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Dieu et l'Europe, par Edmond Vandermeersch

LE MONDE | 29.05.04 | 14h34
Je n'ai que faire d'une invocation religieuse dans une Constitution qui régira ma condition de citoyen.
Une fois encore, un petit groupe d'Etats conduits par la Pologne et l'Italie mène l'offensive pour obtenir que la future Constitution de l'Europe cite nommément le christianisme au premier rang de ses racines historiques.

Il y a quelques mois, un mouvement issu des mêmes milieux requérait que le texte fasse référence à Dieu.
Comme si l'invocation d'un nom ou une référence religieuse dans un texte constitutionnel pouvait exorciser les démons qui menacent le coeur même des religions et des nations les plus pratiquantes !
L'Evangile de Matthieu rapporte ces paroles du fondateur du christianisme : "Ce ne sont pas ceux qui répètent "Seigneur, Seigneur" qui entreront dans le Royaume des cieux, mais uniquement celui qui aura fait la volonté de Mon Père qui est dans les cieux"(Evangile selon saint Matthieu 7-21).
Puisqu'ils se réclament de Jésus, plutôt que de réclamer l'affichage d'un mot, les pétitionnaires seraient plus crédibles s'ils s'engageaient à promouvoir au sein de l'Europe les valeurs de l'Evangile et la paix à l'extérieur.
En 1940, le "Gott mit uns" incrusté dans les boucles de ceinturon de la Wehrmacht n'a pas empêché ses soldats d'installer la violence nazie dans toute l'Europe.
Le "In God We Trust" imprimé sur les billets verts en dollars accompagne une domination économique qui n'a cure des dommages qu'elle génère parmi les plus défavorisés.
Et que dire du nom d'Allah, aujourd'hui détourné par des criminels pour légitimer leurs forfaits en ignorant les sentiments religieux de ceux qui ont une autre conception de l'islam ?
Dans l'Europe d'aujourd'hui, l'envoi de soldats en Irak est-il l'expression la plus pertinente de ces valeurs chrétiennes auxquelles les gouvernements de Pologne et d'Italie se disent si attachés ?
A cette attitude ambiguë, je préfère la démarche des évêques français qui, en 1996, faisaient un bilan positif d'un siècle d'évolution de la séparation des Eglises et de l'Etat pour conclure : "Affirmer cela revient à reconnaître le caractère positif de la laïcité." (Lettre aux catholiques de France, p. 27).
L'invocation d'un nom, si respectable soit-il, sert trop souvent à donner bonne conscience à ceux qui s'en réclament, rarement à orienter l'action qu'on accomplit en ce nom. La tentation est ancienne. Le Décalogue y veillait, qui interdit d'invoquer en vain le nom de Dieu.
Les fondateurs de l'Europe - les Italiens en faisaient partie -, aussi croyants qu'ils aient été, n'ont jamais songé à recourir à un patronage religieux. Ils ont appelé les hommes de bonne volonté, de toutes convictions, à surmonter leurs particularismes identitaires et les conflits qui en découlaient pour ouvrir un avenir meilleur. Pourquoi les derniers arrivés n'en feraient-ils pas autant ?
Aux premiers temps du christianisme dont ceux-ci se réclament, le premier pape indiquait la voie à suivre aux adeptes de la nouvelle religion : "Au milieu des autres peuples, veillez à ce que votre conduite soit bonne. Ainsi, remarquant le bien que vous faites, ceux qui vous calomnient en vous traitant de malfaiteurs seront amenés à glorifier Dieu le jour de sa visite." (Première lettre de Pierre, 2-12)
Chrétien et européen, je n'ai que faire d'une invocation religieuse dans une Constitution qui régira ma condition de citoyen, j'attends les mots et les engagements qui me diront comment vivre et construire ensemble un avenir meilleur.

Edmond Vandermeersch est jésuite, écrivain, ancien secrétaire national de l'enseignement catholique




Une des membres du Conseil du culte musulman dénonce les dérives du "nouveau discours religieux"
LE MONDE | 29.05.04 | 13h25
"Qu'est-ce que la société a raté pour qu'ils n'aient pas d'autre référence que l'islam  ?", s'interroge Dounia Bouzar, sociologue, après une enquête sur les jeunes dans les associations de banlieue.
Une étude publiée dans une revue dépendant du ministère de l'intérieur met en garde contre les dérives d'un "nouveau discours religieux" dans beaucoup d'associations musulmanes de banlieue. Son auteur, Dounia Bouzar, est l'une des deux femmes membres du bureau du Conseil français du culte musulman (CFCM).

