaide pour un recentrage des efforts sur la croissance et l'emploi. Et l'ancien commissaire à l'élargissement se fait désormais l'avocat de la politique industrielle.

Sa dernière initiative en date, jeudi 13 janvier, donne une idée de la mission que se donne ce proche du chancelier allemand Gerhard Schröder : l'annonce de la création, aux côtés du patron du numéro un européen Volkswagen, Bernd Pischetsrieder, d'un groupe sur l'avenir de l'industrie automobile. La composition de ce petit cercle, où se pressent les principaux constructeurs européens et des ministres de l'industrie, comme Patrick Devedjian, ne laisse aucun doute sur l'orientation des conclusions.

Tout laisse penser que les pressions exercées depuis près de deux ans par les gouvernements français, allemand, voire britannique pour assurer la défense des entreprises européennes au niveau communautaire sont en train de se traduire dans les faits. "La nouvelle Commission n'hésitera pas à rompre avec le passé quand il s'agit d'accroître la compétitivité et de réduire la bureaucratie", affirme M. Verheugen.

Cette apparente proximité de vues avec Paris ne doit pourtant pas faire illusion. Si elles trouvent un certain écho à Bruxelles, les plus récentes initiatives françaises font toujours figure d'exception en Europe. Tout le monde est d'accord pour dire que le fossé se creuse, sur le plan technologique, avec les Etats-Unis et que la concurrence des pays émergents, celle de la Chine surtout, pose de redoutables défis aux industriels. Comme en témoignent les délocalisations.

TIMIDE APPROCHE EUROPÉENNE
Mais les réponses divergent. Les économistes les plus libéraux dénoncent le retour des vieilles illusions françaises et du pompidolisme industriel. Ils se moquent de la passion française pour les grands projets, tel le Concorde, séduisant sur le plan technologique, mais sans perspectives commerciales. Même la réussite exceptionnelle d'Airbus, qui a réussi à faire jeu égal avec Boeing en deux décennies, ne les convainc pas : pour eux, la construction aéronautique est l'un des rares secteurs, avec le nucléaire, où les pouvoirs publics sont de toute façon incontournables, mais ce modèle ne serait pas transposable ailleurs.

L'approche européenne est encore timide, en comparaison avec les ambitions françaises. L'éventuel retour de la politique industrielle se fait sous haute surveillance. En principe, cette compétence est du ressort des Etats membres. La commission a dû ferrailler contre les réticences britanniques en particulier, avant de pouvoir lancer le système européen de navigation par satellite Galileo, l'un des projets européens les plus ambitieux dans le domaine spatial. La commissaire à la concurrence Neelie Kroes reste encore discrète, mais elle n'entend pas se faire forcer la main.

S'il se dit favorable à l'émergence de champions européens, M. Verheugen n'est pas un "activiste". Dans son esprit, il ne s'agit pas de transformer les autorités européennes en architectes du Meccano des affaires européennes - ce qu'elles n'auraient de toute façon pas les moyens d'être. Allégement de la bureaucratie européenne, étude d'impact économique de chaque nouvelle législation, soutien massif à la recherche, le vice-président de la Commission compte surtout faciliter l'existence des entrepreneurs et créer un environnement qui leur soit favorable.

Dans l'automobile, il prend ainsi d'entrée de jeu ses distances avec deux initiatives de la Commission précédente, contestées par les grands constructeurs européens : le démantèlement de leur exclusivité de distribution et la libéralisation du marché des pièces détachées. Mais il n'est pas question, à ses yeux, de jouer les entremetteurs ou les pompiers, selon les cas de figure, comme n'hésitent pas à le faire les gouvernants français. D'Alstom à Sanofi-Aventis, M. Verheugen, garde d'ailleurs, comme nombre de dirigeants allemands qui n'hésitent souvent pas à le dire, un très mauvais souvenir de l'énergie déployée par la France pour défendre ses champions nationaux.

Philippe Ricard

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.05


Deux enquêtes éclairent les raisons de la chute des naissances outre-Rhin
LE MONDE | 14.01.05 | 14h20

Infrastructures inadaptées, incertitudes sur l'avenir professionnel et non-reconnaissance du rôle des parents se conjuguent.
Berlin de notre correspondant

Au rythme de la dénatalité qui sévit en Allemagne, le débat sur les tests de paternité n'aura bientôt plus d'objet. Selon les derniers chiffres de l'Office fédéral de la statistique, le nombre des naissances y a été divisé par deux en quarante ans, passant de plus de 1,3 million de naissances en 1964 à un peu plus de 700 000 en 2003, soit 60 000 naissances de moins qu'en l'an 2000.

 
Cette chute est due à la volonté de faire des familles moins nombreuses, mais aussi à une forte augmentation du nombre des femmes qui n'ont pas d'enfant. Avec une moyenne de 29,3 ans, l'âge de la mère lors de la première naissance a aussi significativement augmenté par rapport aux générations précédentes.

Ces données statistiques brutes s'éclairent à la lumière de deux études récentes faites par deux instituts de sondage pour les magazines familiaux Eltern et Eltern for Family par les instituts Allensbach et Forsa. Le premier a interrogé 2 800 personnes ayant un ou plusieurs enfants âgés de 14 ans au plus ; le second a enquêté dans toute l'Allemagne auprès de 40 000 hommes et femmes âgés de 18 à 49 ans. Pour expliquer la baisse sensible des naissances, les deux études font état d'un climat général hostile à l'enfant et aux parents qui veulent en avoir.

Cette hostilité s'illustre notamment par la pauvreté des équipements collectifs de prise en charge. Crèches et écoles maternelles sont en nombre notoirement insuffisant, surtout dans l'ouest du pays, bien moins fourni que l'Est qui a hérité de la tradition nataliste et égalitariste de l'ancienne RDA.

Mais ce handicap est loin d'être le premier cité par les sondés, qui invoquent plus volontiers la difficulté qu'ils ont à combiner vie professionnelle et vie familiale dans la société allemande d'aujourd'hui, ou la peine qu'ils ont à trouver le bon partenaire pour fonder une famille. L'étude Forsa cite ce dernier argument dans 44 % des cas. Reflet de la profonde crise qui secoue le marché du travail et les systèmes allemands de protection sociale, 40 % des sondés sans enfants et 45 % des parents évoquent les incertitudes de leur avenir professionnel pour limiter la taille de leur progéniture. Ils ne sont que 9 % des sondés sans enfants, et 21 % avec enfants, pour regretter le manque de crèches et de maternelles. Sans surprise, 44 % des sondés estiment que, finalement, une vie sans enfants procure plus de satisfaction qu'avec enfants.

CLIMAT GÉNÉRAL D'HOSTILITÉ
L'étude Allensbach souligne pourtant que le désir d'enfant figure à 90 % parmi les premières priorités personnelles des sondés. Mais ces derniers estiment aussi que le climat général d'hostilité à la famille qui règne en Allemagne les empêche de passer à l'acte. Difficultés de transport à des prix raisonnables, absence de mesures en faveur des familles nombreuses et, plus généralement, non-reconnaissance par la société de leurs efforts de parents sont cités par les sondés, parents mal à l'aise parmi leurs compatriotes de plus en plus vieux et de moins proches d'enfants qu'ils ne croisent plus. Le monde de l'entreprise ne fait rien non plus pour arranger les choses. Sans surprise, les sondés constatent que les parents ont une carrière moins rapide que leurs collègues sans enfants ; sans surprise non plus, les femmes le constatent encore plus vivement que les hommes.

