Point de vue sur la société civile franco-allemande

 

par Bernard Lallement

 

Président de la Fédération des Associations Franco-Allemandes pour l’Europe

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    On chercherait en vain sur la carte du monde deux pays ayant entre eux des relations aussi nombreuses, diverses et étroites que celles que la France et l’Allemagne ont nouées entre elles depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, et qui se sont extraordinairement développées au cours des soixante dernières années, au point de parler aujourd’hui, non plus de simple réconciliation, mais d’amitié et de coopération.
 
    Ces relations existent à deux niveaux : au niveau officiel et au niveau de ce que l’on appelle, faute de mieux, la société civile, catégorie au sein de laquelle il convient de distinguer deux types différents d’acteurs, les acteurs quasi institutionnels et les initiatives citoyennes prises de part et d’autre du Rhin.

    Ce sont ces dernières initiatives citoyennes que je me propose plus particulièrement d’évoquer. Toutefois, quelques mots préalables sur le niveau officiel et sur les acteurs quasi institutionnels, me permettront de souligner un problème dont nous découvrons de plus en plus nettement l’existence depuis un certain nombre d’années : à savoir que ces trois aspects des relations franco-allemandes ne forment pas un tout aussi cohérent qu’on pourrait le penser et, en tout cas, le souhaiter—les choses se passant souvent comme s’il n’y avait pas d’escaliers ou d’ascenseurs entre les trois étages d’un même immeuble.

    Le niveau officiel, c’est celui des relations entre les deux gouvernements, initiées dès 1950 par Robert Schuman et Jean Monnet, puis méticuleusement organisées par le Traité de Coopération signé en 1963 par le général de Gaulle et le Chancelier Adenauer à l’Élysée, traité  rénové lui-même 40 ans plus tard par la Déclaration Commune signée le 22 janvier 2003 par notre actuel Président de la République et le Chancelier Gerhard Schröder.

    Ce niveau couvre tous les domaines de coopération relevant des ministères des deux pays, tous les grands dossiers techniques, économiques, sociaux, éducatifs, culturels et militaires. La coopération à ce niveau, même si elle a connu au fil du temps des hauts et des bas, même si elle n’a pas toujours permis de régler tous les problèmes qui se posaient et qui se posent encore ici ou là, est parfaite et exemplaire, à telle enseigne que les anciens Sommets franco-allemands sont devenus aujourd’hui des Conseils des Ministres communs, que les Parlements des deux États ont siégé ensemble à Versailles (quel symbole !), et que le Chancelier Schröder, invité à participer aux commémorations du Débarquement des Alliés en Normandie le 6 juin dernier, s’est entendu dire par Jacques Chirac : « Vous êtes plus qu’un ami, vous êtes un frère. » C’est à ce niveau que l’on se réfère lorsque l’on qualifie le couple franco-allemand de « moteur » entraînant la construction européenne dans toutes ses principales dimensions (politique, économique et monétaire, défense et sécurité, etc. ). C’est à la qualité des relations à ce niveau officiel que Paris et Berlin doivent notamment d’avoir pu adopter, en matière de politique étrangère, la position commune que l’on sait vis-à-vis des Etats-Unis dans l’affaire irakienne.


    Rapidement passés en revue, les acteurs quasi institutionnels de la société civile franco-allemande sont les suivants : les collectivités territoriales et les autorités décentralisées françaises (Régions, Départements, Villes et Communes, Académies) agissant en coopération avec les structures correspondantes dans les Länder de la République Fédérale ; quelques grands services publics, tels que la Poste, la Police, les Transports et les Douanes ; les Fondations franco-allemandes, le réseau des Maisons de l’Allemagne et des Instituts Goethe en France, ainsi que par les divers Instituts et lieux de séminaires spécialisés en France comme en Allemagne ( IFRI / CERFA, CIRAC, Centres Robert Schuman, Institut Franco-Allemand de Ludwigsburg, Carolus-Magnus-Kreis, Forum du Futur, les centres de Klingenthal, de Genschagen, d’Oberammergau, d’Otzenhausen, etc.).