Dans Les Cahiers de la sécurité intérieure (no 54) - une publication de l'Institut des hautes études sur la sécurité intérieure (Ihesi) -, cette chargée d'études à la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) critique implicitement l'intellectuel musulman Tariq Ramadan et les associations liées à l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), membre du CFCM.
L'article se fonde sur une enquête réalisée auprès de 12 associations gérées par des jeunes, en Ile-de-France, Rhône-Alpes et dans le Nord - Pas-de-Calais. L'auteur reproche au "nouveau discours religieux", véhiculé par certaines d'entre elles, de remplacer "des normes par d'autres normes plus modernes". Dounia Bouzar reconnaît à ce discours "le mérite d'avoir libéré toute la partie de-la jeune génération- enfermée par des définitions essentialistes rétrogrades de l'islam, en vulgarisant la compatibilité des droits des femmes et d'autres valeurs modernes avec l'islam". Mais elle lui reproche en même temps de "justifier la modernité sans moderniser le contenu religieux lui-même".
"On peut se demander, explique-t-elle, si "l'islamisation de la modernité", le passage systématique et exclusif par le Coran, y compris pour y trouver des valeurs modernes, ne perpétue pas la même logique que celle combattue, à savoir reconnaître aux textes religieux le pouvoir d'imposer des normes immuables." Mme Bouzar ironise, par exemple, sur "les jeunes maris qui font la vaisselle parce que le Prophète aidait Aïcha dans les tâches ménagères", ou sur les prédicateurs qui justifient la mixité dans la pratique des sports par le fait que "le Prophète faisait des courses de chameaux avec sa jeune femme".
"CONTEXTUALISER" L'ISLAM
Selon Dounia Bouzar, cette interprétation de l'islam s'est construite "face à deux types de discours : celui des médias d'une part, qui réduisent l'islam à une référence ne pouvant mener qu'à un résultat négatif, voire dangereux, et celui de certains groupuscules dénommés salafistes, d'autre part, qui prônent une lecture littérale hostile à toute valeur moderne".
Ce "nouveau discours" décrit par Mme Bouzar renvoie implicitement au courant de pensée des Frères musulmans, dont le leitmotiv est la nécessité de "contextualiser" l'islam. Cependant, au lieu de désigner du doigt l'islam des pays d'origine, l'ancienne éducatrice sociale accuse les cadres religieux nés en Europe de tenir un discours plus rigoriste que ceux venus du "bled". Parmi les responsables qu'elle a interrogés pour son enquête, elle constate que "les plus "ouverts" sont les quatre leaders associatifs qui ont passé leur petite enfance dans leur pays d'origine", tandis que ceux qu'elle appelle "les islamisants" sont tous nés en France. Elle explique cette différence par les "trous de mémoire" dont souffre la deuxième génération : "Le rapport à la religion s'inscrit dans ce contexte de recherche des origines. (...) Le passage systématique par les textes sacrés et l'identification au Prophète peuvent suppléer ce vid! e."
L'article de Dounia Bouzar peut être interprété comme une critique de la pensée de Tariq Ramadan, qui insiste pour sa part sur la nécessité de faire émerger un "islam européen". Même si Mme Bouzar prend bien soin de ne pas le nommer, y compris lorsqu'elle cite certaines de ses conférences sur les rapports hommes-femmes...
Cet article apparaît comme un revirement. Dans un premier livre, intitulé L'Islam des banlieues, les prédicateurs musulmans, nouveaux travailleurs sociaux ? (Syros), paru en 2001, Dounia Bouzar donnait, en effet, une image très positive de Tariq Ramadan et de Hassan Iquioussen, un prédicateur de l'UOIF. Elle soulignait le fait que tous deux donnaient des arguments "islamiques" aux jeunes femmes qui voulaient s'émanciper de la tutelle familiale et des traditions.
Interrogée par Le Monde, Mme Bouzar admet qu'elle a évolué : "Je n'ai pas envie de critiquer Tariq Ramadan, mais je souhaite ouvrir un débat. Je me demande pourquoi certains jeunes musulmans ne survivent qu'à travers la dimension religieuse. Qu'est-ce que la société a raté pour qu'ils n'aient pas d'autres paramètres de référence que l'islam ?" Parallèlement, l'auteur s'insurge contre l'accusation faite aux associations musulmanes de recevoir des subventions publiques : "Parmi les associations sur lesquelles j'ai travaillé, deux seulement ont reçu des subventions, et celles-ci étaient d'un montant inférieur à 800 euros !"
Xavier Ternisien



Voile  : les chefs d'établissement modifient leur règlement intérieur

LE MONDE | 05.06.04 | 12h43
Le principal syndicat envoie ses recommandations.
Comment mettre en musique la loi du 15 mars 2004 sur l'interdiction des signes religieux à l'école ? Tel est l'exercice délicat auquel s'emploient les établissements scolaires avec la modification de leur règlement intérieur, qui doit intervenir d'ici la fin de l'année scolaire.  Le Syndicat national des personnels de direction de l'éducation nationale (SNPDEN), qui regroupe les deux tiers des chefs d'établissement des collèges et lycées, a transmis, vendredi 4 juin, ses recommandations à ce sujet à ses secrétaires académiques, départementaux et ses "correspondants laïcité".
"Conformément aux dispositions de l'article L 141-5-1 du code de l'éducation, le port de signes ou de tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit", propose, comme formulation, le SNPDEN reprenant le modèle d'article de règlement intérieur proposé en annexe de la circulaire d'application de la loi sur la laïcité.
Ce texte présente, de l'avis du secrétaire général du SNPDEN, Philippe Guittet, l'avantage "d'éviter toute possibilité de contournement" ainsi que "de laisser une marge de manœuvre" aux chefs d'établissement. "Certains recteurs exigent qu'il soit introduit systématiquement et tel quel dans les règlements intérieurs, commente le syndicat dans ses recommandations, nous ne sommes pas contre."