Une fois de plus, l'étude illustre ce que tout démographe apprend rapidement : même si les conditions matérielles jouent leur rôle, le désir d'enfant ne se matérialise pas qu'avec de l'argent. De ce point de vue, les deux enquêtes soulignent l'un des principaux handicaps, d'ordre culturel, d'une politique de natalité en Allemagne. Le nombre des naissances y chute vertigineusement, mais la société allemande, dans son ensemble, juge sévèrement une mère qui ne quitte pas son travail pour ne se consacrer qu'à son enfant, au moins jusqu'à l'âge de 6 ans, lorsque commence une vie scolaire encore largement organisée autour d'une école à mi-temps. Ce qui ne facilite pas la reprise de la vie professionnelle.

Georges Marion

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.05


L'Allemagne se déchire sur le recours aux tests de paternité
LE MONDE | 14.01.05 | 14h20

Un projet de loi vise à encadrer strictement cette pratique de plus en plus répandue et qui fait les beaux jours des laboratoires d'analyses. Les partis sont divisés sur l'opportunité d'une législation voulue par les associations féministes.
Berlin de notre correspondant

Le docteur Rölleke n'est pas homme à tourner autour de l'éprouvette : il n'a besoin, clame-t-il sur son site Internet, que de trois semaines et de 269 euros pour faire parvenir au client les résultats du test de paternité qu'effectuent les scientifiques et le personnel "hautement qualifiés" de son "laboratoire d'analyse génétique".

En cas d'urgence, le résultat peut être livré dans les trois jours. Mais il en coûtera 199 euros de plus au client.

Tout se fait par correspondance et sans chichis. Selon un protocole simple établi par le laboratoire, le père envoie un échantillon de cellules prélevées dans la bouche de l'enfant à l'aide d'un bâtonnet ad hoc, le glisse dans le tube que lui a fourni le laboratoire et renvoie le tout par paquet poste. "Dès que notre compte est crédité de l'argent que vous avez envoyé, nous procédons à l'analyse", précise le laboratoire. "En vous adressant directement à nous, ajoute-t-il encore, vous paierez bien moins que si vous demandiez la même chose à, par exemple, un détective privé !" Langage direct et procédure dépouillée pour hommes qui veulent savoir si, oui ou non, ils sont le géniteur de l'enfant dont ils sont officiellement le père.

Cette publicité sans détours pourrait cependant être bientôt interdite. Avec le renfort du chancelier Gerhard Schröder, qui vient de leur apporter publiquement son soutien, la ministre de la justice, Brigitte Zypries, et sa collègue de la santé Ulla Schmidt, toutes deux social-démocrates, préparent un texte de loi interdisant le test de paternité clandestin, c'est-à-dire celui qui est fait à la demande d'un seul des deux parents.

Dès 2006, l'infraction pourrait être punie d'une peine allant jusqu'à une année d'emprisonnement. Sont visés non seulement le laboratoire qui fera le test, mais également le parent qui l'aura demandé. "Je n'ai rien contre les tests de paternité, vient d'assurer Mme Zypries au magazine Der Spiegel. Je ne veux empêcher que ce qui est fait dans la dissimulation." Petite phrase mais grandes conséquences : laboratoires, associations paternelles, partis politiques et organisations féministes s'entre-déchirent désormais sur l'opportunité et le contenu de la future loi.

Les laboratoires sont particulièrement en pointe dans le combat. Progrès scientifiques, réduction des coûts et vulgarisation des tests d'ADN aidant, des dizaines d'entre eux écument sur la Toile un marché nourri d'angoisses paternelles jusque-là inexprimées. Avec l'aide de diverses associations et des arguments divers où se mêlent vérité, éthique, justice et morale sexuelle, ils ne frappent que sur un seul clou : un enfant, disent-ils en substance, connaît sa mère ; il doit pouvoir aussi connaître son vrai père.

Faux problème ? Laboratoires et réseaux divers avancent que 25 % des recherches demandées établissent que le père n'est pas celui que l'on croit. Le taux, s'il est vrai, peut paraître impressionnant mais, en soi, il ne dit pas grand-chose, les laboratoires se gardant bien de révéler la taille et la nature de l'échantillon auquel il se rapporte.

Les observateurs les plus sérieux du milieu admettent seulement que le marché est en forte croissance, excité par de mystérieuses statistiques selon lesquelles environ 10 % des nouveau-nés seraient, selon l'expression allemande consacrée, des "enfants-coucous", du nom de l'oiseau qui fait couver par un autre les oeufs qu'il a subrepticement mis dans le nid voisin.

Ce sont les groupements féministes qui sont à l'origine de la nouvelle loi. Pas question qu'un compagnon jaloux, dont les errements extraconjugaux sont, eux, rarement sanctionnés, puisse appeler à l'aide la science pour faire la police du couple, voire se soustraire à ses obligations alimentaires en cas de divorce, avaient-elles avancé en constatant l'explosion des tests de paternité. Mais l'argument a ses effets pervers. Si une femme refuse le test que lui réclame son compagnon, n'est-ce pas la preuve que la demande est justifiée ? Faudra-t-il alors faire appel au juge pour trancher le différend, au risque de dramatiser sur la place publique une crise qui aurait pu se résoudre dans l'intimité ?

Autant de questions qui divisent les responsables politiques de tous les partis. La droite chrétienne, qui critique l'adultère, protège le patrimoine et défend le droit du sang, est logique avec ses traditions en soutenant dans sa majorité le droit du mari et du père à contrôler sa paternité ; sociaux-démocrates et Verts sont, en revanche, plus partagés. Une partie du groupe parlementaire écologiste est ainsi nettement contre le projet de loi, estimant notamment que l'alternative judiciaire au test interdit compliquera plus qu'elle ne facilitera les problèmes.

Mercredi, la chambre familiale de la Cour constitutionnelle a apporté sa pierre au débat en rejetant le pourvoi de deux hommes. Avec en main les résultats de tests faits dans l'ignorance de la mère, ils produisaient la preuve qu'ils n'étaient pas les géniteurs de leur enfant et plaidaient pour être délivrés de leurs obligations paternelles. La Cour a jugé irrecevables des preuves rassemblées dans de telles conditions et rejeté leur demande.

Georges Marion

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Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, défend l'héritage juif de l'Europe
LE MONDE | 14.01.05 | 14h20

Pour la première fois, un haut représentant de l'Eglise catholique, le cardinal Jean-Marie Lustiger, a participé à l'assemblée générale du Congrès juif mondial (CJM), qui vient de se tenir à Bruxelles. Dimanche 9 janvier, il s'est adressé à plus de quatre cents représentants de communautés juives du monde entier (Ukraine, Russie, Argentine, Chili, Etats-Unis, etc. ).
Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Serge Klarsfeld et le rabbin Michel Serfaty étaient présents.

Dans son discours, qui fera l'objet d'une publication intégrale par le CRIF, Mgr Lustiger a salué la présence permanente du judaïsme dans l'histoire de l'Europe : "Toujours en marge, mais jamais loin du centre, le plus souvent persécuté et menacé de destruction, mais jamais vraiment disparu".

"On peut dire sans exagération, a-t-il ajouté, que la conscience européenne a été profondément et intimement marquée par la présence des juifs." Citant Karl Marx et Sigmund Freud, l'archevêque de Paris fait observer que, "participant à l'édification de la culture occidentale, certains d'entre eux revendiquaient, d'autres contestaient leur identité et, parfois, les sources juives de leur pensée".

Pour le cardinal Lustiger - qui représentera le pape le 27 janvier pour la commémoration de la libération du camp d'Auschwitz, il y a soixante ans - l'extermination des juifs a été une perte irréparable pour les cultures nationales d'Europe : "Que l'on pense à la Pologne, la Roumanie, la Lituanie, l'Allemagne, l'Autriche et tant d'autres nations. Perte irréparable pour l'identité européenne que nous tentons de "rattraper" depuis un demi-siècle ! C'est aux Etats-Unis ou en Israël que les rescapés de ce naufrage européen ont été recueillis, apportant leur potentiel culturel et religieux à la civilisation de ces nouveaux mondes."