    C’est à ces acteurs que l’on doit l’existence des quelque 2000 jumelages municipaux que nous pouvons actuellement compter, des 4000 appariements d’établissements scolaires, des lycées franco-allemands, des jumelages d’universités, de l’Université Franco-Allemande, des Partenariats régionaux, ainsi que des colloques, séminaires, forums et autres tables rondes proposés en abondance à longueur d’année (et auxquels, soit dit au passage, les responsables des associations dont il sera question ci-après sont régulièrement conviés sans pouvoir s’y rendre, à leur grand regret, faute de moyens.)

    C’est encore ici que se placent les grandes coopérations culturelles qui se déroulent dans les domaines professionnels du Théâtre, de la Musique et de la Danse, du Cinéma et du Livre, de la coopération entre les Musées, — opérations recommandées le plus souvent par le Haut-Conseil Culturel Franco-Allemand aux gouvernements et partiellement soutenus par eux dans les limites budgétaires possibles.

    Le rôle joué par tous ces acteurs dans les relations franco-allemandes est, on le voit, extrêmement important et irremplaçable. On ne peut toutefois s’empêcher de constater et de regretter que leurs initiatives, en ce qu’elles dépendent, dans bien des cas, essentiellement de la conviction personnelle de tel élu, de tel directeur ou de tel recteur, n’ont rien de systématiquement articulé avec la politique générale franco-allemande des gouvernements : ici les choses marchent bien, là il ne se passe rien — constatation qui appelle à l’évidence un commentaire en forme de double question.

    Primo : que devient dans ce disparate l’homogénéité nationale de la première idée-force de notre politique étrangère (et d’abord européenne) ? Espérons que nous n’en verrons pas les résultats négatifs dans quelques semaines au lendemain du referendum sur la Constitution européenne.

    Secundo : comment nos dirigeants et nos élus ont-ils pu ne pas mieux percevoir que l’une des clefs de l’Europe se trouvait (et se trouve peut-être encore) entre les mains de l’armée des militants franco-allemands, et qu’il importait donc d’être aux petits soins pour eux au lieu de les tenir pour quantité négligeable ?

    Mais j’en viens maintenant à l’objet principal de mon propos.


    Les initiatives citoyennes, outre celles qui relèvent de l’activité des milieux d’affaires  ( entreprises, chambres franco-allemandes de commerce et d’industrie, banques, corps de métiers, etc.), sont principalement le fait des associations relevant de la loi de 1901, c’est-à-dire fondées par un petit groupe de personnes de conviction, désireuses d’apporter leur contribution, sous des formes les plus diverses (sport, musique, théâtre, cours de langue, cercles d’amitié, expositions, voyages de découverte culturelle, échanges familiaux, publications, etc.) à la connaissance de l’autre pays, à l’amitié entre les deux populations, à l’information de leurs adhérents et à la réflexion sur l’actualité franco-allemande et européenne.

    Ces associations sont innombrables en France, y compris celles qui existent en marge des jumelages municipaux sans se confondre avec eux.

    C’est parmi elles que se placent notamment des associations, soit généralistes, soit spécialisées, telles que la Fédération des Associations Franco-Allemandes et sa partenaire en Allemagne, la Vereinigung Deutsch-Französischer Gesellschaften.( FAFA-VDFG), le Bureau d’Information, de Liaison et de Documentation (BILD), le Cercle Franco-Allemand, les Échanges Franco-Allemands (EFA), l’Association des Anciens Stagiaires Professionnels (AFASP/DEFTA), l’Association Française des Décorés du Mérite Allemand (AFDMA) et son homologue en Allemagne pour les Décorés de la Légion d’Honneur, l’Association pour le Développement de l’Enseignement de l’Allemand en France (ADEAF), l’Association Franco-Allemande des Juristes, l’Association « Génération Europe 21 », la Fédération des Chorales Franco-Allemandes, « Les Amis de l’abbé Stock », etc. ( la liste complète prendrait une page entière !), ainsi que les publications « Documents » et « Dokumente », « Allemagne d’Aujourd’hui », les « Études germaniques », le Magazine « Le Forum Franco-Allemand », et le nouveau mensuel « Paris-Berlin ».