LE TERME "TENUES"
Il n'est donc pas préconisé d'interdire le port de tout couvre-chef dans les classes, voire dans l'établissement, comme le font déjà certains règlements intérieurs. Et le port du bandana n'est pas exclu a priori. "Ce texte paraît suffisant, poursuit le SNPDEN. Le terme "tenues" ayant une portée générale, il n'est pas opportun d'introduire des détails complémentaires qui pourraient limiter le champ d'appréciation du chef d'établissement dans l'application de la loi."
Dans ses recommandations, le SNPDEN rappelle que "les accommodements" dans certains établissements, en l'occurrence la tolérance du voile islamique, deviennent "légalement caducs à la rentrée 2004". Il n'exclut pas que, "dans un contexte de contestation de la loi et/ou de provocation", certains élèves se présentent à la rentrée "avec une tenue manifestant ostensiblement leur appartenance religieuse" et précise que cette opposition à la légalité républicaine n'est "pas négociable, ni acceptable".

DIALOGUE OBLIGATOIRE
Le SNPDEN précise également comment il juge bon d'organiser la phase de dialogue obligatoire avant toute mesure disciplinaire. Il préconise de ne pas accueillir l'élève en infraction "en classe". "Le maintien en classe conduirait inévitablement à l'enlisement de la procédure et c'est là-dessus que nous devons nous attendre à être testés par les opposants à la loi", assure le syndicat.
Le dialogue doit se tenir "exclusivement avec l'élève et ses responsables légaux", poursuit le SNPDEN, pour qui il n'y a pas lieu, "a priori, d'y associer des tierces personnes (pseudo-juristes, associations de parents d'élèves, autorités religieuses ou autres...), dont les intentions sont délicates à apprécier".
En cas d'échec du dialogue et de refus délibéré de l'élève de se conformer à la loi, "le conseil de discipline doit se prononcer", poursuit le texte. La circulaire prévoit, en cas d'exclusion, qu'il appartient à l'autorité académique d'examiner avec l'élève et ses parents les conditions de la poursuite de sa scolarité. "Il est souhaitable que les chefs d'établissement s'assurent de la rapidité et de l'efficacité de cette intervention", conclut le SNPDEN.

Martine Laronche
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 06.06.04



Sport universel, il reste le phénomène qui permet une identification au niveau national.
Le foot, un espace européen