"Comment l'Europe pourrait-elle penser son avenir si elle méconnaissait la part de sa culture dont elle est redevable à la présence des juifs en son sein ?", s'est interrogé Mgr Lustiger devant le Congrès juif. Selon lui, l'idée de "repentance", voire de "réparation", gagne du terrain. Il rappelle l'engagement personnel, "tenace et vigoureux", du pape en vue de la "purification de la mémoire" de peuples hier en guerre dans des conflits inexpiables.

Il dénonce la résurgence de l'antisémitisme en Europe. "Certes, elle est liée, affirme-t-il, à des circonstances politiques précises où, dans certains pays, interviennent comme éléments provocateurs l'immigration d'origine musulmane et les conflits avec les pays arabes." Mais les manifestations antisémites, en France par exemple, n'ont, selon lui, ni les mêmes causes ni les mêmes effets qu'en Pologne, en Allemagne, en Russie ou dans les pays d'Europe centrale. Juifs et chrétiens européens sont invités à collaborer pour montrer "le caractère factice et destructeur de cet antisémitisme et lui enlever toute légitimité sociale".

L'archevêque de Paris se dit convaincu des fruits du dialogue entre juifs et catholiques ouvert au concile Vatican II (1962-1965). "Un travail positif, poursuivi en commun par des croyants, chrétiens et juifs, est possible aujourd'hui, observe-t-il. Il peut et doit se fonder sur les exigences de la Révélation que nous recevons de la Bible." Il doit porter sur "les enjeux moraux de notre civilisation, pays par pays, culture par culture, tenant compte des histoires particulières". Il "atteste" que l'Eglise catholique est prête à cette collaboration.

"La confiance et le respect nous donnent la chance unique, a-t-il conclu, de poursuivre un travail de réflexion et d'action pour une vision commune de l'homme, qui rende à l'Europe conscience des sources morales et spirituelles de sa civilisation (...). Je considère qu'il s'agit là d'un travail en profondeur, à l'abri des remous et des péripéties médiatiques que provoquent les manifestations antisémites dont le bruit vise à augmenter le crédit."

Quelques jours avant ce discours, on apprenait que Mgr Lustiger avait formé une équipe de dix prêtres parisiens pour entretenir des relations suivies avec une dizaine de représentants du rabbinat français.

Henri Tincq

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.05


Jean-Marie Le Pen et le piège judiciaire
LE MONDE | 18.01.05 | 18h00
Faut-il toujours répondre à Jean-Marie Le Pen par l'arme du procès ? Faut-il laisser aux seuls juges le soin de dire si les propos du président du Front national sur l'occupation allemande sont condamnables ou pas ? Faut-il déplacer systématiquement sur le terrain judiciaire ce qui peut relever de la morale, de la politique, de l'histoire ?

C'est un dilemme constant pour tous ceux qui vomissent le révisionnisme masqué de M. Le Pen. C'est aussi devenu un piège. Et parfois un aveu de faiblesse. A peine connus les propos du président du Front national dans l'hebdomadaire Rivarol (rapportés par Le Monde du 13 janvier), le ministre de la justice, Dominique Perben, a en effet convoqué une conférence de presse pour annoncer qu'il avait "demandé au procureur de la République d'ouvrir immédiatement une enquête préliminaire". Et, sans attendre les résultats de l'enquête, a déclaré que Jean-Marie Le Pen s'était "sans doute rendu coupable de révisionnisme". Depuis, le parquet du tribunal de Paris cherche dans les propos de M. Le Pen s'ils sont passibles de poursuites judiciaires au titre, notamment, de la loi sur la presse qui prévoit de punir ceux qui "auront fait l'apologie des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité ou des crimes ou délits de collaboration avec l'ennemi". Mais les juristes qui planchent sur le dossier ne sont pas certains que les affirmations d! e M. Le Pen, justement pesées avec soin pour éviter toutes poursuites judiciaires, puissent le conduire devant le tribunal correctionnel.

Car le leader d'extrême droite est passé maître dans l'art de délivrer une sorte de négationnisme euphémisé qui, sans nier de front les horreurs nazies, adresse des signaux à une opinion qui sait parfaitement les décrypter. C'est encore une fois ce qu'il a fait. Chacun a bien compris qu'il poursuivait là l'un de ses buts les plus constants : dédouaner de ses crimes le régime nazi, minimiser le génocide juif et réhabiliter le régime de Vichy. Mais les mots qu'il emploie sont vagues. Oradour-sur-Glane ? "Sur ce drame, il y aurait beaucoup à dire..." Les commémorations sur la libération des camps d'extermination ? "Une insupportable chape de plomb pèse sur tous ces sujets depuis des décennies."

Bref, assure l'avocat de M. Le Pen, Wallerand de Saint-Just, celui-ci "n'a commis aucune infraction". Dans plusieurs cas similaires, d'ailleurs, la justice a relaxé au bénéfice de la libre expression. Seule la présentation du rôle de la Gestapo, minimisé par M. Le Pen, pourrait lui valoir des poursuites judiciaires, la police nazie ayant été déclarée par le tribunal de Nuremberg "organisation criminelle" et acteur principal des crimes contre l'humanité perpétrés par le régime nazi.

En somme, la réaction rapide du ministre de la justice pourrait se révéler... contre-productive. Si les poursuites engagées aboutissent à une relaxe, que dira en effet Jean-Marie Le Pen ? Que ses affirmations étaient bien la vérité, puisque la justice ne les condamne pas. Et s'il est condamné ? Que cette justice n'est qu'une arme aux mains des politiques puisque c'est celle qu'ils brandissent aussitôt. Déjà, il fustige le garde des sceaux : "Je constate qu'il ne m'a pas appliqué à moi la présomption d'innocence. Il a commencé à commenter les faits dont il n'était pas certain, puisqu'il ordonne une instruction." En quelque sorte, le dirigeant du FN referme le piège judiciaire comme il referme déjà depuis plusieurs années le piège médiatique chaque fois que l'on cherche à le dénoncer.

CONTRE-ATTAQUE
Pourquoi, alors, le garde des sceaux lui-même s'est-il lancé - et si vite - dans une action aléatoire ?

Depuis maintenant plusieurs années, une grande partie des dirigeants de droite comme de gauche ont renoncé à porter la contradiction politique à Jean-Marie Le Pen. Comme s'ils ne croyaient pas eux-mêmes à la solidité de leurs valeurs. Comme s'ils ne reconnaissaient pas de force à leurs propres paroles. Or on ne peut répondre au dirigeant d'extrême droite avec les mêmes armes que celle utilisées contre les historiens négationnistes, c'est-à-dire l'application de la loi Gayssot. Parce que cette loi, même si elle limite l'expression des négationnistes, ne règle pas tout. Et surtout pas les phénomènes de relativisation de l'histoire, de remise en cause des vérités sur le passé, lorsqu'ils naissent du soupçon habilement distillé et non du débat entre historiens.

Répondre par la seule menace judiciaire est vain parce que le temps de la justice n'est pas le temps médiatique. Lorsque les jugements seront rendus, des mois et des mois plus tard, le cancer distillé par le président du Front national aura largement fait son oeuvre.

Judiciariser la contre-attaque est inefficace parce qu'il dispose d'une audience qui va bien au-delà des prétoires.

Parce qu'il sait user des questionnements de l'époque aussi. Ce n'est évidemment pas un hasard s'il a évoqué l'Occupation au moment même où l'on commémore les 60 ans de la libération des camps et où l'on débat en France et en Allemagne de la façon de représenter au cinéma l'homme autant que le dictateur Hitler.

Parce que son bagout, sa culture, lui donne bien plus de crédit auprès d'une partie de la population que les petits groupuscules qui éditent dans leur coin des thèses révisionnistes.

