Dieu et l'Europe, par Edmond Vandermeersch LE MONDE | 29.05.04 | 14h34 Je n'ai que faire d'une invocation religieuse dans une Constitution qui régira ma condition de citoyen. Une fois encore, un petit groupe d'Etats conduits par la Pologne et l'Italie mène l'offensive pour obtenir que la future Constitution de l'Europe cite nommément le christianisme au premier rang de ses racines historiques. Il y a quelques mois, un mouvement issu des mêmes milieux requérait que le texte fasse référence à Dieu. Comme si l'invocation d'un nom ou une référence religieuse dans un texte constitutionnel pouvait exorciser les démons qui menacent le coeur même des religions et des nations les plus pratiquantes ! L'Evangile de Matthieu rapporte ces paroles du fondateur du christianisme : "Ce ne sont pas ceux qui répètent "Seigneur, Seigneur" qui entreront dans le Royaume des cieux, mais uniquement celui qui aura fait la volonté de Mon Père qui est dans les cieux"(Evangile selon saint Matthieu 7-21). Puisqu'ils se réclament de Jésus, plutôt que de réclamer l'affichage d'un mot, les pétitionnaires seraient plus crédibles s'ils s'engageaient à promouvoir au sein de l'Europe les valeurs de l'Evangile et la paix à l'extérieur. En 1940, le "Gott mit uns" incrusté dans les boucles de ceinturon de la Wehrmacht n'a pas empêché ses soldats d'installer la violence nazie dans toute l'Europe. Le "In God We Trust" imprimé sur les billets verts en dollars accompagne une domination économique qui n'a cure des dommages qu'elle génère parmi les plus défavorisés. Et que dire du nom d'Allah, aujourd'hui détourné par des criminels pour légitimer leurs forfaits en ignorant les sentiments religieux de ceux qui ont une autre conception de l'islam ? Dans l'Europe d'aujourd'hui, l'envoi de soldats en Irak est-il l'expression la plus pertinente de ces valeurs chrétiennes auxquelles les gouvernements de Pologne et d'Italie se disent si attachés ? A cette attitude ambiguë, je préfère la démarche des évêques français qui, en 1996, faisaient un bilan positif d'un siècle d'évolution de la séparation des Eglises et de l'Etat pour conclure : "Affirmer cela revient à reconnaître le caractère positif de la laïcité." (Lettre aux catholiques de France, p. 27). L'invocation d'un nom, si respectable soit-il, sert trop souvent à donner bonne conscience à ceux qui s'en réclament, rarement à orienter l'action qu'on accomplit en ce nom. La tentation est ancienne. Le Décalogue y veillait, qui interdit d'invoquer en vain le nom de Dieu. Les fondateurs de l'Europe - les Italiens en faisaient partie -, aussi croyants qu'ils aient été, n'ont jamais songé à recourir à un patronage religieux. Ils ont appelé les hommes de bonne volonté, de toutes convictions, à surmonter leurs particularismes identitaires et les conflits qui en découlaient pour ouvrir un avenir meilleur. Pourquoi les derniers arrivés n'en feraient-ils pas autant ? Aux premiers temps du christianisme dont ceux-ci se réclament, le premier pape indiquait la voie à suivre aux adeptes de la nouvelle religion : "Au milieu des autres peuples, veillez à ce que votre conduite soit bonne. Ainsi, remarquant le bien que vous faites, ceux qui vous calomnient en vous traitant de malfaiteurs seront amenés à glorifier Dieu le jour de sa visite." (Première lettre de Pierre, 2-12) Chrétien et européen, je n'ai que faire d'une invocation religieuse dans une Constitution qui régira ma condition de citoyen, j'attends les mots et les engagements qui me diront comment vivre et construire ensemble un avenir meilleur. Edmond Vandermeersch est jésuite, écrivain, ancien secrétaire national de l'enseignement catholique