 
Par Pascal BONIFACE
lundi 07 juin 2004
 
      Samedi prochain commence le championnat d'Europe des Nations, regroupant les seize meilleures équipes actuelles du continent. Pendant près d'un mois il va rythmer la vie de millions d'Européens, rappelant la formule de Bill Shankly : «Le football, ce n'est pas une affaire de vie ou de mort... c'est beaucoup plus important que cela.» L'ex-manager de Liverpool ne savait pas à quel point il avait raison.
L'identification par le football est un phénomène d'autant plus important que les formes habituelles de repères identitaires de l'Etat-nation sont en crise et concurrencés par les différents niveaux de collectivité territoriale, ONG, la mondialisation, les flux et les réseaux, etc. Le football, plus universel que la démocratie, Internet ou l'économie de marché, dont les vedettes sont les icônes les plus connues du village mondial, peut être considéré comme le stade ultime de la mondialisation. Le soleil ne se couche jamais sur son Empire et avec 204 membres, la Fifa recrute plus largement que l'ONU. Il est pourtant un des rares phénomènes qui permet de créer ou de recréer ces repères d'identification disparus ou effacés, notamment à l'échelle nationale. Il permet de lutter contre les aspects les plus déstructurants de la mondialisation.
La définition classique de l'Etat repose sur trois critères traditionnels : un territoire, une population, un gouvernement. On serait tenté d'en ajouter un quatrième : une équipe nationale de football, porte-drapeau de la nation. Le football permet d'établir un lien entre souveraineté et vie quotidienne chez les nations anciennes et puissantes, et plus encore, pour les pays neufs ou fragiles.
L'indépendance nationale se caractérisait par la possibilité de défendre ses frontières, de battre monnaie et de disputer des épreuves internationales de ce sport. Au niveau européen, où les pays ont désormais monnaie commune, la défense ne peut plus se concevoir comme étant purement nationale. Le football demeure un facteur de résistance identitaire, résistance qui ne signifie pas pour autant fermeture aux autres, car les autres sont indispensables à l'organisation de la compétition. De surcroît, le football, par le brassage des professionnels et des supporters, contribue à créer un espace européen. Il y a quarante ans, un joueur faisait sa carrière dans le même club. Il y a vingt ans, dans le même pays. Aujourd'hui, l'espace des professionnels, c'est l'Europe. Il y a vingt ans, chacun suivait son championnat national. Aujourd'hui, les Français se passionnent pour la Liga ou la Premier's League, et les supporters anglais portent aux nues des joueurs français. Les subtilités du Calcio n'ont pas de secrets pour les Allemands. D'ailleurs, la création de l'Europe politique et économique et la première compétition continentale des clubs de football coïncident dans le temps. Ces compétitions ont été très utiles pour accélérer le sentiment d'appartenance commune d'un continent traversé par les guerres pendant des siècles. Pendant longtemps, elles ont été l'un des rares éléments d'unification d'un continent de surcroît divisé par le rideau de fer. L'Ecossais Denis Law, ballon d'or 1964 avec le club de Manchester United, déclarait : «Grâce à la création des coupes d'Europe... des pays différents se sont retrouvés sur un seul et même terrain, celui du jeu, même si c'était pour jouer les uns contre les autres. On a définitivement enterré l'après-guerre.»
Mais le brassage vibrionien, qui concerne les clubs, ne touche pas les équipes des pays, Zidane ne jouera jamais pour l'Espagne, Henry aura beau faire toute sa carrière à Londres, sa tunique nationale restera bleue. Le jour où l'Europe fera disparaître les équipes nationales pour les fondre dans une équipe commune de l'Union n'est pas arrivé. Qui pourrait d'ailleurs vibrer pour elle ? Il est vrai que le besoin est moins vif que dans d'autres domaines. Les pays européens peuvent affronter individuellement la scène internationale en matière de football avec efficacité, ce qui n'est plus le cas en matière de défense ou de monnaie. Le football permet l'expression du sentiment national et laisse un espace résiduel et pacifique aux vieilles oppositions intereuropéennes, aujourd'hui disparues. La victoire contre un voisin européen, avec lequel les relations sont totalement pacifiées, apporte plus de plaisir que contre une équipe lointaine. Il est notable que les Français soutenaient majoritairement le Brésil contre l'Allemagne dans la finale de la Coupe du monde 2002, plus d'ailleurs en souvenir de Séville 1982 que de Verdun. Les Italiens ne rêvent que de revanche sur la France. L'adversaire numéro 1 du Portugal est l'Espagne. Les compétitions internationales permettent de recréer un espace d'identification et d'affrontement et sont d'autant plus mobilisatrices que l'on sait à l'avance qu'elles ne sont pas graves. Même si elles peuvent être dramatisées, elles ne comportent pas de risques d'ascension aux extrêmes. C'est parce qu'elles sont sans réelles conséquences et qu'elles ont lieu sur fond de coopération politique et économique approfondie, que le football peut offrir une fenêtre de différenciation.
Et les retransmissions télévisées ont changé le statut de l'équipe nationale, désormais réellement visible par l'ensemble du pays et non plus par ceux qui se rendent au stade.
L'intérêt des équipes nationales n'est-il pas justement que le rôle de l'argent y est limité ? Un club peut acheter un joueur, pas une nation, grâce aux règles de la Fifa. En équipe nationale, on peut assister aux flux incontrôlés de joueurs qui changent de club chaque saison, ce qui pose un problème d'identification des supporters. Les petites nations ont toujours une chance, le jeu est ouvert, le talent n'est pas dépendant du budget. A l'heure où les considérations financières viennent diminuer le caractère aléatoire des compétitions, les équipes nationales sont le refuge de la continuité et de la fidélité à des règles universelles et non modifiables par la richesse. Si la nation a été beaucoup servie par le football dans son affirmation, aujourd'hui, elle représente pour lui une protection. Les équipes nationales sont les ultimes remparts d'un football où l'argent n'est pas roi. Les surprises, même si elles peuvent être désagréables (ah, la Coupe du monde 2002 pour les Français !) restent le sel des compétitions. Et chacun sait que la déception est l'essence des supporters.
Si on veut que le football reste un sport universel, il est indispensable que les équipes nationales ne soient pas sacrifiées à la logique financière des clubs. Il faut pour cela que la Fifa et l'UEFA travaillent de concert avec les instances européennes pour éviter l'option tout libéralisme du G-14, qui regroupe les clubs fortunés du continent.
Dernier ouvrage paru : La terre est ronde comme un ballon, géopolitique du football. Le Seuil, 2002.




Juifs et musulmans doivent se parler, par Moïse Cohen

LE MONDE | 07.06.04 | 15h09
C'est aujourd'hui qu'il faut rechercher des chemins du "vivre ensemble".
Un congrès exceptionnel réunissant des religieux représentant toutes les tendances de l'islam et du judaïsme devait se dérouler il y a quelques jours à l'université Al-Akhawayn d'Ifrane, sous le haut patronage du roi du Maroc Mohammed VI, à l'initiative de la Fondation Hommes de parole.

Ce "congrès mondial des imams et des rabbins pour la paix" avait immédiatement suscité un immense intérêt et les plus hauts dignitaires de ces deux religions avaient accepté d'y participer avec enthousiasme.

Cette rencontre inédite a été annulée, in extremis, pour des motifs d'ordre politique. Est-ce la réunion de la Ligue arabe à Tunis qui a été à l'origine du refus de se réunir ? Est-ce la tiédeur des délégations israéliennes ou palestiniennes ? Peu importent les raisons officielles ou officieuses, car l'essentiel est autre : la rencontre n'aura pas lieu.

On évoque une période peu propice au rassemblement interconfessionnel et on annonce que le congrès sera reporté au mois d'octobre prochain, lorsque le climat de tension actuelle qui règne au Proche-Orient se sera apaisé.

Quelle grave erreur !

Faut-il attendre que le silence des armes et la paix revenue constituent le point de départ d'un dialogue ! Non ! C'est aujourd'hui qu'il faut se parler. C'est aujourd'hui que les débats doivent avoir lieu. C'est aujourd'hui qu'il faut rechercher des chemins du "vivre ensemble".