Parce qu'enfin et peut-être surtout, il est arrivé au second tour de la présidentielle. C'est cette force électorale-là qui réclame qu'on lui oppose des arguments qui ne soient pas seulement juridiques. Mais des convictions morales, intellectuelles et politiques.

Raphaëlle Bacqué

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 19.01.05


Nous ne travaillons pas assez  ? Quelle erreur économique, par René Passet
LE MONDE | 15.01.05 | 15h31
La cause est entendue : nous ne travaillons pas assez. M. Sellière l'a dé- crété, M. Camdessus écrit : "La quasi-totalité de l'écart de croissance qui nous sépare, depuis dix ans, de nos principaux partenaires s'explique par la moindre quantité de travail que nous sommes capables de mobiliser collectivement chaque année" (Le sursaut.

Vers une nouvelle croissance pour la France. La Documentation française, octobre 2004). M. Raffarin en a tiré les conséquences : "La productivité horaire du travailleur français a beau dépasser celle de l'Américain ou du Britannique, comme il travaille moins d'heures dans l'année et moins d'années dans sa vie, sa performance globale se révèle finalement inférieure."

Les choses sont-elles aussi simples ? En France, alors que le produit national par habitant était multiplié par plus de sept au XXe siècle, la quantité de travail annuelle fournie dans la nation régressait de 55 à 36 milliards d'heures. Pourtant, le volume de l'emploi passait de 18 à 22 millions de postes, le revenu des salariés augmentait avec le produit national et leur niveau de protection sociale s'améliorait. En d'autres termes, l'augmentation des richesses produites se trouvait équitablement répartie. Le phénomène se vérifiait ailleurs, notamment en Allemagne.

La croissance n'avait donc pas augmenté la demande globale de force de travail, mais s'accompagnait de sa réduction. Affirmer qu'elle crée l'emploi, c'est la confondre avec son accélération conjoncturelle. Dans la courte période, en effet, "toutes choses étant égales par ailleurs", c'est-à-dire notamment à technologie constante, produire plus exige transitoirement davantage de travail - donc, à durées individuelles inchangées, plus d'emplois. Mais la croissance est un phénomène long, porté à la fois par l'accumulation du capital et le progrès technique, dont la vocation est de prendre progressivement la relève du travail. Pourquoi investirait-on s'il n'en était pas ainsi ?

Ceux qui, symétriquement, attribuent au travail un rôle quasi exclusif dans la détermination de la croissance ne poussent étrangement pas leur logique jusqu'à conclure qu'il convient de lui affecter la totalité des créations de richesses en résultant. Leur raisonnement repose sur une confusion qui, en d'autres temps, aurait valu au plus modeste étudiant d'économie de se faire renvoyer à ses révisions. Corrélation n'implique pas causalité : rien ne démontre que la faiblesse relative des durées de travail soit la cause, plutôt que la conséquence, de l'atonie de la croissance. Rien ne permet d'exclure l'hypothèse d'un autre phénomène - politique, par exemple - qui affecterait l'une et l'autre. On réédite ainsi l'erreur commise après guerre avec le capital, dont on avait cru que son accumulation suffirait à déclencher le "décollage"des pays pauvres, pourtant démunis de toute structure de propagation économique. On impute une responsabilité au seul facteur humain, alors! que l'économie est un système d'interdépendances dans lequel la performance de l'appareil productif ne saurait s'isoler du contexte politique et social.

On peut retourner le problème dans tous les sens. Si le temps de travail individuel ne s'était pas abaissé, de 3 000 heures annuelles en 1900 à 1 600 heures un siècle plus tard, la diminution de la quantité globale d'heures ouvrées dans la nation n'aurait pu s'accompagner d'une augmentation du volume de l'emploi. C'est là une tendance lourde que l'on ne saurait négliger. Les statistiques de l'OCDE montrent que la baisse du nombre annuel d'heures travaillées par salarié se vérifie - avec des amplitudes diverses - dans toutes les nations industrialisées, Etats-Unis compris. Dans notre pays, pour nous en tenir à l'actualité récente, l'accélération des ouvertures d'emplois par rapport à l'augmentation du PIB, sur la période fin 1997-fin 2001, permet d'évaluer à environ 400 000 les créations de postes liées à ce que certains persistent à qualifier de "désastre des trente-cinq heures". A l'opposé, depuis, la stagnation des temps de travail individuels s'accompagne non se! ulement d'une reprise du chômage, mais - de fin septembre 2002 à fin septembre 2004 - d'une régression de 60 000 emplois dans le secteur marchand.

On objecte le spectre des coûts et de la perte de compétitivité. Pourtant, selon le Bureau of Labor Statistics des Etats-Unis, le coût en dollars de l'heure de travail de l'ouvrier français n'augmentait que de 11,5 % de 1990 à 2003, contre 43 % pour l'Américain et 42 % pour le Britannique. Après avoir été, en 1990, le plus élevé après celui de son collègue allemand, il était devenu, en 2002, le moins cher des grands pays industrialisés : 5 % de moins qu'au Royaume-Uni, 25 % de moins qu'aux Etats-Unis. Malheureuses firmes françaises exsangues dont, en 2004, les profits nets auront augmenté au moins trois fois plus vite que les salaires et qui, entre 2000 et 2003, auront pu consacrer 56 milliards d'euros au rachat de leurs propres titres, pour le plus grand bien de leurs actionnaires (Le Monde du 31 décembre 2004).

Pendant que l'on chipote sur le prix du travail, le cours de l'euro s'élève de 65 % en quatre ans, affectant bien plus la compétitivité de l'appareil productif que le poids des salaires. Décidément, l'argument économique ne tient pas la route. Reste le choix politique.

La réduction des temps, le salaire, la protection sociale sont les instruments d'un partage des gains de productivité constituant ce "progrès social" hors duquel on se demande quel pourrait être le sens de l'activité économique. Le chômage, à l'opposé, supprime la question du partage. Marks et Spencer, en 2001, l'avouait au moment de fermer certains de ses établissements : il s'agissait d'abord de réaliser des économies de main-d'oeuvre afin d'augmenter les distributions de dividendes.

Le modèle américain, avec son taux de chômage de 5,4 %, nous est proposé en exemple. Jean Gadrey démontre qu'il y a un lien direct entre cette performance et "la paupérisation absolue du salariat du bas de l'échelle", dont les faibles rémunérations constituent le meilleur stimulant à l'embauche : de 1969 à 2003, le PIB par habitant doublait, le pouvoir d'achat du salaire minimum horaire fédéral baissait de 36 %. Actuellement, sur 36 millions de pauvres (12,6 % de la population), plus des deux tiers des ménages comptent au moins un salarié.

Selon une plaisanterie répandue, alors que l'ex-président Clinton se glorifiait de ses créations d'emplois, un électeur répondait : "Je sais, d'ailleurs moi-même j'en occupe trois." Tout est là. Si l'on comptabilise tous ceux que la quête infructueuse d'une activité a fini par décourager et les personnes souhaitant travailler plus, c'est à 10 % de chômage que l'on parvient. Fait inédit depuis la crise de 1930, George W. Bush a terminé son premier mandat avec moins d'emplois qu'il ne l'avait commencé. Selon le Center on Budget and Policy Priorities, 15 % des revenus engendrés par la croissance actuelle allaient aux salariés et 47 % aux profits, proportions à peu près inverses de celles enregistrées lors des reprises précédentes (respectivement 49 % et 21 %). Il faut lire Paul Krugman (L'Amérique dérape, Flammarion, 2004).

