Le livre de Sylvie Goulard est un livre de combat rapide, bref, incisif et argumenté. Il a pour unique objet de démontrer que la Turquie n’a pas sa place au sein de l’Union européenne et que - l’ouverture de négociations d’adhésion valant, dans le système européen, l’adhésion elle-même - il faut que le Conseil européen renonce, le 17 décembre prochain, à ouvrir ces négociations. A tout le moins, il convient de consulter d’abord les citoyens.
Dans cet assaut mené tambour battant, on peut distinguer deux catégories d’arguments. Les uns n’innovent pas -ils sont régulièrement mis en avant par les adversaires de l’adhésion turque- mais ils sont ici plus étayés que dans la littérature quotidienne. Il en est ainsi, notamment : du retard économique de la Turquie mis en regard de la faiblesse du budget de l’Union et des réticences des plus gros contributeurs parmi les Etats membres à payer davantage ; du poids considérable qu’auront 80 millions de Turcs -ne serait-ce qu’au sein du Conseil- dans une Union à démographie basse et population vieillissante ; des lacunes encore considérables de la Turquie au regard des Droits de l’Homme , en particulier pour ce qui touche au statut (réel) de la femme. L’auteur ne fait pas l’impasse sur l’aspect religieux de la question : elle s’en saisit au contraire (en s’appuyant sur des rapports de la Commission et du Parlement européen), de manière offensive : « il faut oser dire aux partisans angéliques de l’adhésion turque que les scrupules sont en Europe, et les discriminations religieuses en Turquie. » Enfin, toujours dans cette catégorie des arguments généralement invoqués, la question des frontières de l’Union est abordée : « Ce n’est pas être un chrétien borné ou un chauvin européen que de chercher à comprendre à quel ensemble politique nous appartenons, autour de quelles valeurs l’UE se construit, et où s’arrête le cercle de solidarité dans lequel nous nous engageons. »
Sylvie Goulard avance cependant d’autres raisons de s’opposer à l’ouverture des négociations d’adhésion. Exemples : en évoquant les critères de Copenhague, on prend bien soin en général -y compris la Commission- de passer sous silence « la capacité de l’Union » à absorber de nouveaux pays « en maintenant l’élan de l’intégration » qui figure pourtant parmi ces critères ; les citoyens, estime d’autre part l’auteur, sont frustrés par la manière dont les élargissements précédents ont été réalisés : ils se sentent « dépossédés » d’Europe car la démocratie est bafouée - le Conseil européen, seul décideur, souffre en effet d’un « manque de légitimité[...] en tant qu’organe collectif » ; en outre, dans le cas particulier de la France, M.Chirac, élu avec 82% des voix , ne saurait régler cette affaire comme relevant de son domaine réservé ; l’Allemagne a ses raisons propres de soutenir l’adhésion turque, mais la France n’a pas à s’aligner sur elle ; tout en reconnaissant qu’il n’y a pas « hélas » de noyau dur dans l’UE, S.Goulard s’élève contre ceux qui se rallient à l’idée de l’adhésion turque en estimant que, de toute manière, cela n’a plus d’importance puisque le rêve européen est déjà mort : c’est, pour elle, un « défaitisme inacceptable ».
Convaincue de ce que l’adhésion de la Turquie sonnerait « le glas de l’intégration communautaire », l’auteur conclut en disant que la perspective turque pose trois questions à la France : 1) faut-il absorber la Turquie pour grossir le « bloc » européen, alors que « la recherche de l’équilibre des forces est justement ce qui a ruiné notre continent ? » ; 2) faut-il absorber la Turquie sous la (très forte) pression américaine -avant la Géorgie, le Caucase, l’Ukraine, etc.- quitte à fabriquer une « Europe molle, habillée en XXL » ? ; 3) faut-il renoncer à la diversité culturelle : « précipiter l’adhésion de la Turquie [...] reviendrait, pour la France, à renier son propre combat pour la préservation de la diversité ». La portée des arguments est inégale, le plan général parfois un peu brouillé, mais ce livre a le mérite de faire - non sans alacrité et parfois de manière innovante - le tour de la question.
Le Grand
Turc et la République de Venise
de Sylvie Goulard, Fayard éd., 142
p.
avant-propos de Robert Badinter