Une authentique rencontre inter-religieuse n'a de sens qu'au cœur même du conflit, afin de militer pour la paix des cœurs. Sinon il y aurait lieu de désespérer de la puissance de la parole et de l'esprit. A l'affrontement douloureux, il faut toujours préférer la confrontation des idées, permettant de briser le silence et de "frotter les cervelles".

Si nous croyons sincèrement que la parole a un pouvoir de communication, d'échange et de conviction, alors le dialogue a tout son sens, surtout en période de soubresauts politiques ou militaires.

Parler de son identité propre, s'ouvrir aux autres, accepter celui qui est différent parce qu'il vous apporte quelque chose que vous ne possédez pas : telle est la vertu thérapeutique du dialogue.

A l'inverse, refuser le débat, quel que soit le motif, c'est avouer implicitement la crainte du dialogue, la crainte du partage d'idées, la crainte de vivre ensemble. Ceux qui se réclament du monothéisme doivent, dans les temps troublés que nous traversons, apprendre à s'ouvrir les uns aux autres. Tout, aujourd'hui, conduit les sociétés humaines au repli identitaire, alors que précisément la seule réponse convenable au désordre contemporain réside dans l'éthique du dialogue et - pourquoi pas ? - de la réconciliation.

Les politiques négligent trop souvent la portée des actes des leaders religieux, alors que très souvent des motivations d'ordre spirituel constituent les obstacles les plus profonds. Si nous sommes attachés à notre propre croyance, alors nous devons être en mesure de comprendre celle d'autrui.

C'est précisément dans cet esprit que j'ai répondu présent dans les soirées de la Chorba pour tous et à la grande fête du ramadan, qui se déroule désormais tous les ans à l'Hôtel de Ville de Paris. Toujours dans cette même optique, j'ai demandé au maire de Paris, Bertrand Delanoë, d'organiser, dès le mois de décembre prochain, une grande fête fraternelle et unitaire autour du ramadan, de Hanoukka et de Noël. Ainsi, nos paroles seront en conformité avec nos actes.

La globalisation lance un nouveau défi aux grandes religions monothéistes. Il fut un temps où la puissance de Dieu permettait de repousser la violence et la barbarie.

Nous nous trouvons à nouveau face à un phénomène analogue, celui du terrorisme aveugle. Le moment est venu pour les responsables religieux de s'impliquer ensemble pour juguler ce fléau.

Dans un monde qui devient de plus en plus petit et où les sociétés humaines se déchirent dans des conflits sanglants, les religions se retrouvent face à elles-mêmes. Si elles incarnent véritablement les valeurs sacrées les plus fondamentales de l'humanité, alors elles doivent se réveiller et démontrer à la face du monde que leur mission a toujours un sens.

Même si elles ne sont pas d'accord entre elles, elles ont toutes à obéir à l'impératif moral de survie de l'espèce humaine.

Oui, décidément, c'est aujourd'hui qu'il faut se parler car, sinon, les religions auront failli à leur mission salvatrice.

Moïse Cohen est président du Consistoire juif de Paris, vice-président du Consistoire central de France




Le message aux nouveaux arrivants : tradition chrétienne et liberté de religion

T. P.
[08 juin 2004]

Le film Vivre en France, projeté dans leur langue natale aux primo-arrivants, délivre quelques messages, énoncés en voix off sur des images symboliques. Une vue de l'Assemblée nationale accompagne le commentaire suivant : «Comme tout pays, comme le vôtre, la France et les Français sont attachés à une histoire, à une culture et à certaines valeurs fondamentales...» Un tableau d'une bataille révolutionnaire – «La Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen proclame que tous les hommes naissent libres et égaux en droits»... Une église – «C'est un pays de tradition chrétienne où chacun peut pratiquer la religion de son choix» –, une mosquée, une synagogue – «ou ne pas en avoir»... Un homme marche dans la rue, passe un porche, la lourde porte se referme – «La religion relève du domaine privé». Une avocate quitte deux de ses collègues masculins également en robe – «La France est très attachée au principe d'égalité entre les hommes et les femmes». Un père vient chercher son fils à la sortie d'un établissement primaire – «L'école est la clé de la réussite de vos enfants». Enfin, après un clin d'oeil au mur marseillais dédié à Zinédine Zidane, un groupe reprend sur scène la chanson de Maxime Leforestier Être né quelque part. Dernier mot de la voix off : «Nous vous souhaitons la bienvenue.»


Les religions à l'école allemande

Catholiques et protestants allemands ont organisé une journée de manifestation pour défendre l’enseignement des religions à l’école

La religion n’est pas un luxe et l’enseignement religieux fait partie de la formation intellectuelle et sociale de l’individu. C’est en partant de ce principe que catholiques et protestants de Berlin se sont associés pour faire entendre leur mécontentement : ils ont créé «Le Jour des cent mille», une structure oecuménique pour attirer l’attention sur les conséquences de récentes mesures d’économie du Sénat berlinois.

Cent mille élèves sont en effet inscrits actuellement aux cours de religion dispensés dans les écoles de Berlin et du Brandebourg. Mais la capitale allemande est très endettée. De la culture à la santé en passant par les affaires scolaires ou sociales, elle n’a cessé de réduire ses dépenses au cours des dernières années. Elle envisage donc, dans son budget 2004-2005, de supprimer les cinq millions d’euros normalement accordés aux Églises pour financer leurs frais de personnel occasionnés par cet enseignement religieux.