A ce "modèle", on pourrait opposer celui des pays nordiques. Le Danemark, au taux de chômage de 5,9 %, dont la flexsécurité - conciliant flexibilité de l'emploi et sécurité pour le travailleur - devient la tarte à la crème du discours politique sans que l'on se donne les moyens de la mettre en oeuvre. En Suède, la politique sociale, à l'opposé des Etats-Unis, se concilie pourtant avec un taux de chômage faible (5,6 % environ).

Mais nos dirigeants ont choisi la voie de l'allégement des prélèvements pour les plus riches, associé à leur alourdissement pour les autres et à l'allongement des temps de travail. Les premiers résultats sont perceptibles : 3,5 millions de pauvres (6,1 % de la population), cela peut sembler relativement peu par rapport aux Etats-Unis, mais leur nombre, après avoir diminué de 500 000 de 1998 à 2001, est reparti depuis à la hausse, et la tendance longue à la réduction du taux de pauvreté s'est retournée.

En 2002, le BIP (baromètre des inégalités et de la pauvreté) enregistre un écart croissant entre les revenus extrêmes. Le nombre d'allocataires du RMI s'est accru de 10,5 % de juin 2002 à juin 2004 ; celui des dossiers de surendettement a augmenté de 22 % du premier trimestre 2003 au premier trimestre 2004. Nous avons aussi notre million de "working poors" et, selon l'Insee, 29 % de nos SDF travaillent en moyenne 32 heures par semaine ! Le nombre de nos chômeurs "officiels" frôle les 10 %. Sur le terrain de ces "performances", nous ne tarderons pas à rejoindre bientôt notre modèle d'outre-Atlantique.

Politique bornée, stimulée par un patronat prompt à pousser à l'extrême les avantages immédiats d'un rapport de force favorable, mais asphyxiant la consommation, moteur essentiel de cet accroissement des valeurs ajoutées qu'il entend s'attribuer intégralement. Cela s'appelle "scier la branche".

René passet est professeur émérite d'économie à l'université Paris-I.

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 16.01.


Immigration  : MM.  Villepin et Borloo répliquent à M.  Sarkozy
LE MONDE | 15.01.05 | 13h06

Désamorcer les propos de Nicolas Sarkozy sur l'immigration. Dominique de Villepin, ministre de l'intérieur, et Jean-Louis Borloo, ministre de la cohésion sociale et du travail, ont répliqué, vendredi 14 janvier, au nouveau président de l'UMP qui avait, la veille, prôné l'instauration de quotas par nationalité et par profession pour maîtriser les flux migratoires.

M. de Villepin a estimé qu'il "n'y avait pas de solution miracle" et M. Borloo a jugé "littéraire" la proposition de M. Sarkozy.

A l'occasion de ses voeux à la presse, le ministre de l'intérieur a d'abord veillé à banaliser les idées de M. Sarkozy. "Il anime le débat, il pose des questions ; moi j'apporte des réponses", a-t-il expliqué. Il a également rappelé qu'il avait déjà lui-même évoqué le thème de "l'immigration choisie" au cours des derniers mois. Mais, pour M. de Villepin, il ne peut être question d'instaurer "des quotas ethniques qui vont à l'encontre de la tradition républicaine". En revanche, a-t-il ajouté, il est possible d'envisager des accords de coopération européens entre pays d'origine et pays de transit pour définir "les métiers et les formations qui correspondent à nos besoins et aux leurs" et adapter "la durée des titres de séjour aux besoins de notre pays".

Pour M. de Villepin, les politiques de quotas ont montré leurs limites : "Aux Etats-Unis, il y a chaque année de 8 à 10 millions d'immigrants irréguliers." Pour le ministre, le principal volet de la politique d'immigration est donc répressif : il s'agit d'"identifier plus facilement les étrangers qui restent irrégulièrement en France" après l'expiration de leur visa de tourisme, en mettant en place un fichier central avec les photos et les empreintes digitales des étrangers qui entrent en France.

M. Borloo a, lui, estimé que le débat sur les quotas n'était que "littérature". Il a expliqué que sa priorité était de "ramener dans la République et faire travailler les 4 millions de personnes de 44 nationalités différentes qui sont déjà dans le pays". "Les talents pluriculturels sont disponibles. Mais des milliers de jeunes sont directement passés à la case "ghetto"." Il affirme que le plan de cohésion sociale s'adresse d'abord à eux.

Interrogé par ailleurs sur la proposition de M. Sarkozy de soumettre une nouvelle fois aux cadres de l'UMP la question de l'adhésion de la Turquie, M. de Villepin a estimé que "ceux qui prendraient la liberté de détourner la question centrale du référendum sur la Constitution européenne auraient une lourde responsabilité vis-à-vis des Français".

Christophe Jakubyszyn

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 16.01.05


En Allemagne, le scandale Volkswagen attise la polémique sur les revenus des hommes politiques
LE MONDE | 15.01.05 | 12h55
Francfort de notre correspondant

Mis en cause pour avoir continué à toucher son salaire de cadre de Volkswagen après son élection au Bundestag, le député social-démocrate (SPD) allemand Jann-Peter Janssen a annoncé, vendredi 14 janvier, sa démission du Parlement.

Cette décision intervient au lendemain de la publication par le constructeur automobile de la liste de ses salariés qui, passés en politique, ont continué d'être rémunérés par l'entreprise.

Tout comme son collègue Hans-Jürgen Uhl, cadre du conseil d'entreprise de Volkswagen, M. Janssen avait effectivement conservé sa rémunération, mais il avait surtout affirmé, dans un premier temps, ne plus être rémunéré par VW depuis son entrée au Bundestag en 1994. Invoquant des "différences d'interprétation" sur son statut chez Volkswagen, M. Janssen a expliqué, vendredi, qu'il souhaitait que "sa famille et son parti -ne- soient -pas- accablés plus longtemps par des spéculations sur ses revenus", selon une déclaration diffusée par la section du SPD dans sa circonscription d'Aurich-Weser Ems (Nord). Le secrétaire général du Parti social-démocrate, Franz Müntefering, avait estimé, jeudi, lors d'un séminaire du parti à Leipzig, où M. Janssen n'assistait pas, que le "lobbying secret" devait être sanctionné.

"RÈGLES DE CONDUITE"
La polémique sur la rémunération par des grandes entreprises de leurs salariés ayant embrassé une carrière politique grossit depuis décembre. Elle a conduit, juste avant Noël, à la démission de Laurenz Meyer, le secrétaire général de la CDU, qui aurait discrètement perçu des avantages de la part de son ancien employeur, le groupe de gaz et d'électricité RWE.

Selon un sondage de l'institut Forsa, publié mercredi par le magazine Stern, 86 % des Allemands sont favorables à l'obligation de publication de l'ensemble des revenus des hommes politiques, 12 % sont contre. L'association Transparency International s'est aussi prononcée pour cette mesure.

Pour l'instant, les députés ne sont soumis qu'aux "règles de conduite" figurant en annexe du règlement du Bundestag, qui leur impose de déclarer leurs différentes activités professionnelles et les mandats qu'ils détiennent dans des conseils d'administration, de surveillance ou des directoires. Seules ces informations sont publiées. Si leur rémunération mensuelle dépasse un montant fixé par le président de l'Assemblée - actuellement à 3 000 euros -, ils doivent lui en déclarer le montant, qui n'est cependant pas publié. Les conflits d'intérêts doivent être signalés. Ces règles de bonne conduite ne sont cependant assorties d'aucune mesure contraignante. La seule sanction possible pour le président est de rendre publics les écarts de conduite des députés.

Au Bundestag, les députés perçoivent une indemnité mensuelle de 7 009 euros, à laquelle s'ajoutent divers remboursements de frais. Le débat pourrait conduire à un durcissement des règles de déclaration des revenus annexes. Mais "voulons-nous arriver(...) à ce qu'il n'y ait plus au Parlement de représentants de membres des professions libérales, d'entrepreneurs, de syndicalistes ?", a mis en garde le président du Bundestag, le social-démocrate Wolfgang Thierse sur l'antenne de la Deutschlandradio Berlin, vendredi.