Une des membres du Conseil du culte musulman dénonce les dérives du "nouveau discours religieux" LE MONDE | 29.05.04 | 13h25 "Qu'est-ce que la société a raté pour qu'ils n'aient pas d'autre référence que l'islam ?", s'interroge Dounia Bouzar, sociologue, après une enquête sur les jeunes dans les associations de banlieue. Une étude publiée dans une revue dépendant du ministère de l'intérieur met en garde contre les dérives d'un "nouveau discours religieux" dans beaucoup d'associations musulmanes de banlieue. Son auteur, Dounia Bouzar, est l'une des deux femmes membres du bureau du Conseil français du culte musulman (CFCM). Dans Les Cahiers de la sécurité intérieure (no 54) - une publication de l'Institut des hautes études sur la sécurité intérieure (Ihesi) -, cette chargée d'études à la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) critique implicitement l'intellectuel musulman Tariq Ramadan et les associations liées à l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), membre du CFCM. L'article se fonde sur une enquête réalisée auprès de 12 associations gérées par des jeunes, en Ile-de-France, Rhône-Alpes et dans le Nord - Pas-de-Calais. L'auteur reproche au "nouveau discours religieux", véhiculé par certaines d'entre elles, de remplacer "des normes par d'autres normes plus modernes". Dounia Bouzar reconnaît à ce discours "le mérite d'avoir libéré toute la partie de-la jeune génération- enfermée par des définitions essentialistes rétrogrades de l'islam, en vulgarisant la compatibilité des droits des femmes et d'autres valeurs modernes avec l'islam". Mais elle lui reproche en même temps de "justifier la modernité sans moderniser le contenu religieux lui-même". "On peut se demander, explique-t-elle, si "l'islamisation de la modernité", le passage systématique et exclusif par le Coran, y compris pour y trouver des valeurs modernes, ne perpétue pas la même logique que celle combattue, à savoir reconnaître aux textes religieux le pouvoir d'imposer des normes immuables." Mme Bouzar ironise, par exemple, sur "les jeunes maris qui font la vaisselle parce que le Prophète aidait Aïcha dans les tâches ménagères", ou sur les prédicateurs qui justifient la mixité dans la pratique des sports par le fait que "le Prophète faisait des courses de chameaux avec sa jeune femme". "CONTEXTUALISER" L'ISLAM Selon Dounia Bouzar, cette interprétation de l'islam s'est construite "face à deux types de discours : celui des médias d'une part, qui réduisent l'islam à une référence ne pouvant mener qu'à un résultat négatif, voire dangereux, et celui de certains groupuscules dénommés salafistes, d'autre part, qui prônent une lecture littérale hostile à toute valeur moderne". Ce "nouveau discours" décrit par Mme Bouzar renvoie implicitement au courant de pensée des Frères musulmans, dont le leitmotiv est la nécessité de "contextualiser" l'islam. Cependant, au lieu de désigner du doigt l'islam des pays d'origine, l'ancienne éducatrice sociale accuse les cadres religieux nés en Europe de tenir un discours plus rigoriste que ceux venus du "bled". Parmi les responsables qu'elle a interrogés pour son enquête, elle constate que "les plus "ouverts" sont les quatre leaders associatifs qui ont passé leur petite enfance dans leur pays d'origine", tandis que ceux qu'elle appelle "les islamisants" sont tous nés en France. Elle explique cette différence par les "trous de mémoire" dont souffre la deuxième génération : "Le rapport à la religion s'inscrit dans ce contexte de recherche des origines. (...) Le passage systématique par les textes sacrés et l'identification au Prophète peuvent suppléer ce vid! e." L'article de Dounia Bouzar peut être interprété comme une critique de la pensée de Tariq Ramadan, qui insiste pour sa part sur la nécessité de faire émerger un "islam européen". Même si Mme Bouzar prend bien soin de ne pas le nommer, y compris lorsqu'elle cite certaines de ses conférences sur les rapports hommes-femmes... Cet article apparaît comme un revirement. Dans un premier livre, intitulé L'Islam des banlieues, les prédicateurs musulmans, nouveaux travailleurs sociaux ? (Syros), paru en 2001, Dounia Bouzar donnait, en effet, une image très positive de Tariq Ramadan et de Hassan Iquioussen, un prédicateur de l'UOIF. Elle soulignait le fait que tous deux donnaient des arguments "islamiques" aux jeunes femmes qui voulaient s'émanciper de la tutelle familiale et des traditions. Interrogée par Le Monde, Mme Bouzar admet qu'elle a évolué : "Je n'ai pas envie de critiquer Tariq Ramadan, mais je souhaite ouvrir un débat. Je me demande pourquoi certains jeunes musulmans ne survivent qu'à travers la dimension religieuse. Qu'est-ce que la société a raté pour qu'ils n'aient pas d'autres paramètres de référence que l'islam ?" Parallèlement, l'auteur s'insurge contre l'accusation faite aux associations musulmanes de recevoir des subventions publiques : "Parmi les associations sur lesquelles j'ai travaillé, deux seulement ont reçu des subventions, et celles-ci étaient d'un montant inférieur à 800 euros !" Xavier Ternisien