Gouvernée par une coalition de gauche, la ville estime que, ces cours n’étant pas obligatoires, elle n’a pas à s’engager pour les financer. Elle préfère se concentrer sur les projets pilotes qu’elle a mis en place dans une dizaine d’établissements : les élèves ont, là, le choix entre un cours de religion dispensé par les représentants des Églises ou un cours «éthique et philosophie», plus proche d’une instruction civique.

C’est une situation unique en Allemagne, pays où la séparation entre l’Église et l’État est moins tranchée qu’en France : partout ailleurs qu’à Berlin et dans le Brandebourg, les cours de religion sont en effet obligatoires au même titre que des cours de langues ou de mathématiques. 
 
Outre-Rhin, les Églises sont des acteurs à part entière
 
 
On considère outre-Rhin que les Églises sont des acteurs à part entière de la vie sociale du pays et qu’à la différence de la France, la religion n’est pas uniquement une affaire privée. L’organisation Le Jour des cent mille souhaite donc que ces heures d’enseignement religieux deviennent une obligation dans les écoles de la capitale allemande où il est dispensé.

Pour appuyer ses revendications, elle a organisé, début juin, plusieurs manifestations publiques à Berlin, en présence des deux évêques de la ville, catholique et protestant : lecture de la Bible, commentaire de l’Évangile en public... Et elle a mobilisé de nombreuses personnalités – des députés, des professeurs d’université, des intellectuels.

Ainsi, le président du Bundestag, le SPD Wolfgang Thierse leur a apporté son soutien : «En ces temps de bouleversements sociaux, leur a-t-il écrit, il est un enseignement irremplaçable : celui qui porte sur l’orientation de l’individu et le sens de la vie.» «À l’aube du XXIe siècle, dit un autre député SPD, il est de plus en plus frappant de constater à quel point la foi et la religion marquent notre monde. Mais dans le même temps, dans notre société, la connaissance de ce qui se rapporte à la chrétienté décline, pour ne pas parler de notre savoir sur les autres religions, l’islam, par exemple.»

Afin de forcer le Sénat berlinois à revenir sur ses mesures d’économie, Le Jour des cent mille a porté plainte devant les tribunaux pour rupture de contrat. 
 
Blandine MILCENT, à Berlin (Allemagne)



Les répudiées de la République
LE MONDE | 10.06.04 | 13h26
Une étonnante cohabitation du droit français et du code de la famille algérien le permet : la procédure de répudiation est applicable en France à des femmes immigrées. Témoignages.
Hormis un poster de La Mecque, les seules photos qui ornent son salon sont celles du mariage de sa fille Sonia, posant tour à tour en costume kabyle à broderies dorées et en robe blanche à la française.

Dans cet immeuble de la banlieue de Lyon, qu'elle n'a jamais quitté depuis son arrivée en France, il y a vingt-cinq ans, Leila (c'est le prénom qu'elle se choisit) accueille les visiteurs avec un thé à la menthe et un sourire très doux, presque effacé.


 

Son mariage à elle a été un désastre. A 56 ans, cette mère de famille fait partie des milliers de femmes maghrébines vivant en France que leurs maris algériens ou marocains ont choisi de répudier en utilisant, parfois frauduleusement, la loi du pays d'origine.

"Avant de subir moi-même le code de la famille algérien, je n'y pensais pas. Je n'imaginais pas que ça pouvait me casser la vie. Que le tribunal, là-bas, m'ait jetée comme un torchon sale... C'est tellement injuste. Je croyais qu'ici je serais sauvée", soupire Leila en épluchant la pile de documents estampillés qui racontent, dans le jargon des gens de robe, son cauchemar personnel. Adopté par le Parlement FLN, puis promulgué le 9 juin 1984, le code de la famille algérien fait de la femme une mineure à vie, placée sous le tutorat de son père, de ses frères ou de son mari. Les dispositions de ce code "font que les femmes ne peuvent pas se marier librement ; qu'elles n'ont pas droit au divorce ; qu'elles peuvent être mises dehors avec leurs enfants quand le mari décide de divorcer ; que, chargées d'élever les enfants, elles en ont les obligations mais non les droits, puisqu'elles ne peuvent ni partager l'autorité parentale ni avoir une part égale à l'héritage", rappellent, dans une lettre ouverte au président Bouteflika, les militantes du collectif 20 Ans Barakat (vingt ans, ça suffit), créé à l'occasion du vingtième anniversaire de cette loi. "Pour moi, c'est fichu. Mais si, de raconter, ça peut aider les autres...", hésite Leila.

Bien que sa vie d'épouse et de mère de famille n'ait pas été un long fleuve tranquille, cette Lyonnaise d'adoption n'avait d'elle-même "jamais pensé au divorce". Son mariage tardif en Algérie, "arrangé" par les deux familles en 1979, elle le subit sans protester, de même qu'elle accepte sans broncher de partir pour la France, où son époux, un Franco-Algérien de vingt ans son aîné, travaille comme tourneur-ajusteur. Elle ne dit rien non plus quand son mari la trompe et qu'il prend l'habitude de la frapper - "même devant les enfants".