M. Thierse estime que la publication de leurs revenus par des entrepreneurs ou des avocats pourrait leur poser des problèmes de concurrence.

Adrien de Tricornot

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 16.01.05


L'ignorance de la langue freine les échanges économiques entre la France et l'Allemagne
LE MONDE | 21.01.05 | 14h09
Les entreprises s'alarment du retard pris.

"L'allemand, un atout pour des carrières en Europe." Le thème choisi cette année pour la journée franco-allemande du 22 janvier - instituée en janvier 2003 en France et en Allemagne - a été décliné toute la semaine dans de nombreuses écoles et institutions d'enseignement, et faisait l'objet vendredi 21 janvier d'un colloque à Paris sous l'égide des secrétaires généraux à la coopération franco-allemande, Claudie Haigneré et Hans Martin Bury. Il s'agit de convaincre de redonner sa chance à l'allemand et au français comme langue vivante dans les cursus scolaires des deux pays.

Il y a un paradoxe, alors que la France et l'Allemagne sont plus que jamais le premier partenaire commercial et économique l'un de l'autre, de les voir de moins en moins communiquer dans leurs langues respectives, mais par commodité en anglais. Cette commodité commence à donner lieu dans certaines entreprises à des interrogations.

Lors d'une discussion organisée jeudi à la chambre de commerce franco-allemande de Paris, des syndicalistes CFTC d'Axa assistance, filiale du groupe d'assurance, sont venus faire part de leur bataille depuis cinq ans pour refuser le tout-anglais dans les échanges internes du groupe. Initiée par des personnes parlant elles-mêmes plusieurs langues, cette bataille, qui s'appuie sur la loi Toubon, leur a valu en 2004 le prix de la francophonie du Québec. Elle les a amenées progressivement, selon le délégué Jean-Loup Cuisiniez, non seulement à obtenir de garder le français pour travailler sur leurs écrans, mais aussi à défendre l'allemand dans les échanges avec les germanisants du groupe.

Directeur des relations internationales d'Areva, le groupe nucléaire franco-allemand, François Scheer est venu lui aussi relater que si les discussions entre cadres internationaux se passaient généralement en anglais, on ne pouvait se passer des langues d'origine dans la communication interne et que la charte des valeurs du groupe avait été traduite en allemand pour éviter les malentendus.

Une étude coordonnée par l'institut de l'économie allemande de Cologne (DIW) sur l'état des lieux des besoins des entreprises française et allemande en matière de connaissance linguistique traduit un bilan plus que mitigé. L'institut rappelle pourtant qu'il y avait, en 2001, 2 807 entreprises allemandes en France - en augmentation de 11,8 % par rapport à 1995 - employant 336 000 personnes ; et 1 464 entreprises françaises en Allemagne (+ 35,7 %), avec 274 000 employés. "Le résultat montre que le contact entre interlocuteurs allemands et français se passe en général sans problème en anglais. Apparemment, l'utilisation de la langue de l'entreprise, qui est une langue étrangère pour les deux cotés, conduit à faire tomber des barrières des deux côtés. Pourtant, les entreprises françaises et allemandes sont conscientes de l'avantage que représente la possibilité de communiquer dans la langue de l'interlocuteur", résume le DIW.

Pascal Augé, responsable du Groupe Société Générale à Francfort, le confirme : "Même si, dans la branche Corporate & Investment Banking, la langue la plus couramment pratiquée est l'anglais, et si la plupart de nos clients allemands pratiquent cette langue sans difficulté, je considère la maîtrise de l'allemand comme un facteur clé de succès en Allemagne. Témoignant un souci d'intégration culturelle et de présence long terme, elle permet en effet d'instaurer un dialogue plus riche avec les clients et, partant, de développer plus facilement avec eux une approche partenariale indispensable", dit-il.

Un quart des entreprises allemandes interrogées par le DIW ont reconnu des difficultés en raison d'un manque de personnes parlant le français. S'appuyant sur une étude des CCI françaises, Heinrich Lieser, le président de la chambre de commerce franco-allemande à Paris, estime lui que 160 000 postes ne sont pas pourvus en France, à cause d'un manque de candidats connaissant suffisamment l'allemand et encore plus en Allemagne.

Il souligne que le problèmetouche encore plus les PME que les grandes entreprises. Il est aussi, souligne la ministre des affaires européennes Claudie Haigneré, "un obstacle à la mobilité". Malgré les efforts de l'Office franco-allemand pour la jeunesse pour ouvrir ses programmes de formation et d'échanges aux jeunes des branches professionnelles, il y a de nombreuses demandes dans l'artisanat et les métiers manuels qui pourraient ainsi être elles aussi mieux couvertes.

Henri de Bresson avec Adrien de Tricornot à Francfort

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 22.01.05



Un rapport préconise la sélection des étudiants étrangers
LE MONDE | 28.01.05 | 13h47  .  MIS A JOUR LE 28.01.05 | 14h27

Dans une note confidentielle remise au ministre de l'éducation, Josy Reiffers, ex-collaborateur de Luc Ferry, stigmatise leurs conditions d'accueil "déplorables", la difficulté à attirer les élites des autres pays et la faiblesse de leur taux de réussite, inférieur de 40 % à celui des Français.
C'est une note confidentielle d'une trentaine de pages qui devrait remuer le monde universitaire français. Rédigé par Josy Reiffers, ancien directeur adjoint de cabinet de Luc Ferry, le rapport remis le 15 novembre 2004 au ministre de l'éducation nationale, François Fillon, dresse un état des lieux assez sombre des conditions d'accueil des étudiants étrangers en France.

Son auteur, qui a également été président de l'université Bordeaux-II, insiste en particulier sur la faible attractivité des universités françaises et plaide, en écho avec le débat sur les quotas d'immigrés (Le Monde du 20 janvier), pour la mise en place d'une sélection des étudiants.

Une faible attractivité.
Dans la continuité de plusieurs rapports officiels (Elie Cohen en 2001, Alain Clayes en 1999), M. Reiffers s'interroge sur la capacité de la France à attirer les élites d'autres pays. Sur le plan quantitatif, la situation semble s'être améliorée : après plusieurs années de diminution, entre 1990 et 1998, le pays a réussi à inverser la tendance. Grâce notamment à l'assouplissement des conditions d'obtention des visas, leur nombre est passé de 149 000 en 1998 à un peu plus de 240 000 aujourd'hui.

Cette augmentation n'a, cependant, pas permis à l'enseignement supérieur français de complètement rattraper son retard sur ses principaux concurrents internationaux. Bien que les campus français soient parmi les plus cosmopolites, le rapport signale que, en termes de part de marché, la France (9 % du total mondial des étudiants effectuant leurs études supérieures en dehors de leur pays) se situe après les Etats-Unis (30 %), le Royaume-Uni (14 %), l'Allemagne (12 %) et l'Australie (10 %). Contrairement à ses concurrents, elle apparaît, de surcroît, beaucoup plus spécialisée dans son recrutement : plus de 50 % des étudiants accueillis viennent d'Afrique et du Maghreb.

Surtout, ces statistiques masquent une réalité plus médiocre sur le plan qualitatif. D'abord parce qu'une partie importante des 240 000 étudiants recensés comme étrangers sont en réalité des bacheliers issus de l'immigration, qui ont accompli leurs études secondaires en France (plus de 50 000).

Ensuite parce que la France peine à attirer les meilleurs étudiants : une majorité des étrangers (environ 135 000) viennent en France sans avoir obtenu de bourses de mobilité - contrairement à ce qui se passe dans les grandes écoles. Pour preuve de cette faible attractivité, le rapport signale que les universités de l'Hexagone n'"attirent que très peu les élèves des lycées français de l'étranger, qui font plus le choix des universités anglo-saxonnes".