    Or, ces associations de bénévoles, bien qu’elles constituent le principal maillage humain de la relation franco-allemande (que le discours officiel ne manque d’ailleurs jamais de couvrir d’éloges), et qu’elles devraient à ce titre être prises plus sérieusement en considération et écoutées comme faisant partie intégrante de la politique franco-allemande prioritaire des deux gouvernements, j’ai le regret de dire qu’elles ne le sont pratiquement pas par les autorités publiques françaises, tant au niveau national que local (je ne me prononce pas pour le côté allemand) et en tout cas nullement d’une manière systématique. Quant aux médias, et spécialement la chaîne officielle franco-allemande « ARTE », il est patent que les associations franco-allemandes ne les intéressent pas et qu’ils ne rendent quasiment jamais compte ni de leurs activités, ni de leurs opinions.

    Il en va de même du soutien concret de leur action, hormis l’aide financière apportée par l’OFAJ aux échanges franco-allemands de jeunes que certaines de ces associations s’efforcent d’organiser.


    On se lasse de répéter en vain que les cotisations versées par une trentaine d’adhérents à leur association, ou versées par une centaine d’associations à leur Fédération nationale lorsque tel est le cas, suffisent à peine à couvrir les frais minimaux de fonctionnement et de réunions des Conseils d’Administration et des Bureaux. Est-il normal que les adultes bénévoles, qui donnent déjà de leur temps et de leur énergie à l’animation de leur association franco-allemande, soient obligés en outre d’y aller de leurs propres deniers pour assurer le plus convenablement possible leurs responsabilités associatives ? Y a-t-il, ou plutôt (puisque je connais déjà la réponse) pourquoi n’y a-t-il pas dans chacun des budgets nationaux, régionaux, départementaux et municipaux, une ligne spécifiquement affectée au soutien des activités associatives internationales, en particulier franco-allemandes et européennes ? Les maires, les députés, les sénateurs, les Conseils généraux et régionaux, les Préfets, les Inspecteurs de la Jeunesse et des Sports, les Ministères, etc. existent dans l’organisation administrative de notre pays, et aucun d’eux, dans la logique même de la politique franco-allemande affichée comme prioritaire pour l’ensemble de notre pays, ne devrait être sourd aux besoins des associations franco-allemandes et indifférent à leur action. L’état humiliant de dénuement et de mendicité permanente dans lequel ces associations se trouvent placées (bien davantage que les clubs sportifs ou que les associations de majorettes ! ) est fautif et choquant. Ne manquons pas d’ajouter que le « sponsoring » privé, auquel les autorités publiques renvoient volontiers les associations, n’est pratiquement d’aucun secours tant il est d’accès malaisé, à moins de réalisations de grande envergure, — et encore ! …

    Mais je voudrais quitter ce chapitre déplaisant et ce sujet qui fâche pour en revenir au fait essentiel, à savoir que la société civile constate avec un désaccord croissant qu’elle n’est ni entendue, ni même consultée, avant l’adoption de mesures qu’elle considère parfois comme dommageables pour les relations franco-allemandes : ce fut le cas par exemple pour la fermeture de lieux de présence culturelle en France et en Allemagne ; pour le recul catastrophique de l’enseignement de la langue du partenaire dans les deux pays,—dû largement aux erreurs graves commises par l’Éducation Nationale en France comme par les responsables de l’enseignement dans les Länder, erreurs que l’on s’efforce aujourd’hui, mais bien tardivement et d’une manière pathétique, de réparer —; c’est le cas actuellement pour la réforme de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse, qui s’apprête, semble-t-il,  à abandonner l’autonomie que lui avait conférée le
Traité de l’Élysée ainsi que le partenariat avec le monde associatif qui le caractérisait depuis sa création, bref, pour reprendre l’expression du professeur Alfred Grosser, qui s’apprête à le « gouvernementaliser.» Et nous attendons toujours les décisions annoncées en matière de citoyenneté réciproque dans les deux pays.

    En somme, tout se passe trop souvent comme si le franco-allemand était la propriété exclusive des gouvernements. Or la société civile considère qu’il n’en est rien, la volonté de réconciliation, d’amitié et de coopération ayant été dès 1945 au moins aussi forte de la part des deux populations que de celle des hommes politiques, lesquels n’ont élaboré et signé le Traité de l’Élysée qu’en 1963.