Elle réagit à sa manière : "J'étais soumise à lui, alors je me suis mise à porter le foulard - pour être soumise à Dieu", dit-elle. Les insultes et les coups n'arrêtent pas pour autant. Accompagnés bientôt de menaces de divorce. "Il a d'abord fait sa demande au tribunal de Lyon. Il disait que j'étais fautive", poursuit Leila, en extirpant un extrait d'acte judiciaire où l'époux se plaint du "style de vie frisant l'intégrisme religieux" de sa femme, "ce qui coupait le couple de toute relation sociale". Hélas pour le mari, le tribunal de Lyon lui donne en partie raison... "Le juge a dit OK pour qu'on se sépare, à condition, en attendant le divorce, qu'il quitte l'appartement, que j'aie la garde des enfants et qu'il nous verse une pension alimentaire", résume Leila. Furieux de ces contraintes, le mari suspend la procédure et quitte le domicile familial. Leila ne le reverra plus. Elle enlève son foulard, désormais inutile. "Il envoyait un chèque de temps en temps, c'est tout." Aux yeux de l'administration française, le couple est séparé, mais non divorcé.

Trois ans plus tard, alors que le mari s'est mis en ménage avec une autre femme, à quelques barres d'immeubles de son ancien domicile familial, Leila apprend, par un coup de téléphone de sa mère restée au pays, qu'une procédure de répudiation est en cours en Algérie. "Je ne savais rien, ni du voyage que mon mari avait fait là-bas ni de sa décision de divorcer", se souvient Leila. En quelques mois, sa vie bascule à nouveau. Car les juges algériens ont tranché : accusée d'abandon du domicile conjugal - prétendument situé en Algérie -, elle est répudiée sans 1 centime d'indemnité. En conséquence, une fois la copie du jugement enregistrée en France, le versement de sa pension est coupé "du jour au lendemain". Tout Algérien qu'il soit, le code de la famille a rattrapé Leila la Lyonnaise et ses enfants français... "Selon la convention franco-algérienne, promulguée en 1964, tout jugement rendu en Algérie est exécutoire de plein droit en France, rappelle son avocate, Me Marie-Noëlle Frery. Dans le cas de Leila, l'acte de divorce algérien a été envoyé, comme prévu, au parquet général de Nantes. Ce dernier l'a transcrit automatiquement, sans que le service d'état civil contrôle les conditions dans lesquelles ce divorce a été prononcé. En général, c'est malheureusement ce qui se passe. Est-ce que l'épouse a été convoquée ? L'a-t-elle été par écrit, et à la bonne adresse ? Etait-elle présente aux audiences et, dans le cas contraire, a-t-elle été représentée ? En clair : personne, côté français, ne s'assure que les conditions minimum d'un procès contradictoire ont été réunies avant de transcrire le jugement." En dépit des épreuves qu'elle a dû traverser, Leila n'est pas l'une des plus malchanceuses. Contrairement à d'autres, elle dispose d'une carte de séjour de dix ans, régulièrement renouvelée. A force de batailler, son avocate a réussi à obtenir le rétablissement du versement d'une pension, d'un montant total de 320 euros mensuels. En attendant d'arriver, un jour, peut-être, à convaincre le procureur et les juges français d'écarter la validité du jugement obtenu en Algérie par son mari... Dans son immeuble, ses voisins maghrébins lui ont tourné le dos. "Chez les Arabes, une femme divorcée est mal considérée. S'il y a divorce, c'est de sa faute : elle aurait dû garder son mari, se débrouiller, faire avec...", explique une de ses filles.

En France, la "cohabitation juridique" de droits appartenant à des "univers socioculturels divers, voire contradictoires", selon les termes de l'universitaire Edwige Rude-Antoine, pose de plus en plus question, s'agissant notamment des pays du Maghreb - exception faite de la Tunisie, où, depuis 1956, la situation juridique des femmes est l'une des moins discriminatoires du monde musulman. Les raisons de cette évolution sont nombreuses. "On est passé, en vingt ans, d'une immigration de main-d'œuvre masculine à une immigration structurelle", souligne la juriste, chargée de recherche au CNRS, dans l'un de ses ouvrages, Des vies et des familles - les immigrés, la loi et la coutume (Odile Jacob, 1997). Selon le dernier recensement (1999) de l'Insee, les Marocains sont les plus nombreux (504 096 personnes), suivis de près par les Algériens (477 482 personnes) et, loin derrière, par les Tunisiens (154 356 personnes).