Une partie des étudiants étrangers inscrits en France ont, par ailleurs, été recrutés pour des motifs purement budgétaires, souligne M. Reiffers. Comme les dotations des universités sont calculées en fonction du nombre d'étudiants, certains établissements ont parfois eu tendance à faire appel à des étrangers pour compenser la diminution de leurs effectifs (notamment dans les disciplines scientifiques). Le rapport parle, à ce propos, de "politique de "bourrage d'amphis"".

Des conditions d'accueil "déplorables".
L'arrivée d'étudiants étrangers ne bénéficiant d'aucun financement se traduit par des difficultés sociales importantes. Comme en témoignent les opérations caritatives montées par des organisations étudiantes, une partie d'entre eux éprouvent de grandes difficultés financières. "L'Etat a délivré, sans trop y regarder, visas et cartes de séjour à des étudiants auxquels il était incapable de garantir de bonnes conditions d'étude", résume le rapport. Au minimum, cette situation pose un problème d'image. "Le rayonnement de la France, qui repose sur l'hypothèse que les anciens étudiants étrangers deviennent des ambassadeurs de la France dans le monde, pourrait être mis à mal par les conditions d'accueil actuelles", note l'auteur du rapport.

Au pire, ces carences pourraient poser un problème d'ordre public. "Le risque d'explosion sociale n'est pas à sous-estimer, relève M. Reiffers. Les résidences ghettos où sont hébergées de fortes proportions d'étrangers, parfois d'une même communauté, peuvent constituer des foyers de contestation et un terreau du communautarisme. Une telle situation peut évidemment être instrumentalisée à des fins politiques."

Un taux d'échec important.
L'Etat accomplit pourtant un effort budgétaire non négligeable. La quasi-gratuité des droits d'inscription pour les étudiants étrangers à l'université ainsi que le versement de bourses sociales représentent une dépense de l'ordre de 2 milliards d'euros par an. "L'Etat connaît mal l'"efficacité" ou le "retour sur investissement" de sa dépense", relève M. Reiffers, qui signale qu'il n'existe aucune donnée sur le retour de ces étudiants dans leur pays et leur insertion professionnelle.

D'un point de vue pédagogique, leurs résultats sont assez faibles : le rapport cite une étude de la direction de l'évaluation et de la prospective (DEP) qui montre que le taux de réussite des étudiants étrangers est inférieur de 40 % à celui des étudiants français.

Pour une sélection.
Face à cette situation, le rapport présente deux solutions. La première consiste à augmenter très fortement le budget de l'enseignement supérieur pour parvenir à accueillir convenablement les étudiants étrangers (accroissement du parc de logements publics, création d'emplois, etc.).

La seconde passe par la sélection des étudiants avant leur arrivée. "Notre recommandation est de ne pas augmenter (...) le nombre d'étudiants étrangers dans les universités tant que leurs conditions de vie et leurs chances de réussite ne se seront pas améliorées", tranche M. Reiffers. Dans cette logique, il plaide pour la mise en place d'une sélection plus drastique des étudiants étrangers. L'Etat devrait "faciliter la venue de ces étudiants prioritaires mais aussi décourager celle des autres par des instructions claires données aux postes diplomatiques, aux services préfectoraux et aux universités". En clair, une politique d'"immigration choisie".

Luc Bronner
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Un marché de près de 2 millions de personnes


Mobilité. Environ 1,9 million de jeunes dans le monde accomplissaient en 2002 leurs études supérieures en dehors de leur pays d'origine, selon les statistiques de l'OCDE. Par rapport à 2001, leur nombre a augmenté de 15 %. Près des trois quarts de ces étudiants sont concentrés dans cinq pays d'accueil (Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Australie, France).

Origine. 46 % des étudiants expatriés sont originaires d'Asie ou d'Océanie - une proportion en augmentation constante ces dernières années. 31 % sont originaires d'Europe, 12 % d'Afrique, 7 % d'Amérique du Nord, 4 % d'Amérique du Sud.

Destination. La France se caractérise par une proportion élevée d'étudiants venus d'Afrique (plus de 50 %). Malgré la croissance spectaculaire du nombre d'étudiants chinois depuis 1998 (de 1 300 à 12 000), la France n'accueille qu'un nombre réduit d'étudiants asiatiques (3 % du total). Ceux-ci privilégient les Etats-Unis (46 %), l'Australie (16 %), le Royaume-Uni (10 %) et l'Allemagne (9 %).

Français à l'étranger. Près de 70 % des étudiants français en mobilité demeurent au sein de l'Union européenne. Ils peuvent bénéficier de bourses mises en place par l'Union européenne, l'Etat, voire certaines régions.

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François Fillon hostiles aux quotas

Le ministère de l'éducation nationale ne conteste pas le bilan sur les conditions d'accueil des étudiants étrangers. Mais François Fillon réfute, selon son entourage, l'hypothèse de la mise en place de "quotas", jugée "contraire à la tradition française". Estimant "inacceptable" l'arrivée d'"étudiants n'ayant pas le niveau", le ministère plaide pour la mise en place de tests linguistiques et un examen des dossiers scolaires pour améliorer les recrutements.

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 29.01.05


En Allemagne, les Länder sont autorisés à rendre leurs universités payantes
LE MONDE | 28.01.05 | 13h28

La Cour constitutionnelle leur reconnaît ce droit.
Berlin de notre correspondant
Au détour d'une décision sur les compétences respectives des Länder et de l'Etat fédéral, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe vient d'autoriser, mercredi 26 janvier, l'équivalent d'une révolution : la disparition de l'enseignement universitaire gratuit dont l'Allemagne était l'un des derniers disciples européens.

Les organisations étudiantes ont annoncé qu'elles ne resteraient pas sans réagir, promettant une semaine de protestations culminant avec une journée nationale de grève. Mais l'apathie avec laquelle a été accueillie la décision de la Cour laisse sceptique sur les chances de succès du mouvement étudiant.
Saisis par les Länder gouvernés par les chrétiens-démocrates de la CDU, les juges constitutionnels avaient à trancher sur une loi fédérale interdisant de lever des frais de scolarité à l'entrée des universités. Sans se prononcer sur la légitimité d'un enseignement supérieur gratuit ou payant, les juges constitutionnels ont estimé que l'éducation étant, en Allemagne, de la stricte compétence des Länder, l'Etat fédéral avait outrepassé ses pouvoirs en imposant, sans l'accord des Etats régionaux, une loi de portée générale.
En décembre 2004, déjà, le dossier scolaire avait été à l'origine de l'échec de la commission de réforme du fédéralisme. Particulièrement sensibles sur leurs prérogatives en matière d'enseignement, les représentants à la commission de réforme des régions gouvernées par les conservateurs avaient obstinément refusé de céder au gouvernement central une partie de leurs pouvoirs.
La décision de la Cour constitutionnelle a été saluée avec enthousiasme par les responsables du parti chrétien-démocrate. D'ores et déjà, six des Länder dirigés par la CDU (Bavière, Bade-Wurtemberg, Sarre, Hesse, Basse-Saxe et Hambourg) ont annoncé qu'ils allaient rapidement lever des frais de scolarité. Leur montant pourrait être de quelque 500 euros par semestre. Le patronat s'est, lui aussi, félicité de la décision des juges de Karlsruhe. Comme la CDU, il y voit l'occasion de rendre plus performante l'Université allemande, dont il déplore souvent la lourdeur comme les enseignements, jugés coûteux et peu productifs.
DES EFFETS PERVERS
La coalition rouge-vert qui gouverne à Berlin a, elle, condamné les projets des conservateurs, dénonçant ce que d'aucuns nomment un "péage". Les dirigeants des régions de gauche ont assuré que, chez eux, l'enseignement supérieur resterait gratuit. Certains d'entre eux n'y sont cependant pas hostiles. C'est le cas du ministre (sénateur) des finances de Berlin, le social-démocrate Thilo Sarrazin, dont la ville-Etat est lourdement endettée. D'autres dirigeants de régions dirigées par la gauche pourraient, eux aussi, se rallier à l'idée du "péage" à condition d'améliorer le système des bourses et, surtout, de coordonner nationalement le nouveau système. Car tous redoutent les effets pervers d'une mesure qui attirerait vers les Länder payants les étudiants les plus fortunés tandis que les autres se réfugieraient vers les Länder gratuits, accroissant d'autant leurs charges financières et, par contrecoup, la qualité de l'enseignement qui y est dispensé.
Georges Marion
. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 29.01.05