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    Il résulte de cette appropriation abusive du franco-allemand par l’État et de ce quasi abandon à ses propres forces de la société civile associative (au demeurant vieillissante et en voie de découragement devant une telle attitude des autorités publiques), que le contenu humain du voisinage franco-allemand se trouve sérieusement menacé aujourd’hui, d’autant plus que l’élargissement de l’Europe dilue la priorité franco-allemande, tout spécialement aux yeux des jeunes.

Sans doute le rôle joué dans les relations amicales franco-allemandes par les échanges touristiques spontanés entre les citoyens des deux pays ne doit-il pas être sous-estimé, mais il est évident que l’on ne saurait s’en contenter et les laisser tenir lieu de politique.

    Aussi le moment est-il venu de réagir.

    Réagir, certes, mais comment ? 

    Tout d’abord en reconnaissant qu’il y a beaucoup de notre propre faute dans la situation actuelle, puis en tirant de ce constat la conclusion pratique qui s’impose.

    La voix des associations franco-allemandes n’est pas entendue tout simplement parce qu’elle pas audible. Les associations ne sont pas consultables parce qu’elles n’ont pas su, ou pas voulu, mettre en œuvre, en s’organisant entre elles, un processus de convergence de leurs opinions, de leurs positions et de leurs besoins, aboutissant à un organe nouveau vers lequel pourraient commodément se tourner les deux ministres chargés de la coopération franco-allemande et de la relation avec la société civile ( actuellement Mme Claudie Haigneré du côté français et M. Hans Martin Bury du côté allemand ). Les associations sont dispersées sur tout le territoire. Chacune, préoccupée essentiellement de mener à bien ses propres activités, ne se sent pas concernée par un autre niveau du franco-allemand que le sien. Pour ne parler que de la FAFA, elle ne parvient même pas à réunir une fois l’an, pour son Assemblée Générale statutaire qui se tient en même temps que son Congrès annuel, ne serait-ce qu’un seul représentant de chacune de ses associations adhérentes. En fait, chacune pense, mais à tort, qu’elle ne peut avoir aucune influence sur les décisions prises en haut lieu sur les sujets qui lui tiennent à cœur.       Or, elle en aurait une si elle unissait sa voix aux autres et se faisait mieux entendre partout où elle est active.

    Voilà précisément ce qui a constitué, à l’échelon national, le point fort du récent Congrès de la FAFA-VDFG, qui s’est tenu à Paris le 22 janvier dernier, et dont le thème central était le suivant : « La société civile au service d’un partenariat franco-allemand ouvert sur l’Europe. » Notre Fédération s’y est publiquement proposée pour devenir ce lieu de convergence et de libre rassemblement de l’ensemble du franco-allemand associatif.


    Ce faisant, elle n’exprimait rien d’autre que ce que ses propres statuts l’autorisaient à dire puisque le rôle qu’elle s’est fixé en son article 2 est le suivant : « …faire connaître aux pouvoirs publics les réalisations, les points de vue et les besoins de ses associations-adhérentes ainsi que les siens propres ; veiller à l’extension et à la structuration de son réseau ; d’une façon générale, être le porte-parole de la société civile associative franco-allemande vis-à-vis des deux gouvernements et des médias, se montrer attentive à la bonne santé des relations bilatérales et seconder à son niveau les efforts des deux gouvernements en faveur de la coopération franco-allemande au sein de l’Europe . »

     La seule nouveauté réside dans le fait que la FAFA s’est montrée disposée à jouer ce rôle envers les associations non-adhérentes qui le souhaiteraient. La forme d’action envisagée est celle d’une Journée annuelle proche du 22 janvier, où seraient conviés à Paris tous les horizons associatifs franco-allemands répartis sur l’ensemble du territoire français et qui seraient désireux de dialoguer avec les deux Secrétaires généraux pour la coopération franco-allemande.


Bernard Lallement

Président de la FAFA pour l’Europe







PS : La première réunion de ce type, dont le principe et l’objectif ont été favorablement accueillis par la Secrétaire générale pour la coopération franco-allemande peu après la fin du Congrès, est d’ores et déjà prévue pour le samedi 21 janvier 2006 (ou le 28) dans l’Espace-Congrès de la Cité Internationale Universitaire de Paris.             Ce rassemblement serait l’élargissement au niveau national et franco-allemand de ce qui existe déjà en Ile-de-France à l’initiative du Président du BILD ( réunions annuelles dans les locaux de la Sorbonne).