Voile : les chefs d'établissement modifient leur règlement intérieur LE MONDE | 05.06.04 | 12h43 Le principal syndicat envoie ses recommandations. Comment mettre en musique la loi du 15 mars 2004 sur l'interdiction des signes religieux à l'école ? Tel est l'exercice délicat auquel s'emploient les établissements scolaires avec la modification de leur règlement intérieur, qui doit intervenir d'ici la fin de l'année scolaire. Le Syndicat national des personnels de direction de l'éducation nationale (SNPDEN), qui regroupe les deux tiers des chefs d'établissement des collèges et lycées, a transmis, vendredi 4 juin, ses recommandations à ce sujet à ses secrétaires académiques, départementaux et ses "correspondants laïcité". "Conformément aux dispositions de l'article L 141-5-1 du code de l'éducation, le port de signes ou de tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit", propose, comme formulation, le SNPDEN reprenant le modèle d'article de règlement intérieur proposé en annexe de la circulaire d'application de la loi sur la laïcité. Ce texte présente, de l'avis du secrétaire général du SNPDEN, Philippe Guittet, l'avantage "d'éviter toute possibilité de contournement" ainsi que "de laisser une marge de manœuvre" aux chefs d'établissement. "Certains recteurs exigent qu'il soit introduit systématiquement et tel quel dans les règlements intérieurs, commente le syndicat dans ses recommandations, nous ne sommes pas contre." LE TERME "TENUES" Il n'est donc pas préconisé d'interdire le port de tout couvre-chef dans les classes, voire dans l'établissement, comme le font déjà certains règlements intérieurs. Et le port du bandana n'est pas exclu a priori. "Ce texte paraît suffisant, poursuit le SNPDEN. Le terme "tenues" ayant une portée générale, il n'est pas opportun d'introduire des détails complémentaires qui pourraient limiter le champ d'appréciation du chef d'établissement dans l'application de la loi." Dans ses recommandations, le SNPDEN rappelle que "les accommodements" dans certains établissements, en l'occurrence la tolérance du voile islamique, deviennent "légalement caducs à la rentrée 2004". Il n'exclut pas que, "dans un contexte de contestation de la loi et/ou de provocation", certains élèves se présentent à la rentrée "avec une tenue manifestant ostensiblement leur appartenance religieuse" et précise que cette opposition à la légalité républicaine n'est "pas négociable, ni acceptable". DIALOGUE OBLIGATOIRE Le SNPDEN précise également comment il juge bon d'organiser la phase de dialogue obligatoire avant toute mesure disciplinaire. Il préconise de ne pas accueillir l'élève en infraction "en classe". "Le maintien en classe conduirait inévitablement à l'enlisement de la procédure et c'est là-dessus que nous devons nous attendre à être testés par les opposants à la loi", assure le syndicat. Le dialogue doit se tenir "exclusivement avec l'élève et ses responsables légaux", poursuit le SNPDEN, pour qui il n'y a pas lieu, "a priori, d'y associer des tierces personnes (pseudo-juristes, associations de parents d'élèves, autorités religieuses ou autres...), dont les intentions sont délicates à apprécier". En cas d'échec du dialogue et de refus délibéré de l'élève de se conformer à la loi, "le conseil de discipline doit se prononcer", poursuit le texte. La circulaire prévoit, en cas d'exclusion, qu'il appartient à l'autorité académique d'examiner avec l'élève et ses parents les conditions de la poursuite de sa scolarité. "Il est souhaitable que les chefs d'établissement s'assurent de la rapidité et de l'efficacité de cette intervention", conclut le SNPDEN. Martine Laronche • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 06.06.04