Les régions se mobilisent pour les politiques structurelles
LE MONDE | 28.01.05 | 13h28

Les régions françaises se veulent à la pointe du combat pour défendre le maintien des aides régionales dans l'ensemble des pays de l'Union européenne (UE), et non pas seulement dans les pays les plus pauvres d'Europe centrale et orientale, qui viennent d'entrer dans l'UE.

Alors que s'amorce la négociation sur les perspectives financières pour les années 2007-2013, elles se mobilisent au sein du Comité des régions de l'Union et des organisations régionales auxquelles elles appartiennent pour défendre le rôle des collectivités territoriales dans l'acceptation de l'Europe et pour dénoncer une volonté prêtée à plusieurs Etats, dont la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne, de limiter le budget de l'UE à 1 % du PIB européen.

"Le projet qui résultera des négociations de cette année devra être cohérent et ambitieux, lisible et empreint d'un réel souci de proximité", écrivent les présidents des régions Bretagne, Aquitaine, PACA et de l'île de la Réunion, dans une préface à l'édition française d'un petit livre-manifeste publié par la Conférence des régions périphériques maritimes d'Europe (CRPM). La CRPM, dont le siège est à Rennes, regroupe 150 des 317 régions d'Europe.

"NÉGOCIATIONS NOCTURNES"
"Il y a une morosité en Europe sur le projet européen. Les objectifs ne sont pas visibles. Il faut s'appuyer sur ce qui est réalisé dans nos territoires", a plaidé le président de l'Association des régions de France et de la région Aquitaine, Alain Rousset, au cours d'une conférence de presse organisée en janvier, à Paris, pour la sortie du manifeste, en défendant "l'effet de levier" des fonds régionaux.

"Les politiques régionales ne doivent pas être la variable d'ajustement de négociations finales nocturnes", a prévenu à ses côtés le président de la région Bretagne, Jean-Yves Le Drian. "II n'y aura pas plus d'Europe avec moins d'argent, plus de cohésion territoriale avec moins de moyens", avertit-il, reflétant l'inquiétude des dirigeants régionaux des anciens pays membres de l'Union d'être les sacrifiés de l'élargissement.

Ces dirigeants prêchent pour que leurs régions aient un rôle de relais dans la mise en place de la stratégie décidée en 2000 à Lisbonne pour permettre à l'Europe de rattraper son retard en matière de savoir et de compétitivité. Ils s'appuient sur l'affirmation dans la nouvelle Constitution de "la cohésion économique, sociale et territoriale" parmi les objectifs de l'Union.

La même volonté de "refuser la fatalité du déclin" s'est exprimée lors d'une conférence qui a réuni quinze régions de huit pays d'Europe à dominante rurale, à Limoges, les 10 et 11 janvier. Ces régions, qui nourrissent la même inquiétude quant à la réforme de la politique européenne de cohésion, ont créé un réseau, Rural Innova, pour prendre en compte leurs problèmes spécifiques de régions rurales.

Henri de Bresson(avec Georges Chatain et Hélène Pommier à Limoges)

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 29.01.05 


Deux scandales ébranlent l'Allemagne du sport et de la politique
LE MONDE | 31.01.05 | 14h01

Les affaires concernent des matches de football arrangés et un trafic de visas.
Berlin de notre correspondant

En dépit d'une actualité multiple, les Allemands n'avaient, en cette fin de semaine, d'intérêt que pour un seul sujet : les matches de football truqués. Depuis que, jeudi 27 janvier, un arbitre de la Fédération allemande du football, Robert Hoyzer, a avoué avoir arrangé, de mèche avec une "mafia croate", quatre matches, l'Allemagne ne parle plus que football (Le Monde du 29 janvier).

Invités à donner leur avis, les dirigeants politiques, qui connaissent leur électorat et sa passion pour le ballon rond, stigmatisent et s'indignent ; les journaux multiplient reportages, éditoriaux et caricatures. A moins de dix-huit mois de la Coupe du monde de football, événement dont l'Allemagne espère tirer gloire et profit, tous supputent les conséquences de l'affaire sur la réputation du pays.

Celui par qui le scandale est arrivé, Robert Hoyzer, a publiquement avoué avoir reçu de l'argent pour faire gagner au moins quatre improbables équipes, permettant ainsi à des parieurs bien informés - dont lui-même - de toucher des gains importants. Mais, apparemment, l'arbitre marron en a dit un peu plus aux enquêteurs. Vendredi 28 janvier, la police de Berlin a effectué des perquisitions dans deux appartements, un bureau et un café du centre de Berlin fréquenté par le milieu footballistique. Un mandat de dépôt a été émis, samedi, à l'encontre de trois des quatre personnes interpellées à cette occasion.

FOLLES RUMEURS
Depuis, les stades bruissent de folles rumeurs. Lundi, le quotidien Süddeutsche Zeitung croyait savoir que Robert Hoyzer aurait mis en cause huit autres joueurs et trois arbitres. Vigilante à limiter les risques, la Fédération allemande de football, à la dernière minute, a réassigné vers d'autres matches tous les arbitres qui devaient officier samedi. "Des mesures de précaution", annonce-t-elle, mais qui confortent le sentiment que, décidément, le milieu du football est bien malade.

Plus discrètement, mais peut-être tout aussi dévastateur à terme, enfle entre-temps un autre scandale : celui des visas généreusement délivrés par plusieurs ambassades allemandes. L'opposition chrétienne-démocrate, qui a pris l'affaire à bras-le-corps, s'en sert pour attaquer un député écologiste, Ludger Volmer, qu'elle soupçonne de corruption. Mais, derrière, c'est le ministre des affaires étrangères, Joschka Fischer, qui est d'abord visé.

Membre fondateur des Verts et ancien ministre d'Etat aux affaires étrangères, nommé par Joschka Fischer, Ludger Volmer est à l'origine d'un décret qui, en 2000, a simplifié l'octroi des visas pour les "touristes" en provenance de Tirana, Tripoli, Colombo et Kiev. Rapidement, des bandes de passeurs ont mis à profit le nouveau dispositif, vendant à prix d'or les documents falsifiés, qui permettaient, ensuite, d'obtenir un visa, vraisemblablement grâce à la complaisance d'agents consulaires. L'affaire a finalement suscité la formation d'une commission d'enquête parlementaire, organisme qui n'a pas ménagé ses critiques à l'égard de l'ancien ministre d'Etat, Ludger Volmer, aujourd'hui redevenu simple député.

Elle vient de rebondir avec les révélations du magazine Stern, assurant que l'Imprimerie fédérale, société spécialisée dans l'impression de documents de voyage et de passeports retrouvés dans les visas litigieux, aurait versé quelque 400 000 euros d'honoraires à deux sociétés de relations publiques dont Ludger Volmer est, ou a été, le conseiller. La commission d'enquête devrait entendre le député dans le courant du mois de février.

Georges Marion

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 01.02.05