Ces chiffres n'incluent pas, évidemment, ceux qui possèdent la nationalité française, Franco-Algériens, Franco-Marocains ou Franco-Tunisiens. Or, qu'ils (et qu'elles) soient étrangers ou binationaux, tous sont tributaires de cette délicate "cohabitation juridique" entre deux systèmes qui, bien souvent, s'opposent. Longtemps invisibles, car marginales ou occultées, certaines tragédies supposées personnelles sont placées désormais sous le regard de tous. "Les problèmes qui jusqu'ici trouvaient des solutions dans la sphère privée font irruption sur la scène publique : autorité excessive des pères et des époux, polygamie, répudiation... Autant de pierres jetées dans le jardin de l'immigration, qui constituent un risque pour les assises de notre démocratie", ajoute Edwige Rude-Antoine - l'une des rares juristes en France, avec Françoise Moneger (à Orléans) et Hughes Fulchiron (à Lyon), à s'être spécialisée depuis plusieurs années sur ces questions de droit international privé. "Il y a cinq ans, on recevait une ou deux demandes par mois portant sur ces problèmes de divorce et de répudiation, remarque une militante féministe algérienne, Feriel Lalami-Fatès, responsable de l'Association pour l'égalité, créée il y a quinze ans à Paris. Aujourd'hui, ce sont deux à trois cas qui nous arrivent chaque semaine." Les opinions publiques auraient-elles changé plus vite que les lois ? "Les femmes nées en France se montrent plus rebelles. D'autant qu'ici elles disposent de possibilités d'autonomie plus grandes, notamment sur le plan financier", estime l'avocate nantaise Marie-Cécile Rousseau, qui a le sentiment, elle aussi, que "les demandes augmentent", concernant les problèmes d'adoption ou de divorce. "Il n'y a pas de réponse standard, insiste l'avocate. On doit jongler en permanence entre les textes, qui évoluent sans cesse, et les situations, à chaque fois singulières, afin de trouver la solution la moins pire."

Les textes "de principe" forment eux-mêmes un maquis aux multiples arcanes. Qu'il s'agisse de l'article 3 du code civil (dont la Cour de cassation a déduit, dans un arrêt du 13 avril 1932, que toute personne étrangère, quel que soit son lieu de résidence, est soumise pour son statut personnel, c'est-à-dire les règles concernant notamment le mariage et le divorce, à la loi du pays dont elle a la nationalité) ou de l'article 310 de ce même code civil (qui prévoit, en matière de divorce, l'application de la loi française lorsque les époux, même de nationalité étrangère, ont leur domicile sur le territoire français), qu'il s'agisse de la convention franco-marocaine du 10 août 1981 (qui prévoit, notamment, que le divorce de deux époux marocains s'établit selon la loi marocaine, même si le couple réside en France) ou de l'article 5 du protocole n° 7 de la convention européenne des droits de l'homme (qui pose le principe d'égalité des droits des époux durant leur mariage et lors de sa dissolution), seuls les savants ou les initiés peuvent espérer s'y retrouver ! D'autant plus qu'à chacun de ces textes "de principe" peut souvent s'opposer une règle d'exception... Tout en militant activement pour l'abrogation du code de la famille algérien, source de bien des maux des deux côtés de la Méditerranée, la Nantaise Zahia Belhamiti, présidente de l'association locale des femmes algériennes (ALFA), ne se berce pas d'illusions : "Dans nos pays d'origine, la tradition et la coutume l'emportent toujours sur la loi. Même si cette loi leur donne des garanties, beaucoup de Maghrébines n'ont pas les moyens de la faire appliquer - soit parce qu'elles sont financièrement démunies, soit parce qu'elles n'ont pas un entourage humain qui les soutient."

La loi, à l'évidence, n'est pas la seule en cause. "Pour les immigrés de la deuxième ou de la troisième génération, ceux qui sont nés et ont grandi en France, il y a quelque chose d'aberrant à devoir traverser la Méditerranée pour aller régler un litige", souligne la Parisienne Hakima Hafdane, présidente de l'association franco-marocaine pour l'accès aux droits et à la citoyenneté. "Dépendre de la loi française ou de la loi marocaine, ce devrait être un choix, ajoute-t-elle. Car il s'agit bien plus, dans ces affaires, d'un problème d'identification sociale que d'un problème juridique." Un point de vue que la juriste Edwige Rude-Antoine n'est pas loin de partager, quand elle suggère d'étudier la possibilité d'un "droit d'option"qui pourrait être offert, "peut-être au moment du mariage ?", aux étrangers et aux binationaux.

"En choisissant la loi française, beaucoup vont croire, malheureusement, qu'elles trahissent l'islam", commente Nadia, 23 ans, étudiante à Nantes. Contrairement à Leila, dont elle pourrait être la fille, c'est "par amour" que Nadia, licenciée en sciences commerciales, s'est mariée, à Alger, avec un compatriote "moderne, charmeur, très ouvert". C'est aussi "par amour" qu'elle l'a suivi en France. Ironie du sort, c'est le mari de Nadia, comédie libérale oblige, qui fera découvrir à sa jeune épousée l'Espace Simone-de-Beauvoir, centre féministe nantais, où l'ALFA tient ses réunions... Mais le masque tombe vite. En fait, le prince charmant n'a pas d'emploi et finit par admettre avoir été deux fois marié et divorcé. Nadia n'échappe pas, elle non plus, à la répudiation. Le fait qu'elle ait, par chance, déposé une demande de divorce à Nantes, avant que son mari ne dépose la sienne à Alger, est à double tranchant. "Je n'ai pas intérêt à divorcer trop vite : mon autorisation de séjour est liée à mon mariage", explique la jeune femme. Quant à l'idée d'un retour à Alger, il n'en est pas question. "Ici, mon statut est précaire. Mais là-bas, je suis condamnée : que j'habite seule ou que je retourne chez mon père, je serai une paria. Dans nos pays, divorcée rime avec prostituée."

Catherine Simon

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.06